Les textes du moi (mai 2012) : Pour qui écrit-on ? L’étagère hypothétique par Italo Calvino (1967)

Chaque mois, dans cette rubrique, reprendre des textes entiers, des extraits, des phrases ou des bribes… voire une photo… marquant pour le moi… A lire, relire et (re)découvrir constamment… Ce mois-ci, Italo Calvino, dont il est de plus en plus difficile de trouver les textes en librairies… Problème d’ayants-droits, paraît-il… Heureusement, il reste encore  des bibliothèques publiques, dont la fonction mémorielle est irremplaçable… Ici, Calvino essayiste et ce texte extrait du recueil La Machine littérature (Seuil, 1984)  Daté ce texte ?  A vous de lire…

Réponse à une enquête de Rinascita, 1967.

« Pour qui écrit-on un roman ? Pour qui écrit-on un poème ? Pour des gens qui ont lu certains autres romans, certains autres poèmes. On écrit un livre pour qu’il puisse être placé à côté d’autres livres, pour qu’il entre sur une étagère hypothétique et, en y entrant, la modifie en quelque manière, chasse de leur place d’autres volumes ou les fasse rétrograder au second rang, provoque l’avancement au premier rang de certains autres.

Que fait le libraire qui « sait vendre » ? Il dit : « Vous avez lu ce livre ? Bon, vous devriez prendre aussi celui-ci. »  Le geste – imaginaire ou inconscien – de l’écrivain vers le lecteur invisible ne diffère pas de celui du libraire. A la différence près que l’écrivain ne peut pas se proposer pour seul but la satisfaction du lecteur (et d’ailleurs, un bon libraire devrait, lui aussi, chercher un peu au-delà) ; il doit présupposer un lecteur qui n’existe pas encore, ou un changement dans le lecteur tel qu’il est aujourd’hui. Ce qui ne se produit pas toujours : à toutes les époques, dans toutes les sociétés, un certain canon esthétique, une certaine façon d’interpréter le monde, une certaine échelle de valeurs morales et sociales étant établis, la littérature peut se perpétuer simplement elle-même, avec des confirmations successives, et des mises à jour, et des approfondissements limités. C’est une autre possibilité de la littérature qui nous intéresse : celle qui consiste à mettre en cause l’échelle des valeurs et le code des significations établies.

L’opération d’un écrivain est d’autant plus importante que l’étagère idéale où il voudrait se situer est une étagère encore improbable, portant des livres qu’on ne s’est pas habitué à placer l’un à côté de l’autre, et dont la juxtaposition peut produire des décharges électriques, des courts-circuits. Et voici que ma première réponse exige déjà une correction : une situation littéraire commence à être intéressante quand on écrit des romans pour des gens qui ne sont pas seulement des lecteurs de romans, quand on fait de la littérature en pensant à une étagère de livres qui ne sont pas tous des livres de littérature.

Deux ou trois exemples pris dans notre expérience italienne : au cours des années 1945-1950, les romans voulaient entrer sur une étagère essentiellement politique, ou historico-politique, s’adresser à un lecteur principalement intéressé par la culture politique et l’histoire contemporaine, mais dont il paraissait urgent de satisfaire également une « demande » (ou carence) littéraire. L’opération, commencée sur ces bases, ne pouvait qu’échouer : la culture politique n’était pas chose donnée, aux valeurs de laquelle la littérature devait accoler ou adapter ses propres valeurs (vues, elles aussi – hormis de rares cas –  comme des valeurs constituées, « classiques ») ; au vrai, elle était encore quelque chose à faire ; mieux : elle est quelque chose qui sans cesse demande à être construit et remis en cause par sa confrontation avec tout le travail que le reste de la culture est en train d’accomplir – et qu’elle remet en cause.

Au cours des années 1950-1960, on tenta d’accoler sur l’étagère du même lecteur hypothétique ce qui avait été la problématique du décadentisme littéraire européen entre les deux guerres avec le sens « moral et civil » de l’historicisme italien. L’opération répondait assez bien à la situation du lecteur italien moyen de ces années-là (timide embourgeoisement de l’intellectuel, timide problématisation du bourgeois), mais elle était anachronique, dès le départ, sur un plan plus vaste, et ne valait que pour le cercle étroit imposé à notre culture par diverses hégémonies et mises en quarantaine. En somme, la bibliothèque de l’intellectuel italien moyen, malgré ses agrandissements successifs, ne pouvait presque plus rien expliquer de ce qui se produisait alors dans le monde, et même chez nous. Il était inévitable qu’elle explose.

Et c’est ce qui advint dans les années 60. L’ampleur des informations dont avaient pu jouir ceux qui avaient fait leurs études dans les années précédentes était infiniment plus grande que ce qu’elle pouvait être dans l’Italie d’avant, pendant et après la guerre ; à présent, le point de départ n’était plus dans le rattachement à une tradition, mais dans les problèmes ouverts ; le cadre de référence n’était plus la compatibilité de ce qu’on avançait avec un système déjà éprouvé (*), mais l’état de la question à l’échelle mondiale. (Les propos selon lesquels nous autres valions mieux, même lorsqu’ils sont fondés, sont tellement inutiles qu’ils deviennent des preuves de sens contraire.)

En littérature, aujourd’hui, l’écrivain tient compte d’une étagère où les premières places sont occupées par les disciplines capables de démonter le fait littéraire dans ses éléments premiers et dans ses motivations : les disciplines de l’analyse et de la dissection (linguistique, théorie de l’information, philosophie analytique, sociologie, anthropologie, usage renouvelé de la psychanalyse et du marxisme). Dans cette bibliothèque aux multiples spécialisations, on tend moins à ajouter un rayon littéraire qu’à contester la place de celui-ci : la littérature vit surtout aujourd’hui de sa propre négation. Du coup, à la question posée au début de ce texte, la réponse devient : on écrira des romans pour un lecteur qui aura finalement compris qu’il ne doit plus lire de romans.

La faiblesse de cette position ne réside pas – comme beaucoup le disent – dans les influences extra-littéraires qui la fondent, mais au contraire dans le fait que la bibliothèque extra-littéraire présupposée par les nouveaux écrivains est encore très limitée. L’anti-littérature est une passion trop exclusivement littéraire pour être à la hauteur des besoins culturels actuels. Le lecteur que nous devons prévoir pour nos livres aura des exigences épistémologiques, sémantiques, pratico-méthodologiques, qu’il voudra sans cesse confronter jusque sur le plan littéraire, y trouvant des exemples de processus symboliques, y cherchant des constructions de modèles logiques (je parle aussi – et peut-être surtout – du lecteur politique).

Ici, je ne puis plus éviter deux problèmes qui sont au coeur de cette enquête. Premier problème : présupposer un lecteur toujours plus cultivé, n’est-ce pas faire abstraction d’une urgence, celle de résoudre le problème des inégalités culturelles ? De nos jours, ce problème se pose de façon dramatique tant dans les sociétés capitalistes avancées que dans les sociétés post-coloniales ou semi-coloniales, et dans les sociétés socialistes : les inégalités culturelles risquent de perpétuer les inégalités de classe d’où elles sont nées. Tel est le noeud auquel se heurtent aujourd’hui , dans le monde entier, la pédagogie et, aussitôt après elle, la politique. L’apport de la littérature ne peut être qu’indirect : en refusant, par exemple, de façon décisive toute solution paternaliste ; si l’on présuppose un lecteur moins cultivé que l’écrivain, et qu’on adopte envers lui une attitude pédagogique, vulgarisatrice, rassurante, on ne fait que confirmer l’inégalité ; toute tentative pour édulcorer la situation au moyen de palliatifs (une littérature « populaire ») est un pas en arrière et non en avant. La littérature n’est pas l’école ; la littérature doit supposer un public plus cultivé, plus cultivé que ne l’est l’écrivain. Que ce public existe ou non n’importe pas. L’écrivain parle à un lecteur qui en sait plus que lui, se forge un soi qui en sait plus que lui-même, pour parler à quelqu’un qui en sait plus encore. La littérature ne peut que jouer à la hausse, renchérir, relancer la mise, suivre la logique d’une situation qui, nécessairement, s’aggrave : c’est à la société dans son ensemble qu’il revient de trouver la solution. (Une société dont l’écrivain fait bien entendu partie, avec toutes les responsabilités que cela comporte, y compris celles qui sont contraires à la logique interne de son travail.) Certes, en suivant cette voie, la littérature doit être consciente des risques qu’elle court : y compris le risque que la révolution, pour créer une plateforme de départ égalitaire, mette la littérature hors la loi (avec la philosophie, la science pure, etc.), solution illusoire et désastreusement automutilante, mais qui a sa logique et reparaîtra donc souvent en ce siècle et dans les suivants, du moins tant qu’on n’aura pas trouvé une solution meilleure, et tout aussi simple.

Second problème (je l’énonce en termes élémentaires) : étant donné la division du monde en camps du capital et du prolétariat, de l’impérialisme et de la révolution, pour qui écrit l’écrivain ? Réponse : il écrit pour les uns et les autres. Tout livre – non seulement de littérature, et même s’il s' »adresse » à quelqu’un en particulier – est lui par ses destinataires et par leurs asversaires. Il n’est pas dit que ces derniers ne nous en apprennent pas plus que les destinataires (cela peut même valoir, à la rigueur, pour les livres de propédeutique révolutionnaire, du Capital aux manuels de guérilla). Pour ce qui concerne la littérature, la façon dont la bourgeoisie fait sienne et neutralise, en un temps très bref, une oeuvre littéraire « révolutionnaire » est un thème que les essayistes italiens de gauche ont plusieurs fois discuté ces dernières années, en en tirant des conclusions pessimistes difficilement réfutables. Mais on peut aller plus loin en déplaçant le problème. Il faut d’abord que la littérature reconnaisse combien son poids politique est modeste : la lutte avance selon des lignes stratégiques et tactiques générales, et des rapports de force ; dans une telle situation, un livre n’est qu’un grain de sable, surtout un livre littéraire. L’effet qu’une oeuvre importante (scientifique ou littéraire) peut avoir sur la lutte générale en cours est de porter cette dernière à un plus haut niveau de conscience, de multiplier les instruments de connaissance, de prévision, d’imagination, de concentration, etc. Ce nouveau niveau peut être plus favorable à la révolution ou à la réaction : tout dépend de la façon dont la révolution saura s’y mouvoir. Cela ne dépend que dans une mesure minime des intentions de l’auteur.

Le livre (ou la découverte scientifique) d’un réactionnaire peut être décisif dans l’avancée de la révolution ; mais le phénomène contraire peut aussi bien se vérifier. Ce n’est pas tant l’oeuvre elle-même que l’usage qu’on peut en faire qui est politiquement révolutionnaire ; même l’oeuvre qui se veut telle ne le devient qu’à l’usage, dans ses effets souvent tardifs ou indirects. L’élément décisif qui permet de juger une oeuvre par rapport à la lutte est donc le niveau où elle se situe, le pas en avant qu’elle fait accomplir à la conscience ; tandis que l’appartenance à l’un ou l’autre camp, la motivation ou l’intention sont des éléments qui peuvent avoir un intérêt « génétique » ou affectif, concernant essentiellement l’auteur, mais d’une maigre incidence sur le cours de la lutte. On peut toujours retrouver dans une oeuvre une « dédicace » explicite ou implicite ; et l’écrivain qui se juge en lutte est naturellement porté à s’adresser à ses propres compagnons de lutte ; mais il doit avant tout se rappeler le contexte général dans lequel se situe l’oeuvre, il doit être conscient que le front, que la guerre passe à l’intérieur même de son oeuvre, et qu’il s’agit d’un front en perpétuel mouvement, qui déplace sans cesse les drapeaux qu’on croyait les plus sûrement plantés. Il n’existe pas de territoire qui soit à l’abri : l’oeuvre elle-même est un terrain de lutte ; et elle doit l’être. »

Italo Calvino

 Extrait de La machine littérature : essais / Italo Calvino. – trad. de l’italien par Michel Orcel et François Wahl. – Seuil, 1984. – p. 69
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