Le regard ultime – 12

2013-08-19 19.03.10

« Il travaillait alors à une toile (elle figure aujourd’hui dans la collection Beuckler, de New York) intitulée Le Seuil du jardin. Son sujet lui avait été fourni par un rêve dont l’insistance à se reproduire lui semblait un avertissement. D’une nuit à l’autre, le décor variait légèrement, mais la même impression de joie incommunicable s’en dégageait. Masson approchait d’un jardin à l’abandon, désert, touché par la lumière d’été. Sa porte vermoulue était ouverte, mais il n’éprouvait pas l’envie d’y pénétrer ; il lui suffisait de savoir que ce jardin existait et de le contempler jusqu’à ses limites perdues dans les broussailles, entre des bassins et des kiosques en ruine. Un sentiment bizarre retenait Masson sur le seuil : le soupçon qu’il valait mieux remettre à plus tard l’exploration de l’enclos, le pressentiment d’une obscure défense d’entrer. Il longeait le mur, regardait par les brèches, dans l’attente d’un événement qui ne survenait pas, mais une attente sans impatience et sûre d’être satisfaite. Puis, à un moment donné, il se trouvait à l’intérieur du jardin, bien qu’il n’ait jamais eu conscience du passage. Une paix surnaturelle l’entourait, un bonheur sans équivalent dans la veille. Ce sommet dans la joie annonçait la fin du rêve ; de toutes ses forces Masson s’accrochait à l’image du jardin désert, mais celle-ci se défaisait inexorablement, par lambeaux, devant lui en dérobant son énigme ensoleillée.

Le peintre se mit au travail avec ce besoin d’absolu, cette ardeur butée qui le caractérisaient : faute de détenir son rêve, ou d’en résoudre le sens, il lui fallait en établir une copie. Deux fois, il déchira sa toile jugée trop sommaire, et maintenant, « ça » venait bien.

Une ombre portée et une main posée contre la porte indiquait que quelqu’un se tenait là, sur le seuil ; au-delà s’étendait le jardin. Le dessin atteignait à une rigueur, à un dépouillement extrêmes. Pris à part, aucun des éléments du paysage n’était suspect, mais une combinaison provoquait le trouble par une subtile déviation des valeurs.

Masson était parvenu à rendre sensible l’insolite répit qui stagnait sur ces ruines et ces bosquets confits dans la chaleur. Au fond, une porte, semblable à la première, s’ouvrait sur un second jardin, suggérant l’idée d’un labyrinthe prolongé jusqu’à l’horizon. »

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De nos rêves, éprouvons souvent difficultés pour retrouver « leurs réalités extrêmes » : nos descriptions ou représentations – que nous soyons écrivains, poètes ou peintres… – deviennent irréelles alors que nous vivons cruellement leurs présences piquantes. Cette impossibilité permanente d’être précis… de rester dans le flou… lame qui vous tord le ventre… et de marcher à côté de soi…

Silence.

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Entre guillemets : Le Seuil du Jardin / André Hardellet. – Jean-Jacques Pauvert, 1966. – (Le livre de poche, 4999)

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