Le regard ultime – 11

2013-09-07 11.20.27.

« Quand finalement je trouvai la force de me lever et de repartir en titubant, j’étais pareil à un homme qui aurait réussi à filer en douce de la salle d’opération, alors qu’on lui a déjà appliquer le masque. Tout m’avait l’air familier, et pourtant n’avait pas de sens ; il me fallait des siècles pour relier une poignées de sensations élémentaires – de celles qu’on additionne d’ordinaires sans y penser (et on a une table, une chaise, une maison, un être). Vidées de leurs automates, les maisons sont encore plus désolées que des tombes ; livrées à l’inaction, la machine crée un vide plus profond même que la mort. J’étais un fantôme errant dans un vide absolu. S’asseoir, s’arrêter pour allumer une cigarette, ne pas s’asseoir, ne pas fumer, penser ou ne pas penser, respirer ou cesser de respirer – tout cela n’était qu’une seule et même chose. Tombe raide mort, et celui qui vient derrière toi te foule aux pieds ; tire un coup de revolver, et on te tire dessus ; gueule et tu réveilles les morts ; et les morts – si drôle que ce soit ! – ont eux aussi de sacrés poumons. Les deux pôles de la circulation sont pour l’instant est-ouest ; dans une minute, ce sera nord-sud. Tout avance aveuglément selon les règles, sans que personne arrive nulle part. Entre, sors, monte, descends comme un voleur ou un pochard – les uns tombant dehors telles des mouches, les autres se ruant à l’intérieur comme une nuée de moustiques. Mange debout – fentes à jetons, leviers, jetons graisseux, cellophane graisseuse, appétit graisseux. Torche-toi la bouche, rote, cure-toi les dents, rectifie l’angle de ton couvre-chef, marche, glisse, titube, siffle, brûle-toi la cervelle. Dans ma prochaine vie, je serai un vautour se repaissant d’exquises charognes : perché au faîte des hautains édifices, je fondrai comme l’éclair, à la première odeur de mort… Pour l’heure, je sifflote un air gai – le calme règne dans les régions épigastriques. Salut, Mara, comment va ? Et elle me fera son sourire de Joconde, et je sentirai autour de mon cou la chaleur de ses bras ; le tout se passant dans un vide, sous de puissantes lampes à arc ; et trois centimètres d’intimité traceront autour de nous leur nimbe mystique. »

.

Les textes littéraires ne servent à rien… jusqu’au jour où… réveillent les mots…

.

Silence.

.

En italique, extrait de La Crucifixion en rose : tome 1, Sexus (1949) / Henri Miller. – Christian Bourgois éditeur, 1990 et 2011 pour l’édition numérique.

Publicités

2 réflexions sur “Le regard ultime – 11

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s