#366 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 4 – Septembre 2020)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… un mot, un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Nous errions dans la nostalgie d’une mémoire qui n’existe guère…

The Destruction of the Children of Niobe, gravure de William Woollett (1761) d’après un tableau de Richard Wilson (Minneapolis Institute of Art).

1 – La fiction : est-ce seulement quand le réel est redevenu paisible ? Sinon, on a de l’autofiction ou de la non-fiction ?

2 –  Tu n’aimes pas les lignes, peu les jardins à la française et encore moins la symétrie ; une coupe transversale de ton cerveau dévoilerait un labyrinthe, aux chemins baroques et foisonnants. Il reste à savoir vivre avec.

3. –  Hypothèse incertaine par temps d’errements intellectuels : « Ce n’est plus la quantité d’information et de connaissance qu’a intériorisé une personne qui fait sa valeur intellectuelle. C’est sa capacité à aller chercher l’information » Denis Bismuth.

4. – Rappel salutaire : « C’est un libre souci de la vérité universelle, c’est la haine ou le dédain du préjugé, c’est l’incessant appel à la raison, c’est la large sympathie humaine qui va à tous les peuples et à toutes les races, surtout à tous les efforts de civilisation et de pensée, sous quelque forme et en quelque nation qu’elles se produisent ; c’est le besoin de tout comprendre et de tout harmoniser, de briser l’unité factice de la tradition pour créer l’unité vivante de la science et de l’esprit ; c’est l’inspiration encyclopédique et cosmopolite, la passion de la science et de l’humanité ; c’est le grand mouvement que les Allemands ont appelé l’Aufklärung, reflet du mot que le XVIII siècle français aimait tant et qui avait alors un éclat tout jeune et tout vif : les Lumières. » Jean Jaurès

5. – « Si le vocabulaire utilisé porte la marque de cette alliance éphémère, la position [de Foucault] vis-à-vis de l’héritage des Lumières varie peu. Surveiller et punir s’inscrit dans le prolongement de ses analyses précédentes de la raison comme normative, de l’intrication entre savoir et pouvoir, de la fabrication du sujet moderne comme surdéterminée par la finalité de son assujettissement. Dans cet ouvrage sur lequel plane, plus que sur tout autre, la figure tutélaire de Nietzsche, Foucault affirme tout net l’inséparabilité radicale du savoir et du pouvoir, reléguant une bonne fois pour toutes l’idée de vérité objective au musée des curiosités épistémologiques. » (La Gauche contre les Lumières ? / Stéphanie Roza. – Fayard, 2020) Un livre à lire !

6. – « Il faut donc avoir bien conscience que le but d’une mobilisation sociale n’est pas de faire en sorte que chacun ait exactement la même vision du monde, mais d’accepter les différences de vues pour trouver des moyens de collaborer dans un but commun. Une autre façon d’aborder cela, c’est à travers le concept de « communs » qui a été très critiqué pendant toute une période par des chercheurs qui y voyaient d’abord une façon de gouverner les esprits, de n’avoir qu’une seule perspective sur ce qui était collectif ou partagé. Aujourd’hui le « commun » revient très fort comme concept parce qu’on a compris qu’il ne s’agissait pas d’une façon d’homogénéiser du haut vers le bas, mais de faire cohabiter un ensemble d’aspirations, de manières d’être très différentes. » (Anna Lowenhaupt Tsing)

7. – Chaque siècle a son encyclopédie emblématique. A vérifier mais pour les trois derniers siècles, c’est le cas. (Liste à faire, en attendant, il y a déjà la liste des encyclopédies sur le web dans Wikipédia.)

8. – Déplorations vaines. Dédains.

9 – Qu’y a t-il de plus concret et  de plus précis qu’un livre de recettes de cuisine ?

10 – Intuition : de plus en plus d’écrivains vont  s’orienter vers des livres de « science fiction » en imaginant des mondes lointains où l’on peut écrire qu’un chat est un chat.

11 – Jubilation ou l’émerveillement face aux incertitudes d’une pensée dynamique.

12 – Atelier des écrits. – « Mais une situation qui se produit au début d’un roman renvoie toujours à quelque chose d’autre qui s’est passé ou qui va se passer, et c’est cette autre chose-là qui fait le risque, pour le lecteur et pour l’auteur, d’une identification avec moi ; plus le début du roman est gris, commun, indéterminé, quelconque, plus vous sentez, l’auteur et toi, l’ombre d’un danger s’étendre sur ce fragment de votre moi que vous avez inconsidérément investi dans le « moi » d’un personnage dont vous ne savez quelle histoire il traîne après lui, comme cette valise dont il voudrait bien réussir à se débarrasser. » (Si par une nuit d’hiver un voyageur / Italo Calvino, 1979)

13 – Atelier des écrits. – « Tu as lu déjà une trentaine de pages et voici que l’histoire commence à te passionner. Tout d’un coup, tu te dis :  » Mais cette phrase, je la connais. J’ai l’impression d’avoir déjà lu tout ce passage. » C’est bien cela : il y a des motifs qui reviennent, le texte est tissé de ces aller retour destinés à traduire les incertitudes du temps. Tu es un lecteur sensible à ce genre de finesses, toi, un lecteur prompt à saisir les intentions de l’auteur, rien ne t’échappe. N’empêche que tu es un peu désappointé : juste au moment où tu commençais vraiment à t’intéresser, voici que l’auteur se croit obligé de recourir à un de ces exercices de virtuosité qui désignent l’écrivain moderne : il reprend un paragraphe tel quel. Comment un paragraphe ? Une page entière…  » (Si par une nuit d’hiver un voyageur / Italo Calvino, 1979)

14 – « La vision statique n’existe pas ; nul ne peut voir sans explorer. » (Le cri d’Archimède (1964) / Arthur Koestler cité dans Légendes : dessiner dans les musées et autres lieux de cultes / Emmanuel Guibert. – Dupuis, 2020). Autre livre respiration du mois.

15 – Notes pour CQAC. – « Les Cimmériens ont disparu comme si la terre les avait engloutis. / Il secoue la tête pour rassembler toute sa patience et répéter ce qu’il a déjà mille fois dit. / « Ce que vous trouverez ici est l’Institut mort d’une littérature morte écrite dans une langue morte. Pourquoi devrait-on étudier le cimmérien aujourd’hui ? Je suis le premier à le comprendre, je suis le premier à le dire : si vous ne voulez pas venir, ne venez pas, en ce qui me concerne on pourrait aussi bien fermer l’Institut. Mais venir ici pour… Non, c’est trop. » (Si par une nuit d’hiver un voyageur / Italo Calvino, 1979)

16 – Le monde académique et militant n’est qu’une partie du monde, infime mais visible : l’idéologie contamine chaque jour davantage la raison. Que pensent la plus grande partie qui reste ?  Sans langages, ils n’existent pas ou épisodiquement.

17 – De «ceux qui défendent les crapauds à points jaunes et à pois bleus» – Lu dans la presse.

18 – AnthropoScènes. –  » Je passe devant l’observatoire météorologique et je pense à la fin du monde qui se rapproche, qui a même commencé depuis longtemps. Si, pour la fin du monde, il pouvait exister une localisation, un endroit précis, ce serait l’observatoire météorologique de Pëtkwo : un toit de tôle posé sur quatre poteaux de bois branlants et qui protège, alignés sur une tablette, des baromètres enregistreurs, des hygromètres, des thermographes, et leurs rouleaux de papiers millimétré qui tournent avec un lent tic-tac d’horloge devant une pointe oscillante. La girouette d’un anémomètre sur une haute antenne et le court entonnoir d’un pluviomètre complètent le fragile équipement de l’observatoire, isolé au bord d’un talus du jardin municipal : face au ciel gris perle, uniforme, immobile, on dirait un piège à cyclones, un appât posé à pour attirer les trombes d’air depuis les lointains océans tropicaux, une sorte d’épave idéale qui s’offre par avance à la fuite des ouragans. Il y a des jours où tout ce que je vois me semble chargé de significations. » (Si par une nuit d’hiver un voyageur / Italo Calvino, 1979)

20 – Début. – Il faut marcher, torche de mineur au front. De nuit, comme de jour. J’avais envie de lui crier : « Où sont tes frères ? ». Il n’y a pas de salut hors la marche jusqu’au jour où une révolte éclate. On peut maudire cette tyrannie des lois de la physique. Rien ne changera… Les lois de la gravitation sont l’une des rares certitudes que nous avons découverte.

21 – « Que l’on survole Terre-Neuve ou, à la tombée de la nuit, les myriades de lumières qui scintillent entre Boston et Philadelphie, que l’on survole les déserts nacrés d’Arabie, la région de la Ruhr ou celle de Francfort, toujours on dirait qu’il n’y a pas du tout d’hommes, qu’il n’y a que ce qu’ils ont créé et ce dans quoi ils se cachent. On voit leurs habitations et les chemins qui les relient, on voit la fumée qui monte de leurs maisons et de leurs lieux de production, on voit les véhicules dans lesquels ils sont assis, mais les hommes eux-mêmes, on ne les voit pas. Et pourtant, ils sont présents sur toute la surface de la terre, se multiplient d’heure en heure, se meuvent à travers les alvéoles des tours qui se dressent haut dans le ciel et sont pris dans une trame de plus en plus serrée et d’une complexité qui dépasse l’imagination de chaque individu, que ce soit, comme autrefois, dans les milliers de filins et de câbles des mines de diamants d’Afrique du Sud, ou comme aujourd’hui, dans le réseau des informations circulant inlassablement tout autour de la terre, à travers les quartiers de bureaux et les agences des places boursières. Lorsque nous nous observons de là-haut, il est terrifiant de constater combien peu de choses  nous savons sur nous-mêmes, sur notre raison d’être et notre fin, pensai-je tandis que nous laissions derrière nous et volions par-dessus la mer d’un vert gélatineux. » (Les anneaux de Saturne / W. G. Sebald, 1995)

22 – Poème poupée russe. – La fiction : une coupe transversale. / Hypothèse incertaine par temps d’errements intellectuels / Les Lumières / La finalité ? / Communs / encyclopédie / dédains / concret ? / un chat / Jubilations pour le lecteur et pour l’auteur / ces exercices de virtuosité qui désignent l’écrivain moderne : nul ne peut voir sans explorer / L’Institut mort d’une littérature morte écrite dans une langue morte / Sans langages, les crapauds à points jaunes et à pois bleus / Pour la fin du monde, il pouvait exister une localisation / marcher, maudire / Les hommes, on ne les voit pas.

23 – « Tout se passe comme si, en se mondialisant, les sociétés avaient perdu le Nord. Les inégalités ont augmenté en même temps que la croissance et les tensions se sont renforcées avec la lutte contre le terrorisme et le changement climatique. Il y a plusieurs années que nous observons le désordre d’un monde pris dans les tourbillons de vents contraires : sécurité/liberté, compétition/coopération, innovation/conservation, exclusion/intégration. Mais la pandémie du Covid-19 a créé un effet sans équivalent, à la fois de révélateur et d’accélérateur. Un pays comme la France, qui porte encore au fronton des mairies la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité », adoptera-t-il, si la sécurité devient le premier des droits, la nouvelle devise planétaire « Sécurité, Efficacité, Prédictibilité » ? Dans un tel contexte, où trouver une boussole ? Pendant longtemps, chaque communauté avait son Nord symbolique, imposé par les dispositifs juridiques, droit écrit ou coutumier, les rites, voire les commandements religieux. Selon la manière dont la mémoire et l’oubli avaient structuré son histoire, chacune s’était organisée autour de ce pôle d’attraction. Mais la mondialisation se déploie en toutes directions. Littéralement « déboussolés », nous errons dans la nostalgie d’une mémoire qui n’existe guère à l’échelle planétaire, ni même à l’échelle de l’Europe. À la différence des communautés nationales, unies par leur histoire et la mémoire d’un passé commun, la communauté mondiale ne pourra s’unir qu’en prenant conscience de son destin commun. À la mémoire, s’ajoute ainsi l’anticipation. À défaut d’une histoire commune, ce sont les récits d’anticipation qui esquissent les destins possibles. » ( Vivre ensemble dans un monde déboussolé par Mireille Delmas-Marty in Aoc)

24- Le mot du mois. – « Une obsolescence de plus en plus rapide affect les produits vers lesquels se porte de préférence le commerce des individus, des images et des choses : journalistique, publicitaire, audiovisuel, industriel, politique. » (Dernier royaume, 1, les ombres errantes / Pascal Quignard, 2002.)

25 – Cartographier, tenter de dessiner les lignes de la Terre. On a renoncé avec la Mer, toujours mouvante, toujours vivante. Notre imagination fuite en permanence, occupe notre corps et notre esprit. Nous respirons. Nous laissons le crayon, tomber. Nous ne le reprendrons plus tard. Nous ne pouvons pas nous en empêcher. L’automne est arrivé.

26 – Rien ne résiste au temps, sauf si on s’efforce de ne pas le prendre au sérieux. Si on ne le recherche pas, on peut pas le perdre. Mais cela reste un luxe inabordable la plupart du… temps.

27 – « En 2010, j’ai publié Notre humanité. D’Aristote aux neurosciences (Fayard). J’y proposais une histoire critique des définitions philosophiques de l’homme en quatre étapes, chacune comportant un avers scientifique et un envers moral. Premier moment de cette histoire, l‘homme d’Aristote, «animal doué de raison», est lié à l’invention des sciences naturelles. Mais ce même homme a pu justifier l’esclavage ou la domination des femmes : car si tous les êtres humains ont la même essence, tous ne sont pas également adéquats à cette essence. C’était le revers pratique de l’homme aristotélicien. Deuxième moment de ce parcours, l’homme de Descartes réunit en son essence le sujet et l’objet de la révolution scientifique de l’âge classique : la physique mathématique. Mais ce même homme a pu aussi justifier la réduction de tous les êtres vivants à de la matière brute. Tel était le revers pratique de l’homme cartésien. Troisième moment, l’homme des sciences humaines, au XXe siècle, était un être déchiré et sa conscience nécessairement illusionnée. Revers pratique : toutes les critiques du droit, des libertés individuelles et de la démocratie représentative étaient ainsi justifiées. Une révolution scientifique a chassé la précédente. Sous l’oeil des nouvelles sciences du vivant, depuis le tournant du XXIe siècle – quatrième moment, actuel – l’homme redevient un être naturel. Les neurosciences promettent de le réunifier par son cerveau et ses gênes. mais elles ne peuvent le faire qu’à condition de dissoudre l’homme et d’en faire une machine pensante ou un animal sensible. Le posthumanisme et l’animalisme sont donc les revers inévitables de cet «homme neuronal». (Plaidoyer pour l’universel / Francis Wolff. – Fayard, 2019)

28 – Paradoxe. – « Les êtres humains se savent semblables mais ne veulent vivre qu’avec des êtres identiques. Quitte à s’inventer des identités et à réinventer sans cesse des différences. » (Plaidoyer pour l’universel / Francis Wolff. – Fayard, 2019)

29 – Mémoire intime de ce journal extime . – Le jour où tout a basculé. #mercato

30 – Intuition. – On avait l’impression qu’il n’y avait plus de frontières alors que les lisières se multipliaient partout. Une lisière – en principe – restait le passage entre deux états ou deux espaces différents. Un fil infime, une trace effacée ou un marqueur plus identifié en signifiaient plus ou moins subtilement la présence. Dans le même temps, notre pensée se robotisait. Ce qui était certain, c’est qu’il y avait de moins en moins de chair – interactive – dans notre époque particulière où l’on réinventait chaque jour le fil à couper le beurre. On ne savait toujours pas ce qu’était un homme, on ne savait toujours ce qu’était l’intelligence. Même si «l’homme de douleur» avait retrouvé depuis, Pénélope, le fil à couper le beurre était en permanence coupé en deux et par ce fait, inutilisable. L’époque ne brulait plus les livres, elle refusait simplement les dictionnaires et l’usage de certains mots pour des raisons toujours plus fallacieuses. La raison, elle, était aux oubliettes. La superstition se la jouait humaniste, les adhésifs ne collaient plus aux murs.

 

Silence

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes sauf indiquées.

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