1959 : naissance d’un musicien

 » Sans le savoir, j’absorbais déjà plein de musique à cette époque. L’ Angleterre était souvent dans le brouillard mais il y avait aussi un brouillard de mots qui persistait entre les gens. On ne pouvait pas exprimer ses sentiments. On ne parlait pas des masses, en fait, et quand on le faisait on ne parlait pas de mais autour de quelque chose. Tournure codées, euphémismes, sans compter les sujets qu’on ne pouvait pas aborder, pas même allusivement. C’était un reste de l’ère victorienne et tout ça a été brillamment décrit dans les films noir et blanc du début des années 1960 comme Samedi soir et dimanche matin ou Le Prix d’un homme. [Ambiance : Bande annonce]. La vie était en noir et blanc, elle aussi : le Technicolor n’allait pas tarder, mais on ne l’avait pas encore vu, en 1959. Or, les gens veulent réellement se toucher, s’atteindre. Jusqu’au coeur. Et c’est pour ça que la musique existe. Si tu ne peux pas le dire, chante-le ! Ecoutez les chansons de cette époque. Romantiques au point d’être lourdingues, elles essayaient d’exprimer des choses qu’on ne pouvait pas dire, ni même coucher sur le papier : Ciel dégagé, sept heures et demie du soir, le vent est tombé, PS : je t’aime.  » (p. 74)

 » Et brusquement, j’ai été submergé : Buddy Holly, Eddie Cochran, Little Richard, Fats… Radio-Luxembourg était une station notoirement difficile à capter et à garder. J’avais une petite antenne et je tournais autour de ma chambre en l’orientant d’un côté ou de l’autre, le poste collé contre l’oreille, essayant de ne pas trop faire de bruit pour ne pas réveiller mes parents. Quand je chopais la fréquence, je me glissais sous les couvertures avec la radio en laissant l’antenne au-dehors. Donc je suis là, je suis censé dormir, aller à l’école le lendemain matin, et il y a des tonnes de pubs pour James Walker, le bijoutier de votre grand-rue, pour la loterie irlandaise avec laquelle Radio-Lux avait certainement un contrat, et la réception était parfaite, et maintenant, voici Fats Domino dans Blueberry hill ! et, merde de merde, les premières notes disparaissent dans la friture.

Ensuite, il y eu Since My Baby Left Me. Comme ça sonnait ! Ça a été le dernier détonateur. Le tout premier rock’n’roll que j’aie entendu. C’était une façon complètement différente d’interpréter une chanson, un son absolument nouveau pour moi, dépouillé, cramé, pas de baratin, pas de violons et de trio de dames qui font lalala, pas d’esbroufe. Différent, c’est le mot. Nu, branché direct sur des racines dont on devinait l’existence mais qu’on n’avait pas encore entendues. Je dois tirer mon chapeau à Elvis pour ça. Le silence, c’est ta toile, et ton cadre, ce sur quoi tu travailles. Alors il ne fait surtout pas essayer de le barbouiller avec trop de bruit. Heartbreak Hotel m’a appris ça. Jamais encore je n’avais entendu quelque chose d’aussi cru, d’aussi sincère. Et maintenant, il fallait que je retrouve ce que ce musicos avait fait avant. Par chance, j’ai saisi son nom. La fréquence de Radio-Luxembourg est soudain revenue : C’était Elvis Presley dans Heartbreak Hotel. Merde !  » (p. 76)

 » J’ai encore mon carnet de croquis et mon bloc-notes de cette année-là. Ça se situe autour de 1959, cette année cruciale où j’ai eu quinze ans. Ce sont des notations précises, ordonnées jusqu’à la maniaquerie, avec des colonnes et des rubriques nettement tracées au stylo-bille bleu. La page deux, après un développement sur le scoutisme – je vais y revenir dans un instant -, s’intitule Liste de 45 t. Première ligne : Titre : Peggy Sue Got Married. Musicien(s) : Buddy Holly. En dessous, d’une écriture un peu moins appliquée, des noms de filles dans des cercles : Mary (barré), Jenny (surligné), Janet, Marilyn, Veronica, etc. Dans la liste des LP, il y a The Buddy Holly Story, A Date with Elvis, Wilde about Marty (il s’agit bien sûr d’un disque de Marty Wilde, pour ceux qui ne connaîtraient pas), The Chirping Crichets… On y trouve des incontournables, Ricky Nelson, Eddie Cochran, Les Everly Brothers, Cliff Richards (Travellin’ Light), mais aussi Johnny Restivo (The Shape I’m In), qui arrivait à la troisième place de ma liste, The Fickle Chicken par The Atmospheres, Always de Sammy Turner, ce genre de trésors oubliés. Et les titres du groupe The Awakening, les précurseurs du rock’n’roll sur les rives du Royaume-Uni. A ce stade, Elvis domine le paysage, au point qu’un chapitre spécial du carnet lui est consacré. Mon premier disque : Mystery Train, Money House, Blue Suede Show, I’m Left, You’re Right, She’s Gone, le nec le plus ultra de ses enregistrements au Sun Studio de Memphis. Peu à peu, je me suis procuré d’autres albums, mais celui-là était mon petit chéri. Elvis me bluffait d’accord, mais j’étais encore plus impressionné par Scotty Moore et le groupe. Même chose pour Ricky Nelson : je n’ai jamais acheté aucun de ses disques mais j’en avais un de James Burton. Les groupes derrière les chanteurs n’impressionnaient autant que les vedettes. Celui de Little Richard, par exemple, qui était à peu près le même que celui de Fats Domino et qui était en réalité la formation de Dave Bartholomew. J’étais au courant de tous ces détails. J’étais complètement épaté par la manière dont les interprètes se complétaient et se répondaient, par l’énergie collective, par cette fluidité apparemment dénuée d’effort. Cette aisance, cette magnifique désinvolture… Et bien sûr c’était encore mieux avec la formation de Chuck Berry. Depuis le début, pour moi, l’impact ne se résumait pas au chanteur : il fallait que je sois impressionné par les musiciens qui l’accompagnaient.  » (p. 78)

 » Ici je dois remercier quelqu’un, celle qui m’a sauvé de la fosse aux immondices, de l’ostracisme social, j’ai nommé notre fabuleuse prof de dessin (pas technique !), Mrs Mountjoy. C’est elle qui a glissé un mot en ma faveur au proviseur. Les autres étaient prêts à m’expédier à la bourse du travail, le proviseur a demandé : Il est bon en quoi ? et elle a répondu : il dessine bien. Et donc je suis parti au Sidcup Art college, promotion 1959. Là, j’ai eu droit à une énorme bouffée de musique.  » (p. 85)

A lire :

Life : ma vie avec les Stones/ Keith Richards en collaboration avec James Fox ; traduit de l’anglais par Bernard Cohen et Abraham Karachel. – Paris : Robert Laffont, 2010. – 663 p.

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