#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 2 – octobre 2018)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Mois de lectures et de découvertes qui résonnent entre elles : un philosophe allemand de l’école de Francfort, une auteure de « BD » qui dépasse la maladie qui l’avait réduite, un livre de poétique japonaise, le splendide De toutes pièces de Cécile Portier… et toujours le cher Bachelard, le tout venant enrichir mon propre travail littéraire… Comment peut-on s’ennuyer ?

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1 – Un an que tu as tiré ta révérence, Philippe. Ton Pardon pour l’Amérique est une merveille. Tu ne peux plus me lire, ni m’entendre, Philippe, mais ceux qui me lisent ici peuvent se précipiter en bibliothèque publique ou dans une librairie pour récupérer ton livre.

2 – « Il n’est pas nécessaire d’être livreur de pizzas pour dire qu’on fait un « bullshit job ». On peut être cadre supérieur dans une transnationale qui fabrique des produits nuisibles et faire une « bullshit job ». (Edito / Riss. – Charlie Hebdo n° 1366, 26 septembre 2018)

3 – Rester objecteur de conscience dans cette époque d’injonctions… rester seul, donc, ou presque…

4 – De plus en plus, ce journal des jours va ressembler à un carnet de notes des écritures en cours, réceptacle des débuts. Une histoire ne peut t-elle démarrer que sur les chapeaux de roue ? C’est étrange comme expression : chapeaux de roue. Excentrique et culotté.

5 – Début : Sandent, il s’appelait. Son nom lui servait de prénom au quotidien. C’est ainsi que ses amis l’interpellaient. A-dent, A-dent, se moquait son amie : tu es mon premier homme. Il s’était réveillé ce matin et n’avait entendu aucun bruit dehors. Il se leva, un peu inquiet. Il regarda par la fenêtre. Aucune voiture ne passait plus. Parfois, le cri d’un corbeau déchirait le silence ou bien, le grincement du parquet, quand il bougeait, bougeait sur place. Il y  avait de la lumière dans l’appartement en face. Cela le rassura. Mais il remarqua que c’était simplement l’écran de veille d’un ordinateur qui n’avait pas été éteint, la veille. Il se souvenait que les écrans de veille des premiers ordinateurs ressemblaient à des bocaux à poissons : on y voyait passer des espèces de toutes les couleurs qui ne pouvaient pas cohabiter ensemble. Le virtuel matérialisait nos rêves. Et dès le début de l’informatique, ceci lui avait fait peur. Son imaginaire et son réel lui étaient propres : lui, il préférait les hippocampes aux poissons. Il n’en avait pourtant jamais vu en vrai. Il ne savait pas s’ils existaient vraiment. Il se sentait plutôt hippocampe qu’Adam mais il ne comprenait pas non plus ce que cela signifiait.

6 – Lui luire, lire… Lui lire, luire

7 – Instantané – Ici, et jusqu’à l’horizon, il n’y avait aucune grue. Mais une immense forêt à perte de vue. La vue, on l’avait perdue en vivant dans la grande métropole. Ces grues poussaient sans cesse, du jour au lendemain, comme des plantes à croissance rapide. Elles disparaissaient tout aussi vite, remplacées par des murs et des montagnes de béton. Mirages. Nous portions désormais tous des lunettes. On n’y voyait guère plus. On écrivait sur les murs des mots réclamant un peu plus de nature…

8 – l’un dit…

9 – l’autre, répond le lendemain, mais à côté.

10 – Marre, dit l’un, c’est déjà mercredi

11 – En général, j’écris ici chaque jour avec l’humeur du jour. Mais j’avais oublié d’écrire ici, ce jeudi 11 du mois d’octobre et je n’ai plus aucun souvenir du 11 du mois d’octobre et de ce qu’il s’y passa. Aucun alibi à fournir, ce dimanche 14, trois jours plus tard. C’est fou le nombre de séries télévisées autour de meurtres à résoudre. Le mot alibi, d’où vient-il ? Étymol. ET HIST. I.− Alibi. 1. 1394 « le fait de s’être trouvé ailleurs au moment où un crime a été commis » Avant 1394, pas d’alibis à fournir ? Je suis souvent ailleurs et je n’aurai pas d’alibis à fournir si un crime était commis.

12 –  Que disent vos fantômes quand ils meurent, enfin ? On oublie et l’on ne sait plus le moment où on a oublié. Comme si, tout cela n’avait pas existé.

13 – Ce samedi, nous avons démarré la définition du mot tétravalence dans le Wiktionnaire. C’est très jouissif (quel autre adjectif ?) de créer la définition d’un mot.

14 – Les appels quotidiens du Wiktionnaire :

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15 – Le choc du mois (de l’année, en fait) : roman graphique de plus de 400 pages pour ce premier tome. A suivre, vite… de la poésie à chaque page…

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16 – « Une botanique imaginaire, faite d’un appel pour les rameaux, le bois, les feuilles, les racines, l’écorce, les fleurs et les herbes, a mis en nous un fonds d’images d’une étonnante régularité. Des valeurs végétales nous commandent. Chacun de nous gagnerait à recenser cet herbier intime, au fond de l’inconscient, où les forces douces et lentes de notre vie trouvent des modèles de continuité et de persévérance. Une vie de racines et de bourgeons est au cœur de notre être. Nous sommes vraiment de très vieilles plantes. » (Le droit de rêver / Gaston Bachelard. – PUF, 1970. – p. 82)

17 – Le mot japonais nagori : « L’étymologie du mot se rapporte à nami-nokori, « reste des vagues », qui désigne l’empreinte laissée par les vagues après qu’elles se sont retirées de la plage…De nos jours, le mot s’épelle na-gori, « le nom qui reste »… C’est un peu notre saudade japonaise, à ceci près que l’émotion dégagée est bien différente de celle-là. Elle porte une sorte de résignation, l’idée d’un destin qu’on ne saurait modifier… On abandonne une part de soi-même à la chose, au monde, à la beauté et au cœur de l’être aimé. Le cœur qui fait l’expérience de nagori est un cœur généreux, sinon courageux : il ne craint pas de faire don de lui-même à ces petites choses infimes, pas forcément dramatiques, mais si fragiles et délicates qui composent notre vie… Nagori, quant à lui, possède une acception beaucoup plus large. Il signifie avant tout la trace, la présence, l’atmosphère d’une chose passée, d’une chose qui n’est plus. On parlera en ce sens d’une ville qui a conservé des airs de ville médiévale, ou d’une maison qui évoque le goût et l’atmosphère de ceux qui l’ont habitée jadis. Nagori se dit aussi des conséquences, des dégâts ou des suites d’un événement, comme le nagori d’un tremblement de terre ou d’une maladie. » (Nagori / Ryoko Sekiguchi. – POL, 2018)

18 – « Nagori se distingue parmi les termes de la saisonnalité… Au Japon, tout comme le hanami (hana = fleur, mi = voir) consiste à contempler les fleurs de cerisiers, il y a la coutume de contempler la beauté de la neige : yukimi (yuki = neige)… existe même des fenêtres conçues à cet effet : les yukimi-mado. Dans un shôji (cloison de papier coulissante), une partie vitrée est aménagée en verre, qui permet de contempler la neige… Finalement, dire qu’on vit entre une temporalité cyclique et une temporalité linéaire n’est pas chose simple à comprendre. » (Nagori / Ryoko Sekiguchi. – POL, 2018). Je reste fasciné par cette capacité (japonaise) de décrire le monde  de l’infime, de l’évanescence, du presque rien… qui est une poétique en total décalage avec ce monde barbare prôné par l’ultralibéralisme, monde aussi prôné par les politiques du Japon. Mondes parallèles. 

19 – La naissance du haïku. – « les saisons peuvent être deux, quatre ou soixante-douze, chacune avec ses hashiri, sakari et nagori… Cette chose si fugace et évanescente qu’est la saison… Dans le système des quatre saisons qui, comme en Occident, est souvent interprété comme une allégorie de la vie humaine, chaque saison a sa vie propre. Nagori arrive en fin de saison, en fin de vie de la saison….  La nature a sans doute fourni de grands thèmes poétiques à la plupart des civilisations ; elle a cependant un statut à part dans la poésie japonaise. En instaurant, outre le nombre de syllabes, cette contrainte formelle qui consiste à intégrer de façon systématique un mot relatif à la saison, puis en établissant ces « mots de saison » en un véritable répertoire codifié, la poésie japonaise fait de la saison un dispositif littéraire pratique, qui permet de varier cette forme très brève tout en aiguisant le sens littéraire de la microsaison. » (Nagori / Ryoko Sekiguchi. – POL, 2018). 72 saisons à décrire, des mots sans cesse à créer pour dire la nuance, le minuscule, les sensations de ce monde – infini.. Ryoko Sekiguchi précise en note : « A Okinawa, où le climat diffère beaucoup de celui de l’île principale, un répertoire de « mots de saison » okinawaiens vient d’être publié cette année. L’association du haïku contemporain d’Okinawa a collecté depuis treize ans 2800 « mots de saison » propres à l’île. »

20 – On pourrait penser que le livre Nagori de Ryoko Sekiguchi est un essai, il n’en est rien. C’est un livre de poétique et c’est ainsi qu’il m’a conquis ou c’est ainsi que je l’ai compris. Il rejoint l’autre lecture du mois autour du « concept » (mot froid) de résonance (mot qui n’est plus froid une fois le livre lu)  du philosophe allemand Hartmut Rosa. Son « résonance » est aussi une attention portée aux espaces et lieux de nagori, il est aussi une poétique : celle d’être sensible à tous ces petits rien qui nous font être, de tous nos sens, dans le monde. Comme écrivait le poète Paul Eluard : il n’y a pas de hasard, il y a seulement des rendez-vous. C’est peut-être moi qui ajoute ce seulement, je cite de mémoire. J’ai eu beaucoup de chance ce mois de « tomber » sur ces deux livres.  J’aime beaucoup ces mondes parallèles qui se moquent de ce monde barbare, boursier, juridique et inhumain qui nous transforme en simples rouages mécaniques. Notre résistance se situe dans ce faible espace compris entre deux passages du rouleau compresseur libéral qui tasse la terre des routes qui ne sont plus des liens pour des rencontres mais des chaînes épiées en permanence par des caméras.

21 – Les lignes de désir ne sont pas des lignes de fuite. Mais une présence accrue au monde. Un lieu précis : espace géographique et espace-temps. Les lignes de fuite courent jusqu’à l’infini du monde, jusqu’à cet horizon qui est inatteignable. Et pourquoi devrions nous atteindre un quelconque horizon ?

22 – « Je déteste les histoires, puisque les histoires font croire qu’il s’est passé quelque chose. Or, il ne se passe rien. Les effets de réverbérations indiquent une présence omnipotente, céleste. Les échos démultiplient, décomposent, encore l’espace et le vide glacial. Mais personne ne semble répondre aux échos, personne ne semble vivre ici. On fuit une situation pour une autre. Et, si nous tendons l’oreille, aucun pas ne se fait même entendre, aucun bruit. Tous sont là, fantomatiques. Idée forte de mise en son d’un vide béant prêt à avaler tout le monde, à l’image des perspectives vertigineuses. De nos jours, il n’y a que des situations, toutes les histoires sont dépassées, elles sont devenues lieux communs, elles sont dissoutes en elles-mêmes. Il ne reste que le temps. La seule chose qui soit réelle, c’est probablement le temps. Un monde du silence où il n’y a pas exactement de silence mais une infinité de bruits et dans lequel chacun crée son monde. Fluidité d’une coulée sonore continue. » Cet extrait, du blog Liminaire.

23 – La neutralité et le silence

24 – Peut-on démarrer une histoire par une scène de pure contemplation ?

25 – A-t-on jamais filmé la rencontre d’un astéroïde sur la lune et la formation d’un cratère ? Mais on peut admirer lever et coucher de soleil sur cette vidéo lunaire de la Nasa.

26 – Ce vendredi, les Irlandais votent sur le retrait du délit de blasphème de la Constitution. Nous sommes en 2018.

27 –  « Nous vivons dans un monde d’intermédiaires. Je suis un intermédiaire. Je suis l’homme qui pas vu le loup, qui a serré la main à celui qui ne l’a pas vu non plus. Dans cette transaction qui se perpétue comme réaction en chaîne, je prends ma place, et ma marge. Je fabrique de la valeur ajoutée; Je travaille à ce que plus rien dans ce monde ne puisse échapper à son passage, un jour, dans le régime de la réplique. Je travaille à ce que tout circule – j’entends partout : objets et argent – pour aboutir ici. Ici est le terme. Terminal et terminaison de toute chose, pour enfin jouir de l’avoir soustrait à tout le reste. Ma logique est arithmétique, toujours la même : soustraction au monde / division des personnes / addition aux stocks / multiplication / puissance. » (De toutes pièces / Cécile Portier. – Quidam éditeur, 2018) Et ceci n’est qu’un extrait d’un livre magnifique à lire en entier…

28 – Ciel de huit octa : totalement couvert. Quelques lueurs transpercent l’obscurité du jour : ce sont les lumières d’une ambulance, pressée. Voir. Est-ce qu’un miroir reflète tout ? Ou escamote des parties de réalité dont nous ne sommes pas conscients ?

29 – Temps de crises et crise du temps : comment être au monde ?

30 – Extrait : « Les personnes qui lisent beaucoup, sans jamais écrire, m’intriguent. Ont-elles essayé, ont-elles été cassées ? Bloquées par les œuvres lues et admirées ? Il me semble tellement naturel qu’il y ait un moment où l’on se dit :  » je peux essayer », « et moi aussi je suis peintre, ou romancier, ou poète… Chacun sa part d’énigme ; non pas le fameux jardin secret, mais l’énigme de sa composition d’être, cette complexité qui fait que l’on est qui on est. » (Cuisine / Antoine Emaz. – Publie.net, 2012)

31 – Trois Chinoises sauvées en montagne après avoir composé le numéro de téléphone d’un chasseur de 75 ans gravé sur un arbre. Il avait affiché son numéro de téléphone il y a une dizaine d’années sur des arbres de la zone pour être contacté par les promeneurs découvrant « des bêtes blessées ou mortes »,

Silence…

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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