Dissémination de mars 2016 : « Nous nous tenions prêts » par Aline Royer (Concrétions)

Dissémination

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Nous nous tenions à la lisière d’une forêt invisible, à découvert, prêts à rentrer dans l’ombre d’un sous-bois qui n’avait plus d’odeur que pour nous. Nous nous tenions aux aguets du moindre craquement, du plus petit froissement, mais il n’y avait plus autour de nous de branche ni d’herbe, rien qu’un grand champ de labour d’où ne sortaient que des bruits sourds : des becs qui s’enfoncent dans la terre molle, des vers qui se contractent au cœur des mottes, et la pluie qui tombe en grosses gouttes comme sur la peau d’un tambour funèbre. Nous nous tenions dans ce champ désolé sans plus aucun souvenir d’y être jamais venus, sans plus aucune volonté d’y faire un pas, dans une hébétude ramollie prête à se tordre sous le bec d’une corneille. Nous retournions à la fixité des bornes, immobiles dans la terre mouillée d’hiver, avec à perte de vue des sillons collants sous des ciels gris. Nous entendions siffler le vent par grandes bandes au-dessus de ces grandes bandes de terre qui nous entouraient. Nous nous tenions au centre de la grande litanie du vent qui désorientait la pluie, les oiseaux noirs, le ciel, et rabattait d’un coup sur nous, avec la brusquerie du souvenir, des brassées de sous-bois, de branches qui s’agitent et de petites fleurs qui percent. Des chevreuils passaient devant nous en plein champ comme des songes, nous regardant fixement comme nous les regardions. Ils se tenaient à notre lisière, aux aguets, bougeant seulement les naseaux, ajoutant leur vapeur à la brume des matins, sentant comme nous la sentions l’invisible forêt. Nous nous tenions bien droits devant eux, plus droits qu’aucun arbre n’aurait jamais pu se tenir. Nous nous tenions aussi prêts à nous dissoudre dans leur respiration animale, à nous glisser sous leur langue chaude, à finir agglutinés aux chassies qui bordaient leurs yeux. Nous nous tenions prêts. Nous allions enfin nous enfuir.

Aline Royer

Elle est l’auteur du blog d’écriture intitulé Concrétions que je vous recommande…

Pour en savoir plus : Renaud Schaffhauser a consacré une page aux Concrétions dans le cadre d’une dissémination mensuelle.

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Dissémination :  action d’éparpiller, de propager…

Disséminer les écritures (numériques) ?

La revue dis­sé­mi­née, troi­sième année : c’est désor­mais devenu un rendez-​vous impor­tant pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à l’écriture web. Le der­nier ven­dredi du mois, nous nous retrou­vons pour pro­po­ser, sur nos sites res­pec­tifs, la lec­ture d’un auteur publiant en ligne. Depuis la créa­tion de la webassociation des auteurs, ce sont plus d’une cen­taine d’auteurs contem­po­rains dont nous avons dis­sé­miné les textes.

 

 

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