Tout ce dont on manque par Sabine Huynh (Vase communicant, avril 2013)

2013-01-26 14.29.12

Photographie prise récemment par Franck Queyraud de sa première bibliothèque,
sise à Reims, dans le quartier des Chatillons.

“Elle faisait partie d’un réseau de bibliothèques privées : Bibliothèque pour tous…
Photo avec reflets sur la rue…” (F. Queyraud)

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J’aime cette image car le monde du dehors se reflète dans les livres. J’écris ce texte la tête remplie des phrases du livre Autobiographie des objets de François Bon, que je suis en train de lire.

« On est tous susceptibles, au moment où elle peut se révéler décisive, de bâtir en soi-même une image essentielle, liée à un lieu effectif, qui à la fois nous convoque et nous rassemble. Il me semblait que, pour moi, l’armoire aux livres, disparue de son vieil emplacement, en tenait lieu. » (F. Bon, Autobiographie des objets, p. 170). Pour moi, c’était probablement la bibliothèque municipale de la ville de la banlieue lyonnaise où j’ai grandi. Merci à tous les bibliothécaires du monde, merci à Franck Queyraud pour cet échange de livres.

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Quel est le tout premier ? Et en quelle langue ? Impossible de le dire. En vietnamien peut-être, ou en anglais. En tout cas, le premier qui surnage est en français. Il porte le doux titre de « La Journée de Nounours ». J’ai peut-être cinq ans. Je crois qu’il m’est offert par ma tante G., qui me donne la plupart de mes premiers livres, à Noël en général. Une fois, une petite boîte de chocolats fourrés à la liqueur de cerise accompagne l’un d’eux. Ce cadeau fait partie de mes plus beaux cadeaux d’enfance, avec ma clarinette en plastique, mon encyclopédie américaine, une cassette de Francis Cabrel, et un petit mange-disque. Je ne me souviens guère de La Journée de Nounours. Sans doute Nounours se réveille-t-il, joue-t-il avec ses frères et sœurs, va-t-il se baigner dans la rivière… Il dévale peut-être des pentes caillouteuses aussi… Ainsi je l’imagine, faisant le fou, la langue pendante, l’œil brillant, et je m’amuse avec lui comme je ne m’amuse jamais avec personne, follement.

Je me souviens assez clairement de quatre dessins cependant. Dans l’un d’eux, on voit un ours grizzly debout, avec un poisson dans la gueule. Il est hirsute. Je le trouve effrayant. Je me demande pourquoi il est si sale, et s’il est plus grand que moi.

Le deuxième montre un ours polaire sur un morceau de banquise. La banquise m’impressionne plus que l’animal. Je ne connais la neige pour la première fois qu’assez tard (ma famille a émigré du Viêt Nam) et je n’ose y poser les pieds : je ne veux pas la souiller. Je regarde l’un de mes frères, l’intrépide, foncer dans le paysage blanc, avant de disparaître dans un trou. Plus de peur que de mal, et surtout, une joie immense pour lui, ainsi que pour moi, l’aînée, de le voir courir et jouer.

Un autre dessin montre Nounours en train de respirer une fleur. Je me trouve en terrain connu : j’aime aussi m’adonner à cette occupation, que j’essaye d’apprendre à mon chien en lui pressant des fleurs sur la truffe, ce qui le fait éternuer. Les manger fait également partie de nos jeux. Celles des trèfles, si sucrées, sont nos préférées.

Le dernier dessin de La Journée de Nounours me fascine : les membres d’une famille entière d’ours sont blottis les uns contre les autres, hors du temps, au fond de la chaude tanière de leur hibernation. Les regarder me calme, je ne m’en lasse pas. Je veux être un ours, rien que pour ce pelotonnement, qui m’est totalement inconnu. Chez nous, ce sont des pièces froides et poussiéreuses, peu de confort matériel, des cris, des disputes, des corvées. C’est le cambouis sur le bleu de travail du père, le tintamarre incessant de la machine à coudre au noir de la mère, les kilos et kilos de patates recouvertes d’une épaisse couche de terre que je dois gratter puis laver puis éplucher puis trancher. Ce sont les torgnoles, l’injustice, et la maigreur des jours, qui semblent pourtant interminables. La seule chose qui ressemble le plus à l’hibernation des ours, ou à un semblant d’affection, de foyer, de famille, est le bifteck mensuel à l’ail du père (mes narines frémissent en écrivant ces mots), mince, mais salé et poivré à la perfection ; et la tarte aux pommes dominicale, achetée dans une boulangerie, au retour de la piscine ou du club de tennis – mais celle-ci arrive beaucoup beaucoup plus tard, après la promotion du père (contremaître), je suis presque adolescente alors. Il y a aussi, un mercredi après-midi, un feu de cheminée inoubliable, au retour d’un épuisant cross scolaire à travers champs et sous la pluie : le seul bon souvenir associé à cette cheminée (je déteste ses briques aux angles et aux arêtes acérés, sur lesquels je me blesse, après avoir reçu des coups m’envoyant valdinguer). De chaleur humaine, point. Heureusement, les livres existent, et j’existe dans mes lectures, à travers les pages accueillantes.

D’autres « premiers livres » me reviennent en mémoire, comme L’Île aux monstres, un « pop-up book » comme on dit de nos jours – je m’y échappe pendant des heures – et Martine au cirque (je suis presque sûre qu’il s’agit du livre marié à la boîte de chocolats), mais je ne me souviens que de sa couverture. Martine marche sur un fil, tenant à la main une ombrelle, et son chien la regarde d’en bas… Je dis cela mais ma mémoire invente peut-être. Ce livre m’émerveille parce que je n’ai jamais été au cirque de ma vie.

Les livres les plus importants, je les ai toujours en ma possession, ou presque : cette fameuse encyclopédie américaine, un Petit Larousse illustré, Les Petites Filles modèles de la Comtesse de Ségur, Les Contes de Perrault, Et patati et patata…, qui est un grand livre illustré contenant des poèmes, et Les plus belles pages de la poésie française. Cela fait moins de dix livres, mais c’est déjà une bibliothèque, la première, à laquelle j’inscris d’office les petits frères. Je m’improvise bibliothécaire, j’écris des fiches pour chaque livre, avec un résumé en une ou deux phrases, et je force les frères à me les emprunter, en échange de menus services.

Il me semble qu’à part un dictionnaire de « santé médecine » et un roman de Guy des Cars – réservés aux parents, mais j’y entre bien sûr en cachette : le dictionnaire renferme des planches anatomiques et des photographies saisissantes ; le roman parle de laveurs de vitres indiens à New York qui ne connaissent pas le vertige, à part celui de l’amour –, il n’y a pas d’autres livres sous notre toit, car « trop chers ». Ce n’est pas grave, il y a quand même un toit, et ces livres-là, lus et relus, et un peu plus tard, tous ceux de la bibliothèque municipale, avant de connaître ceux des bibliothèques du collège (merci à madame Blanchard, la bibliothécaire du collège Évariste Galois, de m’avoir fait découvrir l’œuvre de Colette) et du lycée, et des bibliothèques universitaires (la plus grande étant celle de Harvard, fréquentée dans les années quatre-vingt dix). Et il y aura le reste de la vie pour acquérir et lire tous les livres qu’on voudra (mais jamais assez de temps).

Au fil des ans, le Petit Larousse illustré perd sa couverture, elle est remplacée par du carton gris de boîte à chaussure, collé à la tranche du livre avec du gros scotch marron. Une photo de dauphin découpée dans un magazine fait office de photo de couverture. J’offre un jour cet ouvrage à mon plus jeune frère, en lui expliquant comment un tel trésor peut accompagner quelqu’un toute sa vie durant, et combien moi-même j’ai appris en le lisant (il m’arrive encore de dévorer les dictionnaires comme des romans, j’en ai une soixantaine dans ma bibliothèque – « Qui pour avoir jamais été indemne des dictionnaires ? », François Bon, Autobiographie des objets, p. 98). Je me souviens avoir passé de longs moments à rêver sur la devise « Je sème à tout vent », et sur l’image de la semeuse au pissenlit.

Les Petites Filles modèles, je le rachète (neuf) il y a une dizaine d’années, poussée par la nostalgie de cette famille d’adoption que je m’étais choisie. Madame de Fleurville est ma mère ; ses filles, Camille, Madeleine et Marguerite, mes sœurs. Je m’identifie totalement à Sophie, à cause du fouet de sa belle-mère, la grosse madame Fichini, que j’ai en horreur. La Comtesse m’éduque, m’inculque les bonnes manières, m’apprend à faire la révérence : je la fais d’ailleurs à ravir, devant chaque vieille dame que je rencontre dans la rue, dans l’espoir de me faire adopter.

Des Contes de Perrault (livre que j’ai toujours, tome I, texte original illustré par Paul Durand, Éditions des Deux Coqs d’Or, Paris, 1971), il me reste le souvenir des roses, des perles et des diamants sortant de la bouche de la fille que sa mère n’aime pas ; de la robe en or de Peau-d’Âne et son anneau tombant dans la pâte à gâteau ; du sourire de Riquet à la houppe ; des ombres ruisselantes de la pièce la plus sombre de la demeure de Barbe bleue ; et enfin du choc en comprenant que la dernière histoire de ce livre se termine dans le ventre du méchant Loup.

L’encyclopédie américaine m’est offerte par mon oncle d’Amérique alors que je suis encore à l’école primaire, au CP. Cet oncle, dont je ne connais pas le nom mais dont je me souviens comme étant grand et mince, discret et souriant, et portant des petites lunettes à verres ronds, est mort quelques années plus tard dans un accident de voiture un soir de Noël, laissant derrière lui sa femme et un fils, prénommé Michael, que je n’ai jamais rencontré. Il nous apporte aussi, à mes frères et moi, des œufs « Kinder surprise ». J’ai toujours en ma possession le jouet-surprise découvert alors : un bébé en plastique rose, entièrement nu, aux fesses dodues, aux pieds larges et plats, aux yeux bridés, arborant deux dents uniques, comme un lapin. Cette encyclopédie est extraordinaire, illustrée, toute en anglais, avec des œillets rouge vif à chaque nouvelle lettre de l’alphabet, et les lettres sont même déclinées dans différents alphabets : phénicien, grec, etc. On y voit, entre autres mille merveilles qui me font rêver, un cadran solaire, des plantes carnivores, des planètes lointaines, des crocodiles, des castors, des créatures marines, des indiens à plumes (portant le warbonnet ou « coiffe de guerre »), les toutes premières bicyclettes… Le monde s’ouvre à moi, fabuleusement.

Le livre de poésie pour enfants Et patati et patata…, de Krista Bendová (Gründ-Paris, 1966), est joliment illustré par Mirko Hanák : je ne perds jamais de vue le visage de la petite fille aux joues rouges et remplies de cerises, portant des cerises en boucles d’oreille, ni celui de la petite aux couettes et au visage barbouillé de gâteau à la marmelade de pruneaux (elle me rappelle ma propre fille), ou encore ce cheval blanc au milieu d’un champ roux, et tous les papillons colorés… J’ai le livre sous les yeux, je le feuillette avec le même étonnement qu’alors, tout en me demandant par quel miracle il a survécu, depuis les années soixante-dix, à des dizaines de déménagements successifs, d’un continent à l’autre. Les poèmes, traduits par Zdenka Datheil de l’édition originale slovaque, évoquent des bonheurs mystérieux que je fais miens, que je transvase dans ma mémoire, comme une transfusion sanguine. Ainsi, « Les parapluies » : « J’ai une amanite tue-mouches / Il ne faut pas qu’on y touche. / Papa a un bolet noir. / Ah, tant pis, s’il se met à pleuvoir / Dessous ces champignons / On ira tous s’asseoir. » Et la nuit tombée, « Seule, du cerf, la corne brune / Contemple tout là-haut la lune. »

Les plus belles pages de la poésie française, « Sélection du Reader’s Digest » (1982), est un livre qui trône d’abord sur une étagère dans la cuisine de mes grands-parents, aux côtés des trois tomes des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle et des albums des aventures d’Astérix. Mon grand-père me le donne parce qu’il voit qu’à chaque fois que je viens chez lui, je m’abîme dans cet ouvrage de plus de huit cent pages qui me fait découvrir la poésie française, du Moyen Âge au XXe siècle. Je deviens incollable sur la biographie des poètes, et le glossaire m’apprend des mots qui ravissent mon oreille, comme « occire », « quérant », « larron », « messeoir », « langagères », « « ramentevoir »… Je recopie dans un petit répertoire téléphonique (qui inaugure une série de carnets d’écriture me menant jusqu’à aujourd’hui) mes poèmes préférés : ceux de Louise Labé, de Paul-Jean Toulet, de Jules Laforgue, de Maurice Maeterlinck, de Marceline Desbordes-Valmore, d’Appolinaire, de Verlaine, de Baudelaire, de Queneau, de Mallarmé… Ce livre est la première anthologie de poésie que je possède, à l’âge de dix ans. Ma bibliothèque en comporte actuellement une vingtaine, dont une que j’ai éditée (pas d’ici, pas d’ailleurs, Voix d’encre, 2012).

Je n’oublie pas non plus les livres que nous font découvrir les instituteurs (plaisir exquis prodigué par L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco), ni tous ceux prêtés par la bibliothèque municipale de la petite ville de Meyzieu (la première bibliothèque fréquentée, j’ai onze ans, ou moins). L’obtention de la carte s’effectue seule, en catimini, sans personne majeure, sous prétexte que « mon père est tout le temps au travail et ma mère tout le temps malade ». Ma reconnaissance éternelle va aux bibliothécaires pour leur accueil. Les livres empruntés en vrac, cachés sous l’anorak en rentrant à la maison, dévorés la nuit sous la couette, avec la lampe de poche du père, sans tout saisir, mais s’y jeter à corps perdu quand même, car il s’agit bien d’une question de vie ou de mort, surtout à partir de la lecture des Misérables d’Hugo (ah, Cosette, comme je comprends ta vie, ayant aussi les Thénardier pour parents…), de L’Enfant de Jules Vallès, et de L’Arrache-cœur de Vian. Lus et pleuré et relus. Il y a aussi les Patricia Highsmith, les Club des cinq, les poésies de Prévert, la série des aventures de Fantômette, celles d’Arsène Lupin gentleman cambrioleur, les bandes dessinées (Gaston, les numéros de Fluide glacial), La Nuit des temps de Barjavel, relu à Londres à l’âge de dix-neuf ans. La lecture la plus marquante à l’âge adulte est sans doute À la recherche du temps perdu de Proust, une véritable révélation, une délectation sans bornes.

Tout ce dont on manque à la maison se trouve dans les livres. Un ami, qui travaille actuellement en République démocratique du Congo, m’a dit qu’il n’y avait pas, à sa connaissance, de bibliothèque à Kinshasa. Comment font les enfants, les dix millions d’habitants, sans livres ? Cette pensée me glace.

Je leur dois tout. Ils forment la toile de fond de mon existence et de mon imaginaire. Ils sont mon bien le plus précieux. Leurs pages tapissent mon cœur, mon univers intime. Leurs volumes soutiennent aujourd’hui les murs de mon appartement. Chaque livre posé entre deux autres est une brique insérée dans le mur d’une maison de plus en plus solide, où il fait bon vivre, et lire, ce qui pour moi est la même chose.

(Sabine Huynh)

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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »
Presque dire est le nom du blog de Sabine Huynh, écrivain poète, traductrice, ou confectionneuse d’anthologies de poésie, elle qui aime tant les collectionner. De Presque dire à Silence, qui est ma signature, il y avait donc un vase communicant, celui-ci, que vous avez devant les yeux et le plaisir partagé d’avoir à parler des livres de l’enfance, des premiers livres et aussi de ces passeurs de livres que sont les bibliothécaires. Presque dire aussi des choses que l’on tait parfois. La littérature, cela sert à cela : dire l’inexprimable. Sans se le dire, nous avons parlé des Misérables, elle de Cosette, moi de Javert… et c’est mon A cause de Javert, justement, que Sabine accueille sur son blog. Merci Sabine pour ton texte et Bienvenue sur mes flâneries. Et on attend ton prochain livre avec impatience : La mer et l’enfant, à paraître, début mai aux éditions Galaade…
Cette belle expérience de partage d’écritures et d’espaces se poursuit ce mois-ci sur les blogs listés ici.

Belles lectures…

Silence…

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3 réflexions sur “Tout ce dont on manque par Sabine Huynh (Vase communicant, avril 2013)

  1. Que Sabine dorme tranquille, il existe plusieurs bibliothèques à Kinshasa dont la principale est la Bibliothèque Nationale du Congo | Avenue Tshatshi | Horaires d’ouverture : du lundi au vendredi de 7H30 à 15H et le samedi de 8H à 12H

  2. De nounours à François Bon, il n’y a qu’un pas : un vie de lectures rassemblées en un lieu. Merci pour le partage de cet espace.

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