Les assis de Pierre Ménard (Vase communicant, mai 2012)

Je ne les ai pas remarqués tout de suite, mon regard distrait par tant de beautés dans cette ville que je parcourais pour la première fois, dans l’excitation de la découverte, l’inédit de l’approche, la lenteur et la chaleur des premiers jours, je me laissais surprendre par ce que je voyais (nature luxuriante dans les rues, des plantes grasses devant chaque maison, les arbres en fleurs, au bout de la ligne de bus l’Océan Pacifique avec la mer à perte de vue, les rues en pente, et tous ces chiens qu’on y promène sourire aux lèvres, la joie de vivre et cette douceur du climat, le ciel bleu au-dessus des maisons victoriennes aux couleurs variées, leurs marches hautes et ces portes d’entrée en deux ou trois exemplaires pour chaque maison), sans remarquer ces hommes et ces femmes que nous croisions, assis par terre, dos au mur, visage au soleil, leurs yeux parfois dissimulés par le verre fumé de leurs lunettes de soleil, lisant un livre, un journal, consultant la messagerie, sur leur téléphone portable ou leur tablette. J’avoue je ne les ai pas vus immédiatement, et surtout je n’ai pas compris ce qu’il y avait d’intrigant et d’étrange dans leur position, leur arrêt qui aurait dû m’alerter. Je les appelais secrètement Les assis. Le poème d’Arthur Rimbaud en mémoire. « Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues / Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues / Comme les floraisons lépreuses des vieux murs. »

J’ai pensé, il n’y a peut-être pas beaucoup de bancs (mais ce n’était pas juste, il y en a moins qu’à Paris mais ils ne sont toutefois pas totalement absents des lieux publics, dans les parcs notamment, devant certains commerces aussi), il fait beau au soleil, le côté méditerranéen de la Californie, et j’ai continué mon chemin sans plus me soucier de mes assis. Mais plus j’avançais, plus les immeubles autour de moi semblaient s’élever vers le ciel, leur verticalité vertigineuse me fascinant, me troublant, avec leurs jeux inédits de correspondances et de renvois lumineux, de fenêtres en fenêtres, et la superposition de leurs devantures en perspectives tronquées me donnaient l’impression faussée d’une surface plane. Je me sentais plus petit, obligé de lever les yeux au ciel dont le plafond découpé par le faîte ciselé des immeubles plus hauts à chacun de mes pas, formait un tableau de formes changeantes et anguleuses. Avançant dans la ville, le bruit de la circulation (voitures, bus, trams, Cable Cars) grandissait sensiblement, il grondait à mes oreilles, les immeubles disséminant aussi leurs échos infinis, puissants, leur présence palpable.

Je croisais de plus en plus d’hommes, des femmes parfois, difficile de les distinguer, le dos courbé, marchant tête baissée, lentement, péniblement, tous vêtus de sombres haillons, vêtements dépareillés, déchirés, noirs tissus dessus la chair, poussant leurs lourds chariots chargés d’un fouillis de vêtements, de nourritures et de lectures, ou plutôt de tissus, de plastiques et de papier, comme s’ils portaient avec eux, devant eux, les derniers vestiges de ce qu’ils possédaient encore, après avoir tout perdu, à la rue, leur maison, leur mémoire, remontant la rue à contre sens, parlant tout seul, maugréant rageur, le visage aussi noir et fermé que leur veste ou leur pantalon. Et difficile de ne pas remarquer leur pieds, nus parfois, la peau aussi noir dessus dessous. Les assis avaient changé d’allure. « Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, / Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever / Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales / Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever. »

Je marchais donc sur Market Street, l’axe principal de San Francisco, qui traverse la ville depuis les collines de Twin Peaks et de Castro jusqu’à l’Embarcadero en passant par Downtown, longue et large rue droite qui relie ces quartiers disparates, qui trace un trait, une brèche dans sa longueur monotone, une direction, la voie à suivre. Dans cette rue peuplée, rue active et marchande, bigarrée, mélange d’hommes d’affaires, de touristes, de joggers, de mendiants et d’hommes à la rue, sentir battre le coeur de la cité. Le plan de la ville ne sert à rien, ni cette image depuis Twin Peaks que l’on découvre plus tard, où l’on voit très nettement se dessiner cette perspective en ligne droite qui coupe la ville en deux, la divise en bords distincts. Ce qui change, dans notre perception de la ville, pris dans son mouvement, dans ces deux mondes ici opposés, on n’en prend conscience qu’en avançant, droit devant et comment pourrait-on faire chemin arrière désormais ? on poursuit sa route, et ce n’est qu’en marchant qu’on peut le ressentir, s’y confrontant précisément dans le rythme de nos pas qui s’associent au rythme de la ville en marche elle aussi, en vie, et violence parfois, en faisant corps avec elle et ses habitants, tous ses habitants, quels qu’ils soient. Les assis, les courbés, les allongés, et ceux qui sont encore debouts. De plus en plus de monde, de bruits autour de moi, de cris et de couleurs, de rythme et de musique aussi. J’entre dans la ville en marche et c’est là que je la comprends enfin et m’y sens à ma place, chacun de mes gestes habitant l’espace. Dans son mouvement, son rythme. De tout mon être.

Pierre Ménard

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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

L’un revient de San Francisco et l’autre rêve d’y aller. Révélation pour l’un qui trouve « le punctum » de la ville entre Barthes et Rimbaud dans laquelle il flâne, se déplace, suis des lignes, découvre, se découvre ?  ne pas fuir…  Et divagation pour l’autre qui interroge ce désir étrange de se rendre dans une ville, purement imaginaire, depuis l’enfance,  mais qui y revient sans cesse, par plusieurs biais comme un leitmotiv à divers moments de sa vie… Il est ici, je suis là… et encore là en même temps tous les deux, se retrouvant quelquepart vers Market Street (San Francisco) sans l’avoir au préalablement décidé. Merci à Pierre qui accueille mon Voici venu le temps de l’ubiquité … et bienvenu sur mes flâneries… à toi et à tes assis…

Tous les vases de Mai 2012 sont ci-dessous :

Claudine Sales http://colorsandpastels.wordpress.com/  et Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/

Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/   et Delphine Regnard  http://drmlj.wordpress.com /

Louise Imagine http://louiseimagine.me   et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com   et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Mathilde Roux http://www.mathilderoux.fr  Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com

Sabine Huynh http://www.sabinehuynh.com  et Deborah Heissler http://deborahheissler.blogspot.fr

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.fr  et Éric Dubois http://www.ericdubois.net

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/  et André Rougier http://andrelbn.wordpress.com/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.fr   et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1

François Bonneau http://http://irregulier.blogspot.fr/  et Christophe Grossi http://http://kwakizbak.over-blog.com/

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com  et Pierre Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net

Franck Queyraud https://flaneriequotidienne.wordpress.com/  et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/  et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Hèlène Verdier http://louisevs.blog.lemonde.fr/  et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/  et Xavier Galaup http://www.xaviergalaup.fr/blog/

Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/   et  Allerarom http://revelittoral.blogspot.fr/

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.fr/  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

 

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