Un ours tendre ou Brassens par Gabriel García Márquez

Avril 1978 à Montlhéry lors de l’inauguration de la Maison dédiée à la mémoire de Paul FORT – Photo prise par Bruno Tosi (Wikimédia Commons)

Il y a quelques années, au cours d’une discussion littéraire, quelqu’un demanda quel était actuellement le meilleur poète français, et je répondis sans hésitation : Georges Brassens.

Ceux qui étaient là n’avaient pas tous entendu ce nom auparavant : les uns parce qu’ils étaient trop âgés et les autres, trop jeunes. Et quelques-uns, qui le méprisaient parce qu’il était un auteur de disques et non de livres, tinrent pour acquis que je disais cela pour surprendre. Seuls les compagnons de ma génération, ceux qui avaient joui et souffert de Paris durant les années ingrates de la guerre d’Algérie, savaient non seulement que je parlais sérieusement, mais en plus que j’avais raison.

Pour eux, plus que pour le reste du monde, Georges Brassens est mort la semaine dernière, à soixante ans, face à la changeante mer de Sète qu’il aimait tant, là où il avait sa maison, pleine de fleurs et de chats qui se promenaient sans se rompre les os entre la vie réelle et ses chansons. La seule chose, c’est qu’il n’y est pas mort. Sa discrétion légendaire était telle qu’il est allé mourir chez un ami pour que personne ne le sache. La mauvaise nouvelle n’a alors été connue que soixante-douze heures plus tard par une communication anonyme, quand déjà un groupe restreint de parents et d’amis intimes l’avait enterré au cimetière local. Il ne pouvait en être autrement : pour un homme comme lui, la mort était l’acte personnel le plus secret de la vie privée.

Il a toujours été comme cela. Il était né en 1921 dans la maison pauvre d’un maçon qui désirait que son fils exerçât le même métier que lui. Comme tous les enfants qui ont une vitalité innée, le petit Georges détestait l’école, qu’il considérait comme une caserne. Une institutrice, en désespoir de cause, acheva de le dégoûter : elle l’enferma à clef dans une armoire pendant plusieurs heures, et lorsqu’enfin il fut libéré, avaient germé dans son cœur, et pour toujours, les graines de l’anarchie. Sa haine de l’autorité et de toute norme établie a fourni la substance des plus belles de ses chansons. Pour lui, il n’y avait dans ces ténèbres d’autres lumières que celles de l’indépendance personnelle et de l’amour. Un jour, il chanta : « Mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente. »

Le parti communiste poussa des hauts cris au nom de tant de compatriotes morts de « mort expéditive » dans la Résistance.

En réalité, Georges Brassens était totalement dénué d’instinct grégaire. Il menait une vie si discrète que tout ce qui se rapportait à lui semblait se confondre avec la légende, et l’on se demandait parfois s’il existait vraiment. Même à l’époque de sa plus grande splendeur, au milieu des années 1950, c’était un homme invisible. Personne ne sait comment René Clair a pu le convaincre de jouer dans un film ; d’ailleurs, il l’a très mal fait, tant il était gêné et écrasé d’être le centre de l’attention. Mais, par contre, il a chanté une série de chansons originales qui résonnaient gravées dans nos cœurs. L’une d’elles disait : « Et le temps est un barbare / Dans le genre d’Attila » ; et : « Aux cœurs où son cheval passe, / L’amour ne repousse pas. »

Je l’ai vu en personne une seule fois, lors de son premier spectacle à l’Olympia, et c’est là un de mes souvenirs inoubliables. Il est apparu, sortant de derrière les rideaux, comme s’il était non pas la vedette de la soirée, mais un machiniste égaré, avec ses énormes moustaches de Turc, ses cheveux hirsutes et des chaussures aussi déplorables que celles que portait son père pour cimenter les briques. C’était un ours tendre avec les yeux les plus tristes que j’aie jamais vus et un instinct poétique que rien n’arrêtait.

« La seule chose que je n’aime pas, ce sont ses gros mots », disait sa mère. En réalité, il pouvait tout dire et bien plus que ce qui était permis, mais il le disait avec une force lyrique qui entraînait tout jusqu’à l’autre rive, au-delà du bien et du mal.

Lors de cette nuit inoubliable à l’Olympia, il a chanté comme jamais, mourant de sa peur congénitale de se produire en public. Il était alors impossible de savoir si nous pleurions en raison de la beauté de ses chansons ou par compassion, celle qu’éveillait en nous la solitude de cet homme fait pour un autre monde et un autre temps. C’était comme écouter François Villon en personne, ou un Rabelais désemparé et féroce.

Jamais plus je n’ai eu l’occasion de le voir ; même ses amis les plus proches le perdaient de vue.

Peu avant sa mort, quelqu’un lui demanda ce qu’il avait fait pendant les journées de Mai 1968. Et lui, il répondit : « J’avais des coliques néphrétiques. » La réponse fut prise pour une insolence, une de plus parmi toutes celles qu’il lâcha toute sa vie. Mais maintenant on sait que c’était vrai. Sans que quasi personne le sache, il avait commencé à mourir en silence depuis plus de vingt ans.

En 1955, quand il était impossible de vivre sans les chansons de Brassens, Paris était différent. Les jardins publics se remplissaient l’après-midi de vieillards solitaires, les plus vieux du monde ; mais les couples d’amoureux étaient les maîtres de la ville. Ils s’embrassaient partout en des baisers sans fin, dans les cafés, dans le métro, au cinéma et en pleine rue ; ils allaient même jusqu’à arrêter la circulation pour continuer de s’embrasser comme s’ils avaient conscience que leur vie n’allait pas être assez longue pour tant d’amour. L’existentialisme était alors derrière nous, enseveli dans les caves à touristes de Saint-Germain-des-Prés, et la seule chose qui restait de lui, c’était ce qu’il avait de meilleur : l’irrépressible désir de vivre.

Un soir, en sortant d’un cinéma, des policiers en patrouille me bousculèrent dans la rue, me crachèrent au visage et me jetèrent dans un fourgon blindé en me rouant de coups. Le fourgon était rempli d’Algériens taciturnes qui avaient été ramassés, eux aussi avec coups et crachats, dans des petits bistrots du quartier. Ils crurent, tout comme les agents qui m’avaient arrêté, que moi aussi j’étais algérien.

C’est ainsi que nous avons passé la nuit ensemble, serrés comme des sardines dans une cellule du commissariat le plus proche, tandis que les policiers, en manches de chemise, parlaient de leurs enfants et mangeaient des baguettes de pain trempées dans du vin. Les Algériens et moi, pour leur gâcher la fête, nous avons veillé toute la nuit en chantant les chansons de Brassens contre les abus et l’imbécilité de la force publique.

À cette époque, Georges Brassens avait déjà écrit sa chanson Le testament, qui est un de ses plus beaux poèmes. Je l’ai appris par cœur sans savoir ce que signifiaient les mots ; et, à mesure que le temps passait et que j’apprenais le français, peu à peu j’en déchiffrais le sens et la beauté, avec le même émerveillement qu’eût été le mien en découvrant, l’une après l’autre, les étoiles de l’univers.

Maintenant, vingt-cinq ans ont passé et plus personne ne s’embrasse dans les rues de Paris ; on se demande alors avec effroi : que sont devenus tous ceux qui s’aimaient tant et qu’on ne voit plus ?

Georges Brassens est mort et quelqu’un devra mettre sur sa porte, ainsi qu’il le demandait dans son Testament, un simple écriteau : « Fermé pour cause d’enterrement ».

Gabriel García Márquez

Novembre 1981

[traduit de l’espagnol par Gabrielle García]

Georges Brassens est mort le 29 octobre 1981. Gabriel García Márquez a écrit ce texte au début du mois de novembre. Il a paru dans le journal espagnol El País le 11 novembre 1981.

 

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