Regarder les paysages défilants …

« Il ne faut dévoiler ni les portes d’accès ni les lieux qu’on s’invente ni la peur de s’y perdre ni les aller retour dans le temps et l’espace ni ce qu’on en espère façades détournées trottoirs pris à rebours comme dans le ciel paroles échangées silences et musiques qui nous accompagnaient ». Suivre le chemin buissonnier, la trace ou la ligne qui nous conduit vers le lieu de toutes nos attentes qui est à la fois le même pour chacun et lieu unique, à soi seul ressemblant. N’aurait pas cru que la marche serait aussi longue, que la dernière colline approchait laissant deviner derrière elle : soleil, lune et merveilles, fontaines de jouvence et palais des découvertes. L’apaisement passe par des excitations et gesticulations ostentatoires. Impossible d’y échapper. Le manque de constance est le commun. L’oscilloscope humain gesticule en permanence. Ne sait pas toujours que le fil de l’horizon est toujours droit, calme ou serein. Manquerait plus qu’un horizon se bombe et se creuse. La constance est celle du train qui file sur les rails toujours parallèles. On a les transsibériens que l’on peut mais l’important, l’imposant est de rester à bord du train, et regarder les paysages défilants.

Silence

Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 75

La phrase en italique est un extrait de ce billet M.(à nouveau) par Anne Savellli.

 

La promenade du péché par Remy de Gourmont (PG, 58) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 9

Chapitre IX

La promenade du péché.

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«Cette boucle de cheveux appartient à une fille de Ra-Hor-Xuti, qui a en elle toute l’essence de la divinité.» – Papyrus d’Orbiney, Pl. XI, 4.

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Elle avait l’air assez quatorzième siècle, prisonnière en sa chaise abbatiale. Vêtus de rouge, ses pieds foulaient un coussin noir ; ses doigts illuminés de grenats et d’opales, de cassidoines, peut-être, et de chélonites jouaient avec la corde blanche qui serrait à sa taille une robe aux lourdes ondulations pourprescentes ; vers la boiserie sculptée, fleur pâle, la tête se penchait ; l’ombre de l’ogive encadrait l’auréole blonde.

Tout dépaysé par l’attitude qui semblait exiger la génuflexion d’un fidèle, plutôt que la cordiale salutation d’un ami, il restait debout près de la porte, cherchant un exorde. Sixtine, plusieurs secondes, se donna la jouissance de l’étonnement qu’elle avait prévu, puis bravement se leva, et avec un reste d’arrière vanité, lui tendit la main. Il la prit froidement, voyant qu’on avait voulu le duper par une mise en scène.

Le fil se cassa, et toutes les perles de la broderie l’une après l’autre tombèrent : ce fut l’oeuvre de cette soirée de rénover le fil de soie, de réintégrer en leur dessin les joyaux épars.

Tous deux s’y occupèrent avec bonne volonté et Sixtine, qui sentait le péril d’avoir travesti, même de parures dignes, l’image primitive restée aux yeux d’Entragues, redevint vite la femme simple, et sincèrement étrange de la première heure. Hubert, du moins, au vu de quelques gestes, au son de quelques mots, la recréa telle, peu à peu reprit son aise et renoua avec la Sixtine de là-bas la causerie commencée là-bas.

Les sapins au-dessus de leurs têtes courbaient leur lourds ramages ; un cerf passa, passèrent des chiens, passa Diane au croissant d’or.

Sur le globe rose de la lampe, Sixtine jeta un voile de soie verte en disant :

- Diane s’éclaire elle-même : la chasse va se continuer au clair de lune. Est-ce bien lunaire, ainsi ?

- C’est dans une pareille lumière que je vous vis une nuit, une surprenante nuit de rêve ou de vision : E par che sia una cosa venuta

- Die cielo in terra, continua Sixtine. Ma mère était vénitienne : elle me faisait lire des poètes italiens. Des bribes m’en sont restées, et ce fut tout mon héritage : elle ne m’a même pas donné ses cheveux, je suis blonde comme mon père, d’un blond pâle qui me désespère, car je n’ai pas l’âme blonde.

- Croyez-vous ? L’âme et les cheveux sont toujours de la même couleur, à des nuances près. Il est vrai que les nuances importent : la crinière féminine revêt plus de trente teintes parfaitement différentes et caractérisables par des mots précis, dont la moitié sont prononcés journellement mais un peu à l’aventure. Ces teintes se mêlent et s’entremêlent à l’infini et la vue même peut à peine les définir par immédiate comparaison; cela est si vrai que, vous le savez bien, on ne peut pas réassortir des cheveux. Ne serait-il pas amusant d’ordonner une classification des caractères de femme sous le vocable des nuances de leurs cheveux ? Il suffirait de déterminer le ton exact pour se prononcer sur le caractère, les facultés passionnelles, le penchant à l’amitié ou à l’amour, le sentiment du devoir, la tendresse maternelle, etc. Les somnambules, qui se servent de ce principe sans méthode et sans préalables études, arrivent parfois à de curieuses révélations. Dans cinq ou six cents ans, cette science sera faite, et ceux qui la posséderont en perfection, au vu d’une mèche de cheveux, détermineront le caractère de l’homme, et sauront comment il faut le prendre pour le dompter. Mais les sots, les ignorants, échappent toujours au pouvoir de l’intelligence ; ils acquerreront la facile ruse de se faire raser le crâne, et prouveront ainsi une fois de plus l’inutilité de toute science et la vanité de l’esprit.

- Appliquez-moi la science de demain, quelle est la couleur de mon âme ? demanda Sixtine, ramenant à soi, comme toutes les femmes, les moindres idées générales.

- Blond changeant, blond flamme, ou, si vous voulez, en décomposant la nuance, fauve, cendre et or. Fauve c’est la sauvagerie, cendre, le nonchaloir, or, la passion. Votre horoscope viendrait ainsi : Femme partagée entre le désir de s’enchaîner à une tendresse et son amour de l’indépendance, mais qui se résignera à un choix, que les circonstances feront pour elle; comme l’indolence est un mauvais garde du corps, il est vraisemblable, qu’elle sera conquise…

- Volée, cria Sixtine, volée ! c’est moi qui vous l’ai dit, j’attends le voleur !

- Eh bien, parfait ! cela concorde. Conquise ou volée par quelqu’un qu’elle n’aimera peut-être pas, mais qui aurait été plus fin et plus fort que les autres. Conclusion : l’acquiescement final de sa nonchalance.

- Cela, non. Il faut que le voleur me plaise. Mais pourquoi le futur ? Les destins sont peut-être accomplis, qu’en savez-vous ?

- Oh ! rien, fit Entragues, un peu troublé. Seulement, en présence d’une femme les hommes songent au lendemain et non pas à la veille. Il semble que l’avenir leur appartienne, comme une nécessaire conséquence de la minute présente, et quand ils ne peuvent l’ordonner selon leur profit personnel, la vanité, du moins, ne serait pas fâchée de le réglementer un peu par insinuation. Le plus sot d’entre eux se croit né pour être directeur de conscience, et au fait, comme ils ne savent pas se conduire eux-mêmes, c’est peut-être leur vraie vocation.

- Il est certain, reprit Sixtine, que les femmes n’en sont pas plus heureuses pour avoir conquis la liberté de la bride sur le cou. Elles veulent, en général, trop de choses à la fois pour en vouloir une seule bien sérieusement et c’est leur rendre service que de préciser la route où doivent plus à l’aise galoper leurs désirs. La tyrannie malheureusement voisine avec le bon conseil : on ne sait pas toujours les distinguer l’un de l’autre, d’où révolte : puis la tentation est grande pour l’homme de légiférer sur tous les points, dès que la femme sur quelques-uns accepta ses avis ; viennent les ordres, le despotisme commence et l’insurrection est justifiée.

- Vous parlez madame, comme un homme d’État, et je m’étonne que vous ne soyez pas Egérie quelque part ?

- Je le fus et je m’en lassai. Vous me raillez donc bien mal à propos. Les femmes, peut-être, sont amusantes à conduire, non pas les hommes. L’Egérie qu’il leur faut tient en laisse un petit être rondelet aux oreilles tombantes ; Rops l’a dessinée, et bien que je ne fréquente pas les musées secrets, je l’ai vue. Une Egérie par jour et c’est toujours la même, dont l’âme se rend visible à leur spiritualité sous de plus secrètes, et de plus révélatrices toisons. C’est là qu’ils vont chercher la couleur de l’âme.»

Sixtine avait parlé avec une chaleur juvénalienne, qui découragea Entragues. C’était l’indignation de la femme dont l’intelligence a été dédaignée qui, se croyant une collaboratrice politique, avait vu son rôle abaissé à celui d’instrument charnel. Il feignit de n’avoir remarqué que le côté piquant de son discours et reprit :

- Je n’avais pas osé, en ma théorie de la science des cheveux, mettre en lignes toutes les concordances possibles. Le vêtement, d’ailleurs, rend tout à fait puérile, et d’assez malsaine curiosité, une plus lointaine recherche ; cependant, l’accord des tons est loin d’être toujours parfait, il faudrait en tenir compte. Avouez aussi, madame, que si ce n’est pas là le palais de Psyché et son habituel logis, c’est du moins sa maison de campagne.

- Allons fit Sixtine, en riant de bon coeur, je vous pardonne pour ce dernier mot, mais ne recommencez pas.

- Mais c’est vous…

- Moi, ce n’est pas la même chose. D’abord je n’ai pas insisté. Chut ! vous me gâteriez tous les vers où se déroulent des chevelures et celle de Bérénice même me deviendrait suspecte. Vous m’avez vue «sous la lune éphémère», je voudrais bien savoir à quel moment, par exemple ?

- Vue, oui. J’ai de particulières facultés de vision et maintes fois je vous appelai près de moi par des magies. L’objet auquel je pense très fortement s’incorpore devant mes yeux en une forme visible, et à mes sens tactiles en une palpable matérialité, quelquefois. J’ai senti des présences de personnes certainement bien loin de moi, selon le commun jugement, et cela ne m’étonne point, car la sensation régulière n’est qu’une hallucination vraie. Vraie ou fausse, pour moi, cela est bien indifférent, je ne m’en inquiète guère.

- Alors, toutes les femmes sont à votre merci ? Si une femme aimée de vous, se dérobait à vos prières, l’imagination vous… vous… suffirait.

- Non, le stupre, c’en serait un, est le plus vil des péchés, le plus sacrilège et le plus inutile. Que vaut un plaisir de chair non partagé ? Non, ces sortes d’actes sont vraiment trop solitaires. Je ne suis pas l’impur passant du poète, je ne me complais à de ridicules, incomplètes et fades profanations ; je ne suis pas non plus un Jean-Jacques : le Très-Haut ne m’a pas favorisé d’un don funeste à mes contemporaines.

- Croyez-vous que cela leur serait si désagréable, ces stupres, comme vous dites, ces stupres imaginatifs ? Quand on veut plaire, on veut plaire jusqu’au bout.

- Il y a des perversités de femme, reprit Entragues, assez peureuses pour se contenter de la métaphysique du plaisir ; mais je vois au delà : de parallèles rêves s’évertuant, au même moment, vers le même but; résultat : la possession mutuelle à distance. Quel triomphe pour l’amour ! quelle ressource pour les amants séparés !

- C’est bien à vous, vraiment de parler de notre perversité, vous en êtes doué d’une assez perverse, vous, d’imagination.»

Elle haletait un peu, s’éventait, oh ! sans peur, le sexe faible, la tête ferme.

Il y eut un court silence.

Cet original costume qui avait brisé chez Entragues le fil des sensations, maintenant lui plaisait. Il savait gré à Sixtine de ne pas lui être apparue dans une robe d’intérieur à la dernière mode, ce qui, sans arrêt possible, eût dévié la causerie vers la damnable sottise d’un bavardage parisien ou d’un dialogue de comédie moderne. L’intimité avec cette Sixtine un peu différente lui semblait extrêmement désirable : une seconde et identique bifurcation amenait au désir son sentiment parti de la curiosité. «M’introduire dans ton histoire», il se répétait les premières mesures du symphonique sonnet, et l’effarouchement même, en son recul, talonnait la convoitise.

Elle le regardait réfléchissant, non sans de petites impatiences dans les doigts; il répondit :

- Celle qui en fera son esclave l’assagira, sans doute.

- Oui, sans doute.

Ces seuls mots, Sixtine les prononça gravement, sur un mode cordial.

Sous les verdures de la vieille tapisserie tendue au plafond et revenant couvrir tout un pan, dans la pièce encore un peu froide, une tiédeur de printemps se répandit en ondes dorées ; de l’intimité soudain vaporisée flottait.

Disant des riens nécessaires, auxquels répliquait légèrement Entragues, Sixtine se leva, alluma une flamme bleue sous la bouilloire de cuivre, ouvrit un coffret à cigarettes, se remua dans un ménage si adorable que Hubert souriait de joie à la voir aller et venir, prodigue de jolis mouvements et de gestes d’un arc pur.

Elle versa le thé.

- Maintenant souvenez-vous. Il me faut mon commentaire. Quelle est donc cette vision où j’apparais le front fleuri d’étoiles ?

Hubert fit le récit de la surprenante apparition, ajoutant qu’il y avait une histoire, que M. de B… la connaissait…

Sixtine l’interrompit et prononça les paroles déjà entendues :

- Si vous voulez, je vais vous la raconter, l’histoire de la chambre au portrait.

Entragues eut un sursaut et pâlit. Ceci franchissait les bornes de la vraisemblance. Il répondit d’une voix faible :

- Dites, je le veux bien.

Sixtine commença :

HISTOIRE DE LA CHAMBRE AU PORTRAIT

- C’est une tragique et assez singulière histoire…

Elle se tut, paraissant convoquer ses souvenirs, puis :

- Non, décidément j’aime autant ne pas vous la raconter.

- Oh ! je vous en prie, fit Entragues, pareil à un enfant qui ouvre déjà deux grands yeux curieux.

- Non, plus tard, dans quelque temps, peut-être. Si vous me l’aviez demandée là-bas, avant ces vers, avant une coïncidence que je devine et qui me gêne ! Non, maintenant, je ne pourrais pas. Quand vous la saurez, vous comprendrez, et cette réticence même vous semblera si claire ! trop claire ! Ce serait étrange, étrange… On dit qu’elle n’a jamais menti… Eh bien, écoutez : «Le château de Rabodanges était alors le domaine héréditaire…» C’est plus fort que moi… Un enfantillage ? Ne dites pas cela !

- Mais je ne l’ai pas dit, l’émotion où je vous vois ne me suggère pas de tels mots. Laissons cette histoire…

- Eh bien, reprit Sixtine, tâchez de la deviner, vous le pouvez, et je vous le permets. C’est peut-être vous qui me la raconterez. N’en parlons plus et allez-vous-en. Je me lève de bonne heure et je devrais dormir. Vous voyez que je vous traite tout à fait en ami.

Elle avait l’air si nerveux, que Hubert ne demandait pas mieux que d’obéir, ne se souciant pas de gâter sa soirée par la gaucherie d’un quant-à-soi désormais nécessaire devant une femme qui ne paraissait plus maîtresse d’elle-même. C’était le moment de la retraite ou le moment des audaces; il prit le premier parti, le second ne lui était pas venu à l’idée. Quand il s’agissait d’autrui ou quand il réfléchissait à loisir sur ses propres aventures sentimentaires, Entragues avait une remarquable lucidité d’esprit ; devant la cause elle-même, la cause en personne, agissante et parlante, il se troublait, comme un éternel écolier, obéissait, sans se rendre compte de sa sottise, à ces fausses insinuations des femmes qui demandent une violette pour avoir une rose.

Il fit donc le mouvement de prendre congé, tout en disant :

- Je ne voudrais pas troubler de si honnêtes habitudes.

- N’est-il point écrit, répondit-elle sur le même ton léger : «Fuyez les occasions de pécher.»

- Et même saint Bernard, en ses Méditations. considère le péché futur comme aussi grave que le péché perpétré. Ne pas fuir l’occasion, c’est aller au-devant de la faute, et la rendre inexcusable. Mais je ne vois pas bien en quoi le lever matinal s’accorde spécialement avec ce précepte : il me semble au contraire que plus longue est la journée, plus nombreuses sont les pierres du chemin. Puis, est-ce que vous tenez tant que cela à gravir la voie de la perfection ?

- Je tiens à ce que ma vie ne soit souillée d’aucune promiscuité de hasard. Les mauvaises conjonctions ne sont-elles pas moins à craindre de sept heures à midi que de sept heures à minuit ? La plus élémentaire astrologie le démontrerait, je crois, facilement.

- Ah ! fit Hubert qui sentait le besoin d’avoir l’air d’être méchant, vous savez les heures où le Péché fait sa promenade, vous l’avez rencontré ?

- Souvent, répondit Sixtine, en se moquant, souvent et son Altesse me fit toujours la grâce d’un sourire. Elle n’est pas fière et tend volontiers la main ; on voit qu’Elle aime les hommes en camarade plutôt qu’en prince : il y a entre eux une vieille familiarité. Son Altesse est mariée à la Nuit et bien qu’Elle ait domestiqué toutes les Heures à son esclavage, Elle revient avec joie, quotidiennement au légitime lit qui lui fut dévolu. Par une surprenante multiplication de visages, de statures, de gestes, de voix, le Péché capte les femmes, en revêtant la forme rêvée de leur désir adoré, et voilà pourquoi j’aime autant avoir fini ma promenade quand il commence la sienne. Mais je vous en supplie, allez-vous-en. Oui, à la même heure, venez de temps en temps. A bientôt.»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 10 :  La pâte azyme !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

Simplement suivre le fil des jours…

Simplement suivre le fil des jours… simplifiez… se laisser porter par ses sensations, ses impulsions. Ne plus subir les inconvenants. Fatigué par ceux-là. Sont jamais épuisés, eux. Et puis, penser à celle qui chasse le silence. Aimer le silence, pourtant, sa douce portée, ses doux signes sonores… Ne plus craindre ce que l’on pourrait perdre ou gagner… Etre ailleurs, par choix, décision…  Simplement suivre le fil des jours… mettre un pas devant l’autre… rejoindre l’arpent de terre sous le gingko qui nous attend… patienter encore un peu… Entendre les bruits du monde… et les catastrophismes ambiants… et ne plus se sentir concerné… Penser plutôt à toutes ces photographies qui sont marques du temps, de leur temps… Il y a un moment où naturellement se fait la bascule. Vous devenez ce que vous êtes. Vous cherchez depuis longtemps, vous avez hésité et puis, soudain… c’est l’été… le printemps, l’hiver ou l’automne… et les saisons enchainées, mélangées, c’est vous qui choisissez la saison dans laquelle il vous plaît de vivre… suivre simplement le fil des jours… la vanité disparait de votre horizon… et soufflez, souriez, respirez… pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt. L’écrivain que je lis dit : « le monde, c’est l’idée que j’en ai… » Moi, simplement suivre le fil des jours… apaisé… et te sourire…

 

Silence

 

Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 74

 

Le rideau transparent du temps par Remy de Gourmont (PG, 57) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 8

Chapitre VIII

Le rideau transparent du temps.

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«En posant son Cogito, ergo sum, comme seul certain et en considérant l’existence du monde comme problématique, Descartes a trouvé le point de départ essentiel de toute philosophie.» – SCHOPENHAUER, Le Monde, I, liv. I. 1.

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Entragues se leva d’assez bon matin et ses porte-plume sous la main, feuilletant des papiers, buvant du thé, fumant des cigarettes, cet appareil était son magistère, il partit pour le sabbat.

M. Dubois, par un mémorandum administratif, avait la bonté de le prévenir. Il y avait eu des supplications postales et des pardons télégraphiques : Mme du Boys rentrait à la caisse. L’enveloppe contenait la lettre et la minute de la dépêche : Entragues fut touché de cette attention qui allait lui permettre de suivre, sans fatigue, le développement de l’oratorio.

La lettre, datée de Genève, était une réponse. Le secrétaire, parmi des phrases imprécises, avait sans doute laissé tomber de la semence d’espérance, car Mme du Boys semblait accepter en même temps qu’elle implorait. Se croyant de la dignité, elle n’était pas fâchée de cette corde lancée au milieu de son barbotage, elle l’agrippe avec joie, avec la joie vaniteusement naïve de pouvoir dire : C’est lui qui fait le premier pas ! Comme il tient à moi ! Ah ! le pauvre homme, je ne veux pas le faire davantage souffrir. Cela se lisait autour des pages, en exergue, dans les blancs, jusque sur l’enveloppe, écrite à main posée. Aussi, il fleurait l’ennui, ce papier international : Je m’amuse encore plus à Paris, même aux côtés d’un mari stupide et solennel, que sur les bords du lac de Genève, seule avec ma femme de chambre, de neuf heures du matin à six heures du soir, sans nombrer les jours où des affaires retiennent M. le comte et où, pour m’endormir, je bois, à même la Revue des Treize Cantons, de lymphatiques fluidités sur la course à la vie et le sens de la mort !

«P.S.–Dire que je passe une saison en Suisse pour ma santé.»

Elle arrive, laisse tomber ses petits paquets, ouvre les bras et M. Dubois, très ému s’y jette :

«Ah! mon cher ami ! je te retrouve donc ! quelles épreuves !»

Elle a pardonné.

M. Dubois s’essuie les yeux et ne sait que dire, son discours envolé lui laisse la bouche vide.

(Penchée vers un des petits paquets qu’elle relève, Mme du Boys murmure, serpentine et câline : )

«J’ai pensé à toi, mon chéri, je te rapporte une boîte de cigares.»

Entragues s’amusa beaucoup à ce dénouement imprévu. Il achevait d’en rédiger la notice, on sonna ; c’était une lettre à écriture inconnue. Le libellé en était court : «Monsieur d’Entragues est attendu ce soir pour donner un commentaire à son Rêve. Seuls auditeurs : les quatre murs et

Sixtine MAGNE.»

Déjà deux joies et il n’était pas midi. A cette heure seulement on lui montait sa rare correspondance, les précieuses matinées ne devant être troublées par aucune intrusion du problématique monde extérieur. Même au milieu d’un assez fiévreux contentement, il ne regretta pas la consigne donnée une fois pour toutes ; le billet de Sixtine arrivait à un moment où il pouvait songer à loisir et sans remords. Son plaisir se manifestait par une vivacité de mouvements toute juvénile ; de sa précoce maturité surgissait une apparence d’adolescence. Bien qu’alors il fût incapable de se rendre clairement compte de ses impressions, il se sentait rajeuni soudain et s’en étonnait. Ce mot ne lui semblait pas banal et il s’étonnait encore. Des gestes prestes l’eurent vite habillé.

La rue Notre-Dame-des-Champs était presque gaie.

Le Luxembourg qu’il traversa ensuite resplendissait d’une mordorure ensoleillée, plein d’enfants jolis et de flambants rubans. Vers l’Odéon il commença à ne plus rien voir autour de lui, une nuée rayonnante l’enveloppait. Dans l’après-midi, ayant déjeuné sans trop savoir où ni comment, il se trouva sur le Pont-Neuf, et se recueillit un peu. La présence d’esprit lui revint et d’un dernier souffle dissipant son nuage, il se mit à jouir consciencieusement de son bonheur. Le moment fut court : accoudé, regardant l’eau éternelle, il sentit le précurseur frisson qu’il connaissait bien, l’aure glacée du spleen siffla dans ses oreilles et bornant l’horizon comme un mur l’Idée noire se dressa devant lui. Une misère infinie l’accablait et loin d’en vouloir secouer le fardeau, il y ployait les épaules, se laissant écraser jusqu’au suicide. La souffrance lui ferma les yeux, il tremblait de froid, de fièvre et d’horreur, et un reste de raison, pourtant au fond de lui-même l’avertissait de l’absurdité d’une telle douleur soudaine et sans cause. N’importe, il y persistait, couché maintenant sous l’avalanche d’ombre, immobile, subissant le garrot de la mort solitaire, l’écorchement lent de l’agonie morale. Cela dura une heure pendant laquelle il pâtit des semaines de réelles et profondes peines, des peines les plus cruelles qu’ait inventées la tortionnaire imagination humaine, des peines sans espoir, des peines infernales. Il se réveilla tout endolori, et chancelant poursuivit son chemin.

La distraction du bouquinage lui fut d’un grand secours. Les momies, rangées par douzaines dans leurs cercueils, attendaient d’une fantaisie la résurrection momentanée. Il en sauva quelques-unes, les Promenades, de Stendhal, qu’il ne possédait pas, un vieux bréviaire historié d’armoiries et un lexique vénitien. Le Stendhal il regretta de l’avoir acquis. C’était encore un sujet de tristesse qu’il emportait et dans l’état maladif où l’avait laissé sa crise, le seul matériel contact de ces petites notules sans art, mais amères pouvait être dangereux. Amères ! Pour lui seul, peut-être, car il y trouvait de telles désolations : «Cette Rome des Papes, cette matrice de l’idéal, cette Ninive de la pourpre, cette Babylone de la croix, cette Sodôme du mysticisme, cette arche des rêves sadiques, cet incunnabule des folies sacrées, cette génitrice de la passion nouvelle, cette Rome, je ne la verrai jamais !» Un petit royaume avait volé au monde sa capitale traditionnelle et la lâcheté moderne avait ratifié le vol.

La tristesse tournait à la colère : Entragues sourit de ce donquichottisme, mais la violence d’une indignation, même passagère, acheva de le rendre tout à lui-même, et retrouvant sa pleine conscience, il respira.

Dans la rue, Entragues ne sympathisait pas avec la sourde conscience éparse parmi le fluide humain émané de la foule : les passants lui semblaient trop des fantômes, il ne les connaissait pas, les jugeait aussi inconsistants que les vignettes d’un livre illustré. Le plus tragique événement populaire n’éveillait en lui qu’un acquiescement ou une répulsion d’artiste : lever les épaules ou crier : Bravo, Hasard ! Observateur très dédaigneux et bien persuadé d’avance que rien de nouveau ne se peut produire au choc des individus entre eux ou contre les choses, puisque les cervelles élaboratrices sont éternellement d’une fondamentale identité et leurs visibles différences seulement l’envers et l’endroit d’une indéchirable étoffe brodée d’une inusable broderie, conscient de l’inutilité de sortir de sa maison pour entrer dans une autre maison, toute pareille, Entragues aimait le voisinage des livres qui lui démontraient la probabilité de sa philosophie. Il ne se lassait pas d’admirer la courageuse persévérance rance des hommes à redire toujours la même chose. Tout ce qui avait été rédigé depuis l’Écriture se pouvait résumer en trois mots ; flambés en un fantastique creuset, la totalité des livres donnerait pour résidu chimique : COGITO, ERGO SUM : Descartes était le seul homme qui eût jamais écrit une parole nécessaire et treize lettres y suffisaient. Il aurait voulu les voir gravées au front des monuments.

Hors de ces trois mots, rien n’existait, sans doute, que l’art parce que lui seul, doué de la faculté créatrice a le pouvoir d’évoquer la vie. Lui seul, sans pourtant refaire ni la trame ni la chaîne, peut varier la broderie de l’étoffe, parce qu’il brode à l’abri des contingences. L’existence de Marie-Antoinette est problématique ; celle d’Antigone est certaine. La reine morte sur l’échafaud est à la merci des déductions et des négations ; Antigone est éternelle, comme le familial Amour qu’elle symbolise et l’écroulement des étoiles n’étoufferait pas l’aveu pitoyable et charmant de son coeur de femme qui murmure à travers les siècles : Je suis née pour aimer et non pas pour haïr ! Le symbole est impérissable comme l’idée dont il est la forme transcendante et qui lui devient nécessaire dès qu’il l’a revêtue. Quand on persécute Galilée, c’est un homme qui souffre, quand on sépare Roméo et Juliette, c’est l’espèce entière qui ressent leur déchirement.

Ayant mis l’art au-dessus et même à la place de la vie, Entragues doutait encore. L’art n’était-il pas, lui aussi, une illusion ? Si le monde extérieur n’est que fantômes que peut-il recréer, sinon des fantômes, à moins de se borner à l’éternelle reproduction du moi éternel ? Mais à son plus haut degré de personnalité, la conscience individ uelle contient toutes les formes, et, de même que, par une nécessaire objectivité, elle en projette extérieurement les silhouettes sur le rideau transparent du temps, ce qui est la vie, elle peut les projeter hors du temps, ce qui est l’art.

La fourmi angoissée nageait fermement vers le dernier brin de paille, forte contre les flots durs : elle ne sombrait pas dans les cavités du ruisselet, plus large que le fleuve Océan, et lorsqu’aux mouvements alternatifs de leur période les vagues l’élevaient au pinacle, elle voyait le salut.

Subitement, comme l’eau d’un bassin où plonge à l’improviste et s’ébroue un cygne, ses méditations se troublèrent. Le jovial instinct reprenait son jouet. Il n’y avait pas moyen, cette fois, d’arguer de l’illusion pour ne pas souffrir : les coups de fouet du pressentiment lui cinglaient les reins, si réels et si aigus qu’il était clair que la main ne se laisserait amadouer par aucun raisonnement : l’enfant s’amusait trop. «Pourtant ! pourtant !»–Tout fut vain, et c’était vrai : En rentrant chez lui, Entragues trouva ce mortel billet, mortel, dans l’état d’exaltation où il vivait depuis le matin, rabat-joie vraiment consubstantiel à la mort.

«Dîner impromptu chez la comtesse de passage pour affaires. Regrets. Que demain remplace aujourd’hui. S. M.»

Ces lignes sous les yeux, assis tout vêtu comme dehors, chapeau, gants, pardessus, canne, la tête dans les mains, il eut le malheur de vouloir chercher les causes secrètes et passa, sans bouger aucunement, deux ou trois heures très pénibles. Son raisonnement débutait ainsi : évidemment, hier, en m’écrivant le premier billet, elle savait à quoi s’en tenir. Il se demandait ensuite : pourquoi s’est-elle jouée de moi ? A résoudre cette difficile question il employa sa soirée. Enfin, après avoir entrevu quelques solutions très diverses, il conclut : c’est peut-être vrai ce qu’elle dit, un simple contre-temps. Aussi endolori, après cette séance de torture, qu’un pensionnaire chéri de l’Inquisition, il s’endormit en maudissant l’Espérance, tortionnaire plus subtile que le chevalet, les aiguilles et les araignées, aperçu illustré naguère par Villiers de l’Isle-Adam.

Il s’endormit, revivant dans un terrifiant cauchemar les pages du maître et sur le matin seulement atteignit le repos.

Au lever, il était tout autre et jusqu’au soir la certitude, la pure et claire certitude ne l’abandonna pas un instant: à huit heures et demie, heure choisie et fixée par lui, il la verrait. Jusqu’à ce moment, il marcha les yeux clos, presque comme un aveugle, toutes les puissances de son esprit, toutes ses facultés d’idéalisation noyées avec sa défiance et avec son scepticisme dans cette goutte d’eau, Sixtine. Il n’avait même plus l’énergie de l’étonnement: lune montante, l’amour naissant dominait son horizon : cette contemplation unique, peu à peu et très doucement, l’isola dans l’extase.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 9 :  La promenade du péché !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

Marcelle et Marceline par Remy de Gourmont (PG, 56) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 7

Chapitre VII

Marcelle et Marceline.

Conte dans le genre de “Cendrillon”, plus moderne.

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«Ni vers, ni prose ; point de grands mots, point de brillans, point de rimes ; un ton naïf m’accomode mieux : en un mot, un récit sans façon et comme on parle.» – Mme D’AULNAY, l’Adroite Princesse.

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Il y avait une fois un gentilhomme qui se remaria avec une femme du plus mauvais coeur qu’il fut possible de voir. Il en eut une fille qui ressemblait à sa mère et toutes deux bientôt tyrannisèrent la maison, car ce gentilhomme les aimait, leur passait toutes leurs volontés. La fille surtout en profitait pour faire mille misères à sa soeur du premier lit, dont l’aînesse lui semblait un vol sur ses droits d’enfant gâté. L’une s’appelait Marcelle et l’autre Marceline. La méchante Marcelle haïssait sa soeur, mais la bonne Marceline le lui rendait bien. Cependant comme son père, par pure bonté d’âme, et pour avoir la paix dans le ménage, prenait toujours le parti de Marcelle, Marceline apprit à souffrir.

Marcelle était jolie comme un bouquet de roses : instruite au sourire par les sourires penchés sur son berceau et sur ses jeux, elle savait rayonner à propos et chacun la tenait pour la plus aimable personne. Grande, bien prise et faite au tour, elle avait une peau blanche et fine, des yeux bleus, des lèvres fraîches et une longue chevelure blonde.

Marceline était laide, petite, noire de teint et de cheveux ; à la vérité elle avait des yeux très vifs, mais d’une couleur sombre et sans aucune expression tendre. On la prenait pour la gouvernante de sa soeur, et quelque fois pour sa femme de chambre, car, et bien qu’on ne fût pas assez cruel pour lui refuser de la toilette, elle affectait un goût pour les vêtements simples.

Marcelle avait déjà refusé plus d’un parti, parmi les plus avantageux, lorsqu’un jeune seigneur, nommé Lélian, toucha son coeur par ses bonnes manières, son titre, qui était celui de marquis, et sa fortune.

Le jour du mariage fut fixé, Lélian fit sa cour d’une manière fort galante et l’on ne s’occupa plus que des fêtes qui devaient marquer un si grand jour.

Marceline se garda bien de montrer aucun dépit de ce que la cadette se mariait avant elle. On la vit au contraire aimable comme jamais. Elle reçut avec une bonne grâce inaccoutumée le jeune marquis destiné à sa soeur, tout le monde lui sut gré de cet effort, et on commença de la trouver moins laide et moins déplaisante. Au milieu de sa joie même, Marcelle gardait toujours cet air hautain qui sied à une fille bien née, Lélian, ressentait pour elle plus d’admiration que d’amour et il n’était pas fâché de causer un peu avec Marceline. La «petite», ainsi qu’on la nommait dédaigneusement, lui parut bientôt plus intelligente et plus gracieuse que sa soeur. Elle parlait de tout avec esprit, sa bonne humeur ne se froissait d’aucune taquinerie, et quand elle était par hasard seule avec Lélian, une flamme étrange d’un charme presque mystérieux, éclatait dans ses yeux obscurs. A force de les regarder, Lélian découvrit que ces yeux, d’un brun noir, avaient une gamme d’expression parfaitement nuancée; ils parlaient. Dès lors, et dans les moments qu’il ne consacrait pas à Marcelle, il s’ingénia à épeler le langage des yeux de Marceline.

Il y songeait autant qu’un homme, à la veille de se marier, peut songer à des yeux qui ne sont pas ceux qu’il épouse, lorsque Marceline subitement souffrante, garda pendant trois jours la chambre. Ce hasard fut décisif : les yeux noirs reprirent leur langage et si clairement qu’il fallut les comprendre.

C’était le jour même du mariage, le matin. Tout à fait guérie, mais pâle encore un peu, Marceline errait dans le jardin, agaçant çà et là les fleurs, d’une chiquenaude, sans en cueillir une seule. Lélian, de son côté, se promenait pour duper son impatience : ils se rencontrèrent.

Que se passa-t-il entre eux pendant qu’ils allaient, par les allées, silencieux et lents ? Que disaient-ils, par les allées ? Lélian entendit sans étonnement ces paroles de Marceline qui les jeta comme une flèche, en le quittant soudain :

«Surtout ne vous trompez pas de porte, ce soir, nous sommes voisines, ma soeur et moi !»

Au retour de l’église, il y eut un grand repas qui se prolongea vers la soirée et ensuite des danses et des jeux dans les salons illuminés, puis un souper magnifiquement servi, puis de nouvelles danses et de nouveaux jeux. Les paysans, sous une tente dressée exprès, prirent part aux réjouissances; ils chantaient des chansons, tiraient des coups de fusil, dansaient, s’embrassaient, buvaient à la mariée.

Au milieu de la plus grande animation du bal, Marcelle disparut sans que personne y prît garde, si ce n’est les hommes entre eux et les femmes derrière leur éventail ; quelques jeunes filles rougirent ; d’autres, méditatives suivaient des yeux la fuyante traîne de soie blanche. La toilette de la mariée, son attitude, les moindres paroles qu’elle avait prononcées depuis le sacrement, d’une voix bien distraite, ses larmes, ses sourires, ses baisers, tout cela fut passé en revue. Les vieilles femmes, craignant le ridicule, dissimulaient l’émotion des lointains souvenirs ; les jeunes cherchaient dans la foule les regards de leurs maris.

Lélian monta d’un pas ferme et rapide. Il vit les deux portes voisines. L’une était fermée ; l’autre était entr’ouverte : il la poussa et entra. Sans bruit et avec une diabolique adresse, Marceline tourna la clef et poussa le verrou.

Au matin, et comme cela avait été convenu, avant le lever de la maison, Lélian emmena Marcelle. Un carrosse les attendait, attelé en poste.

Après le voyage de noces, qui fut court, pour la bien naturelle impatience des nouveaux mariés à s’installer chez eux, ils habitèrent le château de Lélian.

Comme les deux domaines se touchaient, pour ainsi dire, Marcelle put retrouver quelque bonheur près de ses parents et de sa soeur qu’elle avait cessé de haïr. Le malheur amollit certaines fiertés et Marcelle, qui se promettait des joies sans nombre, s’était trouvée, comme il arrive, la plus infortunée femme du monde.

Instruite par l’expérience, Marceline refusa de se marier. Quand on lui parle du misérable état de vieille fille, elle sourit et demande :

«Voyons, en êtes-vous certains que je sois une vieille fille ?»

Alors, il faut bien convenir qu’une sorte de beauté s’est épanouie en la noire Marceline, et qu’elle est devenue presque laide, la blanche Marcelle.

Je crois que Marceline était fée, mais cela n’est pas bien sûr.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 8 : Le rideau transparent du temps !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

Figure de rêve par Remy de Gourmont (PG, 55) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 6

Chapitre VI

Figure de rêve.

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«O Créateur de l’universel monde, Ma pauvre âme est troublée grandement!» – HEURES à l’usaige de Paris, 1488.

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Sixtine était loin de lui, et pourtant il croyait la voir à ses côtés.

Toute l’après-midi, il garda l’illusion de se promener en sa compagnie. Elle apparaissait dans une robe aux couleurs changeantes : l’étoffe, une soie légère et pâlement verte, avait des cassures dorées. Ses bottines ne faisaient aucun bruit ; le sourire, au lieu de paroles, et diverses inflexions de muscles exprimaient ses pensées ; cependant, mais une seule fois, il entendit positivement le son de sa voix : «Si vous voulez, je vais vous la raconter, l’histoire de la chambre au portrait ?» Préoccupé d’établir le son fondamental de la séquence retrouvée et qui depuis un instant le tyrannisait, Entragues écouta la question, sans en percevoir immédiatement le sens. Il allait répondre et acquiescer, mais Sixtine, sous l’ombrelle qu’elle venait d’ouvrir, lisait : il n’osa la troubler. L’ombrelle, aussi, par son étrangeté, l’induisit en distraction : elle était d’un jaune si limpide et si transparent qu’il voyait au travers, à peine estompées d’une ombre lumineuse les épaules de Sixtine et sa tête ployée vers la lecture.

Ils marchèrent le long du quai, depuis la rue du Bac où il avait commencé de sentir sa présence jusqu’à la place Saint-Michel. La Seine charmante et radieuse s’irrisait des rayons obliques qui la frappaient à contre courant ; les proues soulevaient une étincelante écume ; la frange dentelée des toiles bises claquait comme des flammes ; les pontons çà et là grondaient sous le choc ; les parapets multicolores s’en allaient.

Entragues ne collecta aucun lexique ; il regardait les dos serrés des livres, sans lire seulement les titres noirs ou dorés.

En un endroit désert, le long de la balustrade de bois, et comme le premier gaz s’allumait au café, en face, un jeune homme qui passait pour poète, peut-être à cause de la rare beauté de sa figure, l’aborda et lui dit :

- C’est singulier, vous êtes seul et on jurerait qu’une invisible personne vous accompagne ?

- Je suis seul, maintenant, mon cher Sanglade.

Sixtine, en effet, venait de disparaître aux yeux d’Entragues, et Sanglade eut l’impression d’avoir maladroitement troublé un tête-à-tête, impression toute métaphorique, car il ajouta, avec son air de timidité railleuse :

- Vous cherchiez des rimes, je vais vous en donner, je les ai toutes à mon commandement. Sans cela, serais-je poète.

- Oui, sans cela, vous pourriez être poète.

- En prose, peut-être, reprit Sanglade, mais en vers ?

Entragues se laissa battre exprès, n’ayant point l’âme à des tournois esthétiques. Ils remontaient le boulevard. Au Luxembourg, Sanglade, ennuyé de monologuer, profita d’un ami passant pour redescendre. Durant qu’Entragues s’acheminait vers un calme café favorisé de tapis, où son horreur du bruit volontiers se reposait.

Depuis son retour, sauf, le premier matin, une courte entrevue, il avait pu abstraire Sixtine de son immédiate préoccupation. C’était avec une parfaite froideur qu’il avait recopié, en les francisant, les brèves notes de voyage où, sur la fin, le nom de cette femme, à peine connue, revenait à chaque verset, comme un amen. Mais, et il reconnaissait là l’occulte puissance des mots, la transcription matérielle de ces syllabes avait agi violemment sur son imagination. Il venait de vivre des heures entières avec elle, et maintenant que la puissance mystique de la vision était épuisée, il pensait encore à l’absente.

«Elle devait aller à Bagnoles pour un de ces maux imaginaires que les femmes ne songent à traiter qu’en leurs phases d’ennui. Inquiète ou ennuyée, elle avait ces deux airs voisins à presque égales doses. Alors si elle a un amour en tête, elle n’en serait qu’à la période où on s’interroge : incertaines questions, réponses incertaines ? Et l’ennui ? Il faut, pour l’expliquer, admettre que la marche ou le recul de ce caprice naissant ne tienne pas à sa volonté et qu’elle soit inconsciente de son propre sentiment. C’est cela : elle aime, d’où l’inquiétude ; sans le savoir, d’où l’ennui. Il faut observer cela. Peut-elle être revenue ?»

Hubert ne se croyait atteint que d’une simple fièvre analytique. Souventes fois, pour le seul plaisir de se rendre compte, il avait suivi, en leurs évolutions psychiques, d’intéressants sujets. Surtout des femmes, mais trompées par une attention de motif indevinable, elles en avaient imaginé un autre, plus fréquent, s’étaient mises à minauder avec le scrutateur. Cela finissait ainsi, soit qu’Entragues s’éloignât, soit qu’un ricochet l’induisît à une secrète expérience de laboratoire.

Dans ce dernier cas, même, c’était court, car il n’avait presque jamais essayé ses réactifs que sur des âmes viles appartenant à des organismes souvent prostitués.

Sixtine était de la caste numéro un ou deux, provenant d’un couvent aristocrate et d’une famille oisive.

Rien d’assuré, au premier abord, à cause du moderne mélange et du reclassement personnel, mais plutôt déchue un peu que parvenue ; de celles, du moins, qui cultivent une vertu relative dans une avouable indépendance. Quant à certains autres problèmes qui l’inquiétaient, il s’amuserait à les résoudre peu à peu, chez elle, à l’aide de questions subtiles, car il obéirait à l’invitation, irait la voir.

Une rêverie si minutieuse dénotait une prise de possession certaine : Entragues ne s’en doutait pas encore, ou peut-être ne voulait pas condescendre à s’avouer que la forme féminine et agréable du grimoire agissait sur sa fantaisie, plus encore que sur sa curiosité.

Sixtine avait de la grâce et les contours s’accordaient selon le rapport voulu pour évoquer le mot de beauté. Blonds, les cheveux, et d’un vert doré, les yeux ; violente, la bouche et très blanches, les dents. Ah ! la bouche violente rompait l’harmonie, un esthéticien froid l’eût déclaré, mais, et preuve qu’Hubert était déjà la proie du désir, il en aimait la destructive violence, n’y voyait qu’une plus assurée promesse de plaisir. Les yeux faisaient un contraste de nonchalance et l’ensemble du visage vraiment avait de l’équivoque. A ce moment, Entragues tressaillit en un sursaut si excessif que des joueurs voisins restèrent le cornet en l’air et le six-quatre à la bouche. Les dés résonnèrent dans le cornet de cuir, Entragues assagit ses nerfs.

«L’équivoque, mais c’est la cause, c’est la cause mon âme ! L’équivoque versa le poison.»

Les yeux sur le va-et-vient des dés, il réfléchit :

«Oh ! allait-il prendre pour une sérieuse confession des paroles jetées par jeu, comme un volant, au vol d’une causerie ! N’était-ce point, vraiment, cette fois, la vieille maladie des noix vides ? Il sourit de lui-même, alla presque à se fâcher. Hé ! ne pas l’accuser sur un aveu, ne pas se montrer aussi dénué du critique qu’un accusateur public, mais ne pas lui dénier la virtualité criminelle. Quelle poupée pleine de son au lieu de sang, cousue de fils au lieu de nerfs, qu’une femme incapable d’un crime ! Autant dire incapable d’une passion ! Notre lâche civilisation, elle-même, absout les sanglantes conséquences de l’amour, épargne à de telles femmes l’inutile expiation d’un acte inéluctable. L’équivoque lue sur la face de Sixtine, c’est la marque d’élection, le signe de la passion possible, la preuve qu’elle est femme.»

Cette déduction rassura Entragues : désormais, avant de trembler devant le mot crime, il faudrait le qualifier. Une préalable distinction lui eut évité le ridicule sursaut dont s’étaient effarés les joueurs de jacquet. Maintenant, il acceptait volontiers une Sixtine voisine du crime et même une Sixtine criminelle : dans ce dernier cas, cela voulait dire, par exemple : elle aimait, on la trompait, elle empoisonna le trompeur. Ah! il y a le pauvre empoisonné dont le sort peut troubler les sensibilités d’après coup: mais si au lieu de se défendre, Sixtine s’était laissée mourir, quel eût été l’assassin ?

Ce crime si gênant, d’abord, gagnait, insensiblement, des valeurs d’attraction. Un vieux désir, comme une autre vipère, remuait la queue: Ah ! baiser des mains empoisonneuses ! S’accoler à la chair d’une tueuse ! Par mépris de toute morale, donner du plaisir à celle qui provoqua, pour sa paix, des hoquets d’agonie !… Et il n’y avait peut-être rien que, vraiment, un jeu ! Oh ! elle en avait trop avoué, d’un seul mot, pour ne pas aller, tel jour, au bout de l’aveu : il saurait capter sa confiance. Pour le moment, comme il était impossible de pénétrer plus avant, faute de suffisantes lueurs, Entragues laissa toute analyse et dîna.

Ensuite, il recopia la séquence: parmi la rêverie, elle s’était obscurément refaite. Les mots voulus prenaient leur place assignée, le rythme assouplissait ses trop rudes cassures, les tares s’effaçaient.

Elle venait ainsi :

 

FIGURE DE RÊVE

SÉQUENCE

La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune,

Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.

La lumière bleuie par les brumes cendrait

D’une poussière aérienne

Son front fleuri d’étoiles,

et sa légère chevelure

Flottait dans l’air derrière ses pas légers :

La chimère dormait au fond de ses prunelles.

Sur la chair nue et frêle de son cou,

Les stellaires sourires d’un rosaire de perles

Etageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets

Avaient des bracelets tout pareils ; et sa tête,

La couronne incrustée des sept pierres mystiques

Dont les flammes transpercent le coeur comme des glaives

Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.

Il signa, avec la date, ajouta plus bas, en envoi : A Madame Sixtine Magne. Pour s’éviter toute réflexion de ce genre : l’enverrai-je, ne l’enverrai-je pas ? ayant libellé une adresse, apposé un timbre sur l’enveloppe, il la fit immédiatement porter à la poste.

Enfin, voulant se récréer en gagnant l’heure du repos, il se répéta une histoire, dont M. de B…, les avait amusés, un soir, chez la comtesse, – une histoire toute nue, comme il convient à une telle babiole, – comme pourraient en écrire ceux dont l’occasionnelle simplicité n’a pas pour cause l’indigence vocabulaire et l’infécondité imaginative.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 7 : Marcelle et Marceline !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

De singulières abeilles…

“Il est vrai qu’il existe de singulières abeilles humaines qui, dans le calice de toutes choses, ne savent toujours puiser que ce qu’il y a de plus amer et de plus fâcheux ; et, en effet, toutes choses portent en elles un rien de cet antimiel. Que ces abeilles humaines pensent donc du bonheur ce qu’elles voudront, et continuent à bâtir la ruche de leur déplaisir.”

Humain, trop humain : II, opinions et sentences mêlées, § 179 / Nietzsche

Suite des notes de voyage : la lune pâle et verte par Remy de Gourmont (PG, 54) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 5

Chapitre V

Suite des notes de voyage :

La lune pâle et verte

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«In hac hora anima ebria videtur, Ut amoris stimulis magis perforetur.» – SAINT BONAVENTURE, Philomena.

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Château de Rabodanges, en la chambre au portrait, 12 septembre. – Je suis reçu à mon arrivée par Henri de Fortier, directeur de la Revue spéculative, et Michel Paysant, dont les romans, pleins de corsages bombés et de regards caressants, charment les familles qui prennent l’impuissance pour de la chasteté. Fortier me nomme les autres invités du moment : personne de connaissance. Séparée du général, son mari, la comtesse Aubry emporte à la campagne, vers les fins d’été, son salon cosmopolite, où fréquentent les grands danseurs de la Littérature académique et mondaine. Le bruit a couru que Fortier succède, dans ses nuits courageuses, au député bonapartiste mort récemment, et avec lequel elle avait une liaison avouée : il se donne en effet des airs modestes d’amphitryon. Au dîner, quelques aristocrates des environs parlent de l’ouverture de la chasse, je ne remarque aucun visage intéressant que celui d’une jeune femme, blonde, aux yeux vifs, qui se tait ou ne parle qu’à Mme Aubry. Ensuite, promenade au clair de la lune, puis les voisins demandent leurs voitures ; Fortier disparaît avec la comtesse. Paysant me prend le bras et bavarde.

Il gémit sur ses ennuis de chef de bureau de la littérature ; son goût maintenant l’arrêterait au repos, même à la fainéantise, mais pas une semaine qu’un éditeur, ancien ou nouveau, ne vienne lui suppliquer un volume pour relever ses affaires ou lancer sa librairie. Aussi, sa gauloiserie comprimée s’éveillerait volontiers en quelques contes gaillards : mais l’unité de son oeuvre ? Cela ne serait plus du Paysant, et l’Académie froncerait peut-être le sourcil. Il essaie de rire, mais on sent au fond de sa respectueuse cervelle une craintive vénération. Un silence, et goulûment il me décrit la jeune femme que j’avais remarquée. La technique du praticien donne à son éloquence un ton désintéressé, mais on devine la bouche mouillée et la main, avec des gestes pétrisseurs, caresse les formes absentes. Je prétends que les femmes ne sont ni belles ni laides, et que tout leur charme s’irradie de leur sexe ; le désir esquisse la beauté et l’amour l’achève. Tel laideron, au sens du vulgaire, a pu revêtir une idéale beauté; telle autre femme que tous jugèrent admirable n’a pas franchi les limbes de l’ébauche, n’ayant jamais été aimée. Paysant a hurlé au paradoxe: la beauté féminine est réelle et indépendante du sentiment. Elle se palpe, n’est-ce pas ? Sans doute, c’est même un plaisir spécial, oui spécial. En le poussant adroitement, on lui ferait avouer des goûts de frôleur et de toucheur sénile, mais, je ne sais pourquoi, j’ai peur que sa pathologie ne reprenne Mme Sixtine Magne pour sujet de démonstration : nous rentrons. Tout le monde a cédé au plaisir rare de se coucher de bonne heure. Seul, Fortier nous attend, pour me conduire à ma chambre. Il paraît qu’un ami de la comtesse s’est épris de la Revue spéculative et va l’épouser sous le régime dotal, en lui reconnaissant comme apport cinquante mille francs qu’elle n’a pas. Ce Fortier a la manie de proférer d’incompréhensibles métaphores. – «Quelqu’un met cinquante mille francs dans la Revue ? – Précisément. – Et vous devenez ? – Rédacteur en chef au lieu de directeur. – Et le directeur ? – Pseudonyme.» Je connais Fortier, il ne se fâchera pas : «Avouez donc que c’est la comtesse.» Il sourit et le voilà galopant dans les prés fanés du dithyrambe: – «Elle est charmante, généreuse, dévouée à l’art, sans ambition personnelle. – Que d’être aimée ? – Cela, je m’en charge.» Cet abandon intéresse ma native curiosité et avec de petites contradictions poudrées d’un peu de scepticisme, je l’excite au point qu’il me conte tout. Il lui fut présenté par Malaval que sa grâce de chien tondu fit le Triboulet de la comtesse. C’était une mauvaise entrée, mais Fortier montra de l’esprit (à ce qu’il prétend) : s’ensuivirent les agaceries, les sournois clins d’yeux, l’habitude de se quereller, une absence, quelques lettres où papillonna une tendresse légère. Au retour, elle était seule : sans phrases, les bras s’entr’ouvrent, les voilà palpitants et amants. Fortier est incapable d’inventer et peut-être de mentir : il a même l’air de trouver cela naturel et un peu fatal : cela devait arriver. – «N’est-ce pas ? – Sans doute.» Je le congédie. En sortant il me demande des pages pour le numéro 1 de la Spéculative, nouvelle série. Cette ligne finie, je m’endors, mais pourquoi cette chambre s’appelle-t-elle la chambre au portrait ?

13 septembre, le matin. – J’ai rêvé de ce portrait et je le cherche à tous les coins et sur tous les pans. Cette pièce est même remarquablement nue : un papier gris uniforme ; au-dessus de la cheminée Empire, une glace qui monte jusqu’au plafond ; le lit occupe un des côtés du carré ; à droite de la porte, une bibliothèque de livres anciens ; à gauche, une commode à panse et à cuivres, surmontée d’une nouvelle glace ; en face, deux fenêtres ; entre les deux fenêtres, une toilette et encore une glace. Rien que cela.

14 septembre, le soir. – Nous avons fait une excursion aux Roches-Noires. M. de B…, qui était notre guide, a tué une vipère de quelques coups de baguette. Alors, Mme Magne a pris le reptile et un instant, s’est fait un bracelet de la bête encore mouvante. La comtesse a poussé des cris, il a fallu jeter la vipère dans un trou et j’ai réfléchi à la biblique et singulière sympathie de la femme et du serpent, car la comtesse criait sans conviction et Mme de B… plaignait la pauvre créature du bon Dieu.

14 septembre, le matin. – J’ai vu le portrait. La lune pâle et verte planait dans ma chambre ; je venais de me réveiller, et d’obscures et ophidiennes visions me hantaient encore. L’oeil fiévreux, je regardais autour de moi avec défiance, des raisonnements logiques et absurdes se multipliaient dans ma tête et leur fugacité me laissait un doute sur le lieu précis de mon existence actuelle : étais-je au milieu des broussailles et des précipices des Roches-Noires? Non. Etais-je dans ma chambre et dans mon lit, loin des vipères et des grimaçantes pierres ? Peut-être. Voilà qu’au-dessus de la cheminée, la glace lentement change de teinte : son vert lunaire, son vert d’eau transparente sous des saules s’avive et se dore. On dirait qu’au centre de la lueur, comme sur la face même de la lune, des ombres se projettent avec des apparences de traits humains, tandis qu’autour de la vague figure, une ondulation lumineuse serpente comme des cheveux blonds dénoués et flottants. Sans que j’aie pu analyser le reste de la soudaine transformation, dans l’intervalle d’un clin d’yeux je la vois achevée. Clair et vivant, le portrait me regarde ; c’est, trait pour trait, celui de la jeune femme au reptile. Pendant des minutes, de longues et inoubliables minutes, la vision a resplendi, puis, comme sous un souffle, s’est évanouie.

15 septembre, le matin. – Je me suis réveillé vers la même heure, mais la glace est restée verte et je n’ai pas revu le portrait. Je ne pense qu’à cela : toute la journée d’hier, tant que Mme Sixtine Magne était avec nous, je la regardais ; quand elle n’était plus là, je l’évoquais.

15 septembre, le soir. – La comtesse, tantôt, sur les bords de l’Orne, m’interpelle : «A propos et le portrait ? L’avez-vous vu ? Non, vous l’auriez dit. D’ailleurs, maintenant, il faut, paraît-il, être prévenu, pour le voir, prévenu avec un certain mystère. C’est un tour que l’on a joué quelquefois aux imaginations faciles à troubler. Il y a une histoire. M. de B… la raconte fort bien ; vers la fin du dîner, mettez-le sur ce chapitre.» Je n’ai pas trouvé un mot à répondre : j’ai vu le portrait, mais comment m’aller vanter de ce privilège ? La pêche aux écrevisses continue ; on me somme d’y prendre part. Dans un cadre de feuilles, sous des aulnes argentées, la jeune femme, qui a désormais des droits à m’intéresser, semble absorber avec passion un livre dont elle coupe les pages du doigt. – M. de B… n’a pu rester à dîner et personne n’a reparlé de la chambre au portrait. Tant mieux.

(Fin des Notes de Voyage.) – Là, en effet, s’arrêtaient les pages crayonnées, Hubert s’étant mis à rêver à ses impressions, au lieu de les écrire. Il ne voulut pas les rédiger après coup, sans minutes préalables, afin de ne pas s’exposer à brouiller la chronologie des petits faits dont l’ordre logique est l’intérêt premier. – Le reste du carnet était blanc. Toutefois, en le feuilletant définitivement, il aperçut une feuille de papier détachée où se devinaient des intentions de vers. Ceci fixa plus étroitement encore sa pensée sur Sixtine : c’était bien d’elle qu’il était question dans sa prose, dans ses vers, dans sa vie.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 6 : Figue de rêve !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

Indications par Remy de Gourmont (PG, 53) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 4

Chapitre IV

Indications

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«In carne enim ambulantes non secundum carnem militamus.» – SAINT-PAUL, Cor. II, 10, 3.

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Entragues n’écrivait que le matin, prolongeait souvent ses matinées jusque dans les après-midi. Quand il ne se sentait pas assez de lucidité pour la logique de la prose, il s’amusait : la poésie, simple musique qui n’admet ni la passion ni l’analyse, se destine seulement à suggérer de vagues sentiments et de confuses sensations ; une demi-conscience lui suffit. A l’imitation de l’admirable poète saint Notker, il composait d’obscures séquences pleines d’allitérations et d’assonnances intérieures. Aujourd’hui, Walt Whitman, avec son intuitif génie, restaurait sans le savoir, cette forme perdue de la poésie : Entragues, à certaines heures, s’y délectait. Cette littérature des environs du dixième siècle, ordinairement jugée la puérile distraction de moines barbares, lui semblait au contraire pleine d’une ingénue verdeur et d’un ingénieux raffinement. Notker le charmait encore par l’audace sanguine de ses métaphores, le charmait et le terrifiait en le jetant à genoux devant ce Dieu pour lequel la prière est un holocauste sanglant, et qui exige, comme un égorgement d’agneaux, «des louanges immolées».

Il se plaisait aussi à une courte et délicate séquence de Godeschalk, où sainte Marie-Madeleine «enveloppe de baisers» les pieds de Jésus «que de ses larmes elle a lavés». Un moine du onzième siècle avait écrit un ouvrage intitulé : Le Rien dans les Ténèbres ; Entragues ne put jamais en trouver d’autre trace que la mention du titre : c’était un des livres inconnus qu’il aurait voulu lire.

Mis à part deux ou trois contempleurs de la vie actuelle, un strict logicien de la critique, un rêveur extrême et absolu, un extraordinaire fondeur de phrases et tailleur d’images, quelques poètes modernes, il n’ouvrait plus guère que de vétustes théologies et des dictionnaires : il avait la manie des lexiques, outils qui lui paraissaient, en général, plus intéressants que les oeuvres, employait à collecter de tels instruments, souvent bien inutiles, des heures de flânerie. Ainsi se termina la première journée de son retour.

Le lendemain, après une nuit, où il avait revécu quelques-unes des minutes les plus caractéristiques passées avec Sixtine au château de Rabodanges, Hubert eut le soupçon que sa vie allait changer d’orientation, qu’une crise inévitable le menaçait. C’était une occasion propice au recueillement. Dans quelques semaines peut-être, – oh ! seulement peut-être ! – son moi aurait-il subi de sensibles modifications : il fallait, pour plus tard s’en rendre compte, noter les traits dominants de son état d’esprit actuel, procéder à un sommaire examen de conscience. Son carnet de voyage contenant déjà quelques remarques assez précises sur ce sujet, il se borna à les compléter par les indications suivantes :

«J’ai honte de l’avouer, tant cette maladie est banale : je m’ennuie. J’ai des réveils déchirants. Je ne crois à rien et je ne m’aime pas. Mon métier est triste : c’est d’expérimenter toutes les douleurs et toutes les horreurs de l’âme humaine, afin que les hommes se reconnaissent dans mon oeuvre et disent : Bien rugi, lion ! Pourtant, je suis libre : sans obligations nocturnes, ni parasite, ni mondain, ni critique dramatique, je me couche tôt, quand il me plaît. Arrivé à la trentaine sans guère de relations sociales, ayant assez de revenu pour être indépendant, j’agis en tout à ma guise, insoucieux des habitudes générales et satisfait, par exemple, de témoigner mon mépris de la civilisation au gaz en soufflant ma lampe sur les dix heures. – Je suis libre, je n’ai ni femme, ni maîtresse. Les maîtresses, je les crains pour le trouble où elles jettent la régularité de mon travail ; mais des principes aux actes, une large lagune se creuse, chez les êtres sensitifs : à deux, je regrette la solitude ; seul, je ressens les inquiétudes du vide. Quand le commandement de la chair m’accroupit à des adorations sexuelles, je rougis d’une telle servilité et je me honnis, au premier instant lucide ; lorsque j’ai longtemps emmagasiné le poison concentré des semences vaines, des martellements me tympanisent, mon organisme s’affaisse et mon cerveau se trouble. N’ayant pas été dressé au cilice, aux pointes de fer, aux plaies adolories par la perpétuelle écorchure, au jeûne impitoyable, à la privation de sommeil, ni à aucune des manoeuvres mystiques et franciscaines, je dompte ma chair en la menant paître, mais sans plus de péché dans l’intention qu’un malade qui rompt l’abstinence pour prendre un remède. Que le plaisir suive, c’est l’obéissance aux ordres inéluctables qui régissent la matière animée ; que je l’accepte, c’est faiblesse humaine. – Aimer jusqu’à vouloir mourir, j’ai eu cette épreuve à l’adolescence et la raisonnable insensibilité de la femme que j’adorais ne m’a jamais amertumé ce lointain souvenir. Je ne souris pas avec pitié de ces jours de folie bocagère. Après dix et douze ans je suis aussi sûr qu’à la première heure d’avoir été privé du plus grand bonheur mis par les Décrets à la portée de ma main et en des moments d’émotion ce regret peut encore attrister ma rêverie. – Depuis cela, rien que de passagers effleurements ; à peine, de temps à autre, un essai de lien brisé au premier tiraillement. – Loin d’être le but de ma vie, la sensation en est l’accident : je réserve mes forces volontaires pour les histoires que je raconte à mes contemporains : on les a trouvées froides et ironiques, mais je n’ai pas qualité pour être enthousiaste de mon siècle ni pour le prendre trop au sérieux. – Un autre motif m’éloigne des recherches émotionnelles : sans être pessimiste, sans nier de possibles satisfactions, sans nier même le bonheur, je le méprise. Je ne cherche pas à aggraver mes misères par des méditations sur l’universelle misère, que mon égoïsme, d’ailleurs, me rend à peu près indifférente: un état plutôt ataraxique me convient. Regretter une joie non éclose, cela m’est possible, je ne voudrais ni en provoquer, ni en guetter l’éclosion. – Enfin, cela est hors de doute, je ne sais pas vivre. Perpétuelle cérébration, mon existence est la négation même de la vie ordinaire, faite d’ordinaires amours. Je n’ai aucune des tendances à l’altruisme réclamées par la société. Si je pouvais jamais m’abstraire de moi, au profit d’une créature, ce serait à la manière d’un imaginatif, en recréant de toutes pièces l’objet de passion, ou bien, comme un analyste, en scrutant minutieusement le mécanisme de mes impressions. – Tel est mon caractère : on voit que je ne me suis pas appliqué à éluder la connaissance de moi-même ; et pourtant nul ne sait mieux que moi à quel point cette science est puérile et malsaine.»

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 5 : Suite des notes de voyages : la lune pâle et verte !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890

Vous dire que dans ma bibliothèque numérique, on vient de m’enlever un livre merveilleux !

“La culture numérique ne peut pas se décalquer sur les formes actuelles de distribution du livre.

 C’est là qu’il nous faut inventer.”

François Bon

Vous dire que dans ma bibliothèque numérique, on vient de m’enlever un livre merveilleux ;

Vous dire que lu dans le train entre Strasbourg et Draguignan le samedi 11 novembre : et larmes et émotion à la fin du livre (on appelle cela un classique – j’appelle cela un bien commun – commun à tous : voir le livre Libres savoirs de C& F éditions) ;

Vous dire que dans ma bibliothèque numérique, on vient de m’enlever un livre merveilleux ;

Vous dire encore l’émotion ressentie par la nouvelle traduction proposée par François Bon, et me suis demandé après coup, pourquoi j’étais passé à côté de ce petit bouquin merveilleux…  Y a un problème, non ? Et l’émotion ressentie grâce à celle-ci (la traduction) et à celui-là (FB et Ernest Hemingway, bien entendu) qui cherche en permanence les perles de la littérature et encore à celui-ci le personnage, ce Vieil homme qui je pense existe quelquepart (c’est Pierre Bayard qui nous a appris que les personnages littéraires existaient en vrai ! Ouf, c’est publié chez Minuit) et ce Vieil homme, et sa ténacité et cette manière de concevoir la vie – pas le droit au droit de conserver cela pour soi seul ! Le droit ça se change ! Ce droit d’auteur des petits propriétaires ne convient plus à l’heure du Web, et des auteurs comme Remy de Gourmont l’ont rappelé ici

Vous dire que dans ma bibliothèque numérique, on vient de m’enlever un livre merveilleux ;

Vous dire ma rage contre la négation du travail de création, contre la diffusion empêchée de la connaissance, contre l’absence de politiques culturelles d’envergure proposant des alternatives aux grands ensembles privés qui se constituent (Google et Amazon pour ne citer que les deux plus visibles), et de  revoir les mêmes bêtises du monde des stratèges de  la musique se reproduirent dans le monde des stratèges de  l’édition… (ironies)… Un jour, Gallimard fut un petit éditeur novateur ;) Adieu, donc…

Vous dire que dans ma bibliothèque numérique, on vient de m’enlever un livre merveilleux ;

Et puis, surtout lire :

Le billet de François Bon, si vous ne savez pas de quoi je parle : Gallimard versus Publie.net !

Le billet d’ Hubert Guillaud sur l’inadaptation du droit d’auteur à l’ère du Web : nous n’échapperons pas à reposer la question du droit !

Un rappel sur la propriété littéraire et la belle verve de Remy de Gourmont que j’avais publié il y a peu (Heureusement, Gourmont est dans le domaine public !)

La liste des différents blogs apportant réactions et soutien sur le blog paumée de Brigitte Célérier ;

Enfin, après tout cela, si vous n’êtes pas convaincu qu’il se passe quelque chose de grave, ne signez surtout pas la pétition de soutien à François Bon et à son vaisseau lumineux Publie.net ! 

Tout cela, pour 22 petits téléchargements à 2,99 € qui font flancher le vaisseau fantôme du Web : Gallimard.

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Et surtout, François, n’arrête pas tout !

Soutien total d’un bibliothécaire et merci pour ton boulot de défricheur et de passeur. Certains ont oublié le but principal de l’édition !

Mémoire de Silence (Franck Queyraud)

Faire signe : journal quotidien PAS jubilatoire CE JOUR en 200 mots ou quelques… : 73