Ce n’est pas la vie qui a changé, mais…

 » En 1971, Françoise et moi avons entrepris un voyage d’été à travers la France profonde qui nous a menés, entre autres, dans les Causses et les Cévennes, région à laquelle je suis fortement attaché parce que j’en suis originaire. On s’arrête à Pont-de-Montvert, petit village au bord du Tarn (à cet endroit c’est un gros torrent) au pied du mont Lozère. Une ruelle mène en haut à l’église, qui se dresse sur un épaulement au-dessus du cimetière, de sorte qu’ils sont séparés par un muret qui sert de banquette tout au long de la terrasse qui flanque l’église, le cimetière se trouvant en contrebas, à quelques mètres en dessous du mur.

Je prends des photos. Je dis à Françoise de s’asseoir sur le muret. Je la photographie à peu près centrée : à sa gauche, un bout de la terrasse herbue noyée dans l’ombre des tilleuls, à sa droite, plus franchement, le cimetière en contrebas. Rien de spécial, simplement une photo souvenir (photo 1). Une image sentimentale.

En 1984, soit treize ans plus tard, par hasard, nous repassons par Pont-de-Montvert et je dis à Françoise :  » Tu te souviens qu’on avait fait des photos ici, il doit bien y avoir une dizaine d’années, si on refaisait la même ?  » Je me souviens assez précisément de l’endroit du mur où elle était assise, et elle de la pose qu’elle avait prise : assise de biais, les jambes croisées, le visage penché en avant, les deux mains sur la pierre, l’un franchement à plat, l’autre touchant seulement la pierre du bout des doigts. J’ai un peu de mal à retrouver le cadrage initial, mais non, une fois l’oeil collé au viseur, ça me revient assez naturellement (photo 2). Je me souviens même que le bas de l’image s’arrête à mi-hauteur de ses jambes. Nous sommes assez contents de nous.

Dix ans plus tard, en 1995, sachant que nous devions faire halte à nouveau à Pont-de-Montvert, je prends soin de me munir, avant de quitter Paris, des tirages de nos deux précédents séjours. Cette fois-ci, évidemment, ce n’est plus seulement le hasard sentimental qui nous guide : l’affaire est dûment préméditée et une implication esthétique d’ensemble se dessine. Bon, une troisième image est donc faite (photo 3).

Le hasard de nouveau intervient, qui va m’offrir une clé inattendue sur cette affaire. Au cours d’une de mes expositions en Allemagne, alors que rien de tel n’était prévu, on me demande d’improviser une causerie en plein vernissage, la communauté française de la ville est là. On aligne des chaises, je tourne le dos à un panneau de mes photos et je commence à parler. Au bout d’un moment, je propose de parler plus précisément de mes photos et je me tourne vers le panneau qui est derrière moi. Or, il y avait là, justement, les trois photos de Pont-de-Montvert. Je commence donc à raconter leur histoire. C’est à l’instant où je désigne la troisième image, celle de 1995, que je réalise que le thème initial – le fait que Françoise a sans doute changé, d’âge, d’aspect, allez savoir, en deux fois dix ans – est devenu secondaire et même, pourrait-on dire, peu visible ; alors je passe tranquillement, sautant d’une phrase à l’autre, au sujet évident de cette entreprise, à savoir que c’est le cimetière qui a changé et non Françoise : en effet, d’anciennes tombes ont disparu, elles ont été nivelées au profit d’imposantes tombes récentes en belle pierre blanche, un mur blanc lui aussi a fait surface en bordure des tombes, une maison toute neuve occupe aussi l’angle droit de l’image. Et je conclus ma courte allocution par ces mots :  » Ces photos apportent bien la preuve que ce n’est pas la vie qui a changé, mais la mort. « 

Après, pendant des années, j’ai dit à Françoise qu’il fallait y retourner, qu’il me semblait qu’une autre photo nous y attendait. Mais, outre le fait qu’il faut y aller, à Pont-de-Montvert – que c’est toujours une expédition, d’où qu’on vienne, et que la route est sinueuse -, un début de superstition avait commencé à sourdre de là-dessous, au point que des amis m’avaient alerté sur le thème  » ça commence à bien faire, toi et ton histoire de cimetière, il ne faudrait tout de même pas tenter le diable « . Mais rien n’y faisait, j’étais obsédé par l’idée qu’il y avait quelque chose à clore là-bas.

Mon obstination m’a donné raison : nous y sommes retournés à la fin de l’été 2005. Il faisait un temps magnifique. tout s’est mis en place, quelque chose qui était de l’ordre du bonheur et de la paix : la quatrième image était bien celle qui fallait. Françoise a changé de position sur ce fichu mur et tout était dit. L’affaire était entendue. Il avait fallu trente-quatre ans pour y arriver et clore, très évidemment la série. « 

(La photographie est interminable : entretien avec Gilles Mora / Denis Roche. – Seuil, 2007)

Complément du 8 août 2011, suite à discussion sur Google + :  un billet sur la photographie de Pierre Ménard : le travail du temps sur Liminaire.

Silence

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5 réflexions sur “Ce n’est pas la vie qui a changé, mais…

  1. Décidément, tes derniers articles sur la photographie résonnent beaucoup avec mon propre travail et mes préoccupations. Cet extrait de l’entretien de Denis Roche avec Gilles Mora fait écho aux pages que j’ai voulu lui consacrer dans le dernier numéro de la revue d’ici là sur Publie.net : http://www.publie.net/fr/ebook/9782814504660/d-ici-l%C3%A0-n-7 Quand je lui ai demandé l’autorisation de diffuser cette série photo à laquelle je suis très attaché, il m’a dit qu’il ne souhaitait pas la voir diffusée, il préférait qu’elle reste exposée en galerie. J’ai accepté ce refus en détournant ces images et en retrouvant sur Google Street View ce village de Pont-de-Montvert que je ne connais, en prenant des photos sans appareil photo (et sans Denis Roche et sans Françoise), photos forcément un peu fantomatiques, et en retrouvant cet endroit qui, au fil du temps, a été le lieu d’une ellipse temporelle, pour parvenir comme il le dit à « quelque chose qui était de l’ordre du bonheur et de la paix. »

    1. Merci Pierre… J’avais aussi hésité pour mon billet du jour avec ce joli mot de photolalie et son principe…
      Je suis actuellement le fil d’ariane de plusieurs photographes pour le futur projet que tu connais… essaie de relier mes éléments épars de culture photographique.
      J’ai noté aussi d’autres phrases dans le livre de Denis Roche qui me plaisent beaucoup :
      «  faire une entorse au principe de l’image fixe  » (P.77) ou ce «  Pays du rêve : je pouvais y circuler à ma guise »
      Plus loin, (page inversée 48, donc 84) :  » Réintroduire dans la photo quelque chose qui relèverait de la métaphore  »
      F

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