#366 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 4 – Août 2020)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Encore un mois étrange, masqué ou pas ou encore ou pas…

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Massif de l’Estérel – 2 août 2020. 18 ans de Salomé.

1 – Les poètes sont des jardiniers d’Ailleurs. Leur présent est un perpétuel palimpseste. Ils regardent en transparence les feuilles des arbres pour voir entre les nervures.

2. – Ailleurs.

3. – Ailleurs,

4. – Il y a Underground Seattle et La ville soûle.

5. – « Il n’y a pas d’exercice collectif de l’intelligence. Par suite nul groupement ne peut légitimement prétendre à la liberté d’expression, parce que nul groupement n’en a le moins du monde besoin. Bien au contraire, la protection de la liberté de penser exige qu’il soit interdit par la loi à un groupement d’exprimer une opinion. Car lorsqu’un groupe se met à avoir des opinions, il tend inévitablement  les imposer à ses membres. Tôt ou tard les individus se trouvent empêchés, avec un degré de rigueur plus ou moins grand, sur un nombre de problèmes plus ou moins considérables, d’exprimer des opinions opposées à celles du groupe, à moins d’en sortir. » (L’enracinement / Simone Weil)

6. -« Bernard Stiegler : «Même s’ils le voulaient, les Etats n’auraient pas les concepts pour changer» par Nicolas Celnik Décédé ce jeudi, le philosophe analysait dans son dernier essai non pas le manque de volonté mais l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de Greta Thunberg. Agir face aux changements environnementaux nécessite de décloisonner les savoirs et de rendre la science autonome par rapport au capitalisme. Avant de s’approcher de Bernard Stiegler, il faut avoir les idées claires sur deux concepts centraux dans son travail philosophique : «l’entropie» et «la néguentropie». L’entropie définit la dissipation de l’énergie : contrairement à l’énoncé «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme», il y a dans l’univers des pertes d’énergie. Donc, l’univers aura une fin, son refroidissement. Vient alors l’entropie négative, ou néguentropie : la capacité à différer dans le temps la dissipation de l’énergie. Voilà. C’est en utilisant cette clé de lecture que le philosophe Bernard Stiegler, également directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), a développé ces dernières décennies sa réflexion sur les sciences et la technique. Pour ce qui concerne la biographie, on peut l’éliminer rapidement en résumant son parcours singulier : lors d’un séjour en prison où il atterrit pour braquages à main armée, il découvre la philosophie et noue une relation avec Jacques Derrida. S’il dit souvent «nous», c’est qu’il travaille avec des collectifs qu’il initie en tous lieux et pour toutes disciplines, à l’image du groupe de réflexion Ars Industrialis qu’il a fondé en 2005. Après Qu’appelle-t-on panser ? 1) l’Immense Régression (Les Liens qui Libèrent), il a publié en janvier 2) la Leçon de Greta Thunberg, dans lequel il s’interroge sur l’inaptitude des Etats et des entreprises à répondre à la colère de la jeune Suédoise. C’est que, pour Bernard Stiegler, être en mesure de répondre au problème de notre époque nécessite de réinterroger l’intégralité des savoirs et les réarticuler entre eux, en mettant la question de l’entropie au cœur des connaissances.

Pourquoi consacrer un livre à Greta Thunberg ? Mérite-t-elle qu’une théorie soit forgée à partir d’elle ?

Greta Thunberg est génératrice de bifurcation, notamment par sa colère. Il me semble qu’il y a dans son discours quelque chose d’Antigone. Mais Antigone a le discours tragique des Grecs : si elle dit que nous n’échapperons pas à la mort, il y a l’idée que l’âme a une vie après la mort. Greta appartient au monde «plus que tragique», celui qui dit que tout disparaîtra, l’univers en totalité. Et cela provoque des réactions terribles !

Un article du Monde diplomatique, qui traitait Greta Thunberg, de manière fort méprisante, de «Messie 2.0», ainsi que l’appel au meurtre émis après son discours à l’Assemblée nationale cet été ont fait bifurquer la rédaction de mon essai pour s’attacher à la «génération Thunberg». Initialement, j’écrivais Qu’appelle-t-on panser ? (en détournant le titre d’un ouvrage de Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?) parce que je crois qu’aujourd’hui la pensée ne panse plus, elle ne soigne plus.

J’ai récemment créé un collectif international qui mobilise aussi bien des chercheurs que des jeunes de la génération Thunberg, avec lequel nous essayons de répondre à une question : «Comment diminuer l’augmentation du taux d’entropie ?» Pour schématiser, il y a un schisme entre les jeunes mobilisés et les vieux qui ne font rien.

Mais la rhétorique qui consiste à valoriser les générations futures n’est-elle pas dangereuse, voire démobilisatrice ?

Vous avez parfaitement raison. Il y a une destruction des rapports entre générations. Et il faut le reconstruire parce qu’une société s’arrête quand il n’y a plus de transmission entre générations. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le marketing est générationnel : il a consisté à viser la fameuse «ménagère de 50 ans», découper la population en tranches et les isoler pour cibler ses publicités.

Ça a abouti à une catastrophe sociale. Revenir sur cette histoire permet de se rendre compte que «la génération» n’est pas un phénomène biologique ni anthropologique : c’est, à partir du XXe siècle, un phénomène médiatique.

Avec les Amis de la génération Thunberg, nous voulons reconstruire le lien transgénérationnel. Il ne s’agit pas de refiler notre responsabilité aux générations futures. Il s’agit de permettre aux générations futures de prendre leurs responsabilités avec nous.

«Les pouvoirs auxquels s’adresse Greta Thunberg sont dans l’incapacité de lui répondre», écrivez-vous. Qui pourrait lui répondre, et comment lui répondre ?

Effectivement, même s’ils le voulaient, les Etats et les multinationales ne sauraient pas comment répondre, parce qu’ils n’ont pas les concepts pour changer. Il faudrait, pour pouvoir le faire, établir une nouvelle critique de la science dans le monde industriel. La science est intégralement soumise au développement du capitalisme industriel, elle n’est donc plus du tout autonome, contrairement au XVIIIe siècle. Il y a, depuis cette époque où la physique newtonienne est devenue fondamentale, un refoulement de la question de l’entropie. La raison est simple : la recherche est soutenue par l’industrie, et parler d’entropie remettrait en cause l’organisation macroéconomique sur laquelle elle repose.

Voici un exemple : pour qu’un avion vole, il faut respecter un certain nombre de lois de la gravitation et de la physique. On sait le faire, les avions volent très bien. Mais, ce faisant, on ne prend en compte que le court terme : si on choisissait de ne certifier les avions qu’à condition qu’ils ne bouffent pas toutes les ressources pour les mille années à venir, ils ne seraient pas autorisés à voler.

Comment poser les problèmes, alors ?

Il faut comprendre comment, au début de l’anthropocène, Kant écrit «Ose savoir !» et maintenant, à la fin de l’anthropocène, Greta Thunberg en vient à dire : «Comment osez-vous ?» [dans son discours aux Nations unies, ndlr]. Selon nous, cette évolution est liée à une transformation des savoirs. Aujourd’hui, le savoir n’est plus vraiment du savoir. C’est de la pensée, très bien construite, vérifiable avec des données, mais ce n’est pas du savoir au sens où elle ne produit pas de finalité. Or le sommet du savoir n’est pas l’entendement, mais la projection d’une décision.

Si la science ne panse pas, c’est parce qu’elle a été compartimentée. La taylorisation s’applique aujourd’hui dans le domaine des sciences, ce qui est gravissime : c’est une science des parties dans laquelle il n’y a pas de tout. Nous vivons une période absolument disruptive, où toutes les cartes sont rebattues. Il faut donc réviser énormément de pensées et reconstruire le savoir. Cela implique de reprendre tous nos héritages, et d’inventer un nouveau vocabulaire des savoirs.

Nous disons donc qu’il faut reconstituer le point de vue holistique, en voyant un objet comme la partie d’un tout. Ça ne veut pas dire qu’il faut que le philosophe redevienne physicien, mathématicien, géographe, etc. Il faut créer des collectifs – personnellement, je ne travaille qu’avec des collectifs. Ensemble, en travaillant sur des choses concrètes, on arrive à construire des savoirs qui sont au-delà de la spécialisation. C’est ce que nous mettons en place dans les «territoires laboratoires», comme en Seine-Saint-Denis.

Pourquoi mettre l’entropie au cœur de votre théorie ?

C’est, selon nous, la question fondamentale. La définition du vivant la plus dépouillée sur le plan scientifique nous vient de Schrödinger : le vivant, c’est ce qui lutte contre l’entropie – qu’on peut définir comme «la dissipation d’énergie». Le vivant retient l’énergie, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus le faire, et alors il meurt. Donc, le vivant produit de la néguentropie, qui est la capacité à différer la dispersion de l’énergie. L’anthropocène correspond à une augmentation de l’entropie.

Mais le mathématicien américain Alfred Lotka montre qu’à la différence des animaux, qui luttent contre l’entropie de manière instinctive, l’homme développe des organes artificiels, des savoirs. Cela signifie savoir faire cuire un aliment qui est toxique s’il n’est pas cuit comme savoir se servir d’un ordinateur sans en devenir dépendant. Or la société industrielle se développe par la prolétarisation, c’est-à-dire par la perte des savoirs.

Dans nos ateliers en Seine-Saint-Denis, on fait venir des matheux pour qu’ils partagent ce qu’ils savent avec un public très mixte. Les gens comprennent et sont passionnés, dès qu’on prend le temps de leur expliquer. Ces échanges produisent des modes de vie : c’est ça que j’appelle le savoir.

Le livre mobilise un vocabulaire qu’il faut s’approprier. A l’oral, votre discours ressemble pourtant à celui de Greta Thunberg en cela qu’il est extrêmement limpide. Quelle différence faites-vous entre un «lecteur» et un «auditeur»  ?

C’est une excellente question. Des fois, je me fais engueuler : des gens me disent : «Je vous ai vu sur Arte, alors j’ai acheté votre bouquin. Mais je n’y comprends rien !» C’est normal. Vous n’y comprenez rien parce qu’un livre, ce n’est pas une vidéo : il faut travailler pour se l’approprier, le livre est fait pour un certain type de travail.

Avec les personnes en Seine-Saint-Denis, on lit des textes assez compliqués, que j’ai moi-même des difficultés à comprendre. Mais on les travaille ensemble, et ça devient passionnant. Il ne faut pas céder aux injonctions de la communication. Depuis trente ans, on nous dit qu’il faut communiquer, être simple et clair. Pour moi, un truc qui est clair, ce n’est pas intéressant.

Il faut communiquer, bien entendu ; mais la pensée, ce n’est pas de la communication. La pensée, c’est du trouble ! Si on n’est pas troublé, on ne pense rien ; parce que penser, c’est se mettre en cause. Ce n’est bien sûr pas évident à notre époque. Je pense que les êtres humains sont fondamentalement clivés entre l’investissement et la satisfaction de la pulsion – entre la fidélité à sa femme et le bordel.

J’ai dit ça l’autre jour devant des curés : «Si je diffusais une vidéo porno derrière moi pendant que je vous parle de philosophie, personne ne m’écouterait, et vous auriez tous une érection.» (Rires). Ça les a stupéfiés, mais ça a le mérite d’être explicite.

Votre livre est une réaction par rapport à un article sur la «collapsologie». Voyez-vous la collapsologie comme un outil ou une menace ?

Ce n’est pas une menace mais une hypothèse, que je partage. La collapsologie dit qu’à l’époque où l’avenir de la totalité du vivant est menacée sur Terre – ça, c’est une donnée scientifique -, le protéger devient la priorité des priorités. Donc toutes les sciences doivent se remettre à bosser en fonction de ça. Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, dans l’Evénement anthropocène (Seuil, 2013), proposaient face à cette hypothèse de créer des groupes d’études transdisciplinaires sur l’anthropocène. Il faut arrêter de faire des maths dans un coin, de la biologie dans l’autre, car cela a eu des conséquences catastrophiques. Je crois qu’aujourd’hui, l’enjeu est de réarticuler les savoirs entre eux.

Nicolas Celnik

Qu’appelle-t-on panser ? 2) La leçon de Greta Thunberg / Bernard Stiegler Les Liens qui libèrent, 304 pp., 25,50 €

7. – « Une crainte, même légère, provoque toujours soit du fléchissement, soit du raidissement, selon le degré de courage, et il n’en faut pas plus pour fausser l’instrument de précision extrêmement délicat et fragile que constitue l’intelligence. Même l’amitié à cet égard est un grand danger. L’intelligence est vaincue dès que l’expression des pensées est précédée, explicitement ou implicitement, du petit mot « nous ». Et quand la lumière de l’intelligence s’obscurcit, au bout d’un temps assez court l’amour du bien s’égare. » (L’enracinement / Simone Weil)

8. – « Pour ce qui est du mot juste, tu fais erreur. Le style est une chose très simple ; ce n’est qu’une question de rythme. Une fois qu’on l’a compris, on ne peut plus se tromper dans le choix des mots. Pour autant, me voilà assise à mon bureau depuis le milieu de la matinée, débordante d’idées, de visions et de mille autres choses encore, sans parvenir à les déloger faute d’avoir trouvé le bon rythme. L’essence du rythme est très profonde en vérité et va bien au-delà des mots. Un spectacle, une émotion provoquent une vague dans l’esprit, bien avant que ne se forment des mots qui puissent l’épouser ; et l’on doit en écrivant (telle est ma conviction actuelle) recréer cette vague et la rendre agissante (ce qui n’a rien à voir en apparence avec les mots) afin que, lorsqu’elle se précipite et déferle dans l’esprit, les mots naissent pour s’y accorder. Mais mon avis sera sans doute différent l’année prochaine. » (Lettre de Virginia Woolf à Vita Sackville-West – 16 mars 1926)

9. – « La pensée, ce n’est pas de la communication. La pensée, c’est du trouble ! Si on n’est pas troublé, on ne pense rien ; parce que penser, c’est se mettre en cause. » Bernard Stiegler

10. – PUB. – Beaucoup de pubs en ce moment pour des méthodes pour apprendre à lire rapidement. De mon côté, je pratique la lecture lente pour prendre en compte le travail de l’auteur, que la lecture devienne réellement un temps à soi. Il faut parfois lire, relire un texte plusieurs fois pour le comprendre ou tout simplement l’apprécier. C’est identique à l’écoute d’un album de musique qui nécessite plusieurs écoutes. Je ne l’apprends pas cette lecture lente, je la mets en œuvre (si je peux dire ainsi).

11. – « Lundi. – Je cherche. Je cherche de nouvelles voix. C’est du reste ce que j’écris quand j’écris à quelqu’un qu’en substance je le cherche, et que j’aimerais le, ou la, trouver. J’ai plusieurs pistes (mais aussi des pistes foireuses, par exemple croyez-le ou non mais le hashtag #romanceparanormale est une piste foireuse), quelques quatre ou cinq personnes mais je me heurte. À des difficultés, comprendre. Quelles sont-elles ? Déjà, outre que les espaces web qui accueillent des écritures novatrices ne sont pas légion (je parle ici de sites personnels plus que de sites collectifs, type revue, que pour le coup je sais situer ; les sites personnels semblent se réduire au fil du temps, à mesure que les réseaux so les dévorent), je tombe rarement à côté. Au fond je cherche ce que tout le monde cherche (ce qui m’amène à me demander si je cherche bien au bon endroit, enfin la bonne personne), quelque chose de narratif et de singulier. Tout le monde ne le présenterait pas comme ça sans doute, mais ça ne me dérange pas de marcher aux lisières du roman comme forme. Bon nombre de romans de nos jours (publiés ou appelant à l’être) sont écrits non comme ils devraient être écrits mais comme on suppose qu’autrui aimerait qu’on les écrive. Je ne sais pas si c’est aussi clair sur la page que dans ma tête (mais, oui, dans ma tête ça l’est). Le résultat est parfois sympathique, il peut même être prenant et marcher commercialement ; mais un truc ne va pas dans l’écriture. Généralement je me dis, lisant ces textes-là, c’est mortifère. Comprendre : ce n’est pas vif, et parfois même pas vivant du tout. C’est faire semblant de maintenir en vie (cryogénisation des écritures) des esthétiques du passé. Curieusement pourtant, lorsque ces romans paraissent, quand ils paraissent, on dit d’eux qu’ils sont parfaitement dans l’air du temps voire le reflet de leur époque. Si je comprends une chose là-dedans, c’est que je ne comprends pas. Mais ça ne fait rien. Ne pas être mortifère, donc. Soit. Mais quand je cherche ça, une écriture vive quelque part, je me heurte à une autre difficulté : les voix que je trouve, ce ne sont généralement pas des auteurs de fiction (je n’ai pas de problème à utiliser le mot romancier, mais peut-être qu’ici c’est un terme en deçà de mon appréciation). Ce sont des poètes, des artistes contemporains, des performeurs et euses, parfois des journalistes, ou des irréductibles à aucune case. Bon. Qu’est-ce que ça change, dans ce cas, quand je les contacte pour les inviter à m’envoyer quelque chose ? Ils m’envoient quelque chose qui n’est pas précisément ce que j’attends. C’est à la fois une chance et une frustration. Ne pas réellement creuser la piste que je souhaite creuser, qui est celle de la narration de demain grosso modo, des nouvelles énergies capables de faire se tordre la fiction ; et néanmoins avancer via d’autres chemins de traverse inconnus de moi. C’est intéressant. C’est chronophage. Et je sais bien que, dans une partie des cas, cela ne débouchera sur rien de concret (soit la personne ne répondra pas, c’est déjà arrivé et alors on peut supposer qu’elle a déjà été débauchée par d’autres, ou alors qu’elle n’a rien à m’offrir pour l’instant ; soit la personne m’enverra quelque chose qui ne collera pas et chacun continuera sa route de son côté, j’ai envie de dire c’est le jeu). Je ne sais pas dans quelle mesure les autres éditeurs et trices travaillent, ou non, de cette façon. C’est toujours plus confortable de partir d’auteurs déjà publiés ailleurs. Mais un auteur publié ailleurs, avant que d’être publié ailleurs, c’est déjà un auteur, non ? Une voix. C’est lui, c’est elle, que je recherche, là. Sur la question de l’écriture mortifère, lire ce qu’écrit Pascal Mougin dans son essai Moderne / contemporain paru aux Presses du réel l’an dernier. C’est le début de sa conclusion, et ça en dit long sur une certaine frange de la production actuelle (on ne dira pas laquelle, mais enfin c’est assez transparent) :

Le modèle funéraire, chez les éditeurs de littérature, est toujours bien vivant. La signalétique de couverture de plusieurs maisons ou collections prestigieuses — centrage hiératique des indications, caractères de tirage imitant l’écriture du lapicide, filet rectangulaire sanctuarisant les contours du Livre — emprunte de longue date à la pierre tombale. Changées telles qu’en elles-mêmes par une éternité préemptée, les oeuvres concernées se rêvent en monuments définitifs, hors du monde et du temps ordinaire. « 

(Extrait du Carnet de bord, semaine 32 de Guillaume Vissac sur le blog Publie.net)

12. – L’imaginaire est l’action – sans risques –  d’ouvrir les fenêtres de notre maison pour découvrir des horizons potentiels. Mais, ce qui m’a toujours surpris depuis l’enfance, c’est que ces imaginaires finissent toujours par être pris pour le réel et nous enferment dans une maison commune sans possibilité d’ouvrir de nouveau les fenêtres. Il y a une immaturité ou une utilisation de ces imaginaires qui va à rebours de la vie.

13. – CQACdébut : Parce qu’à un moment Nienne en a eu assez de vivre sous la terre, je suis contraint de vous raconter son histoire, l’histoire de celui qui voulait revoir le ciel. (bon, c’est l’idée mais ça ne va pas, commence t-on un livre par Parce que ?)

14. – Le monde d’après (série comique). – « Une paire de Air Jordan 1 vendue 615 000 dollars : un record ! La maison d’enchères Christie’s l’avait estimée entre 650 000 et 850 000 dollars lors de la mise en vente en ligne le 30 juillet. » Ce qui devrait faire scandale, mais non… Lire ailleurs : « « Pourquoi le Monsieur vit-il dans la rue ? » – « parce qu’il n’a plus de maison, pas de travail », « parce que la société ne lui donne pas de quoi vivre, affronter ses problèmes », « parce qu’il est trop paresseux pour travailler comme tout le monde », « parce que le cercle vicieux logement-travail et travail-logement etc. »« 

15. – Dans Le Monde, Tribune de Francis Hallé – botaniste. – « Ne prenons plus les plantations d’arbres pour des forêts »

Suffirait-il qu’un terrain soit couvert d’arbres pour que l’on puisse parler de forêt ? Je ne le pense pas, et le public prend trop souvent les plantations d’arbres pour de véritables forêts : en France, par exemple, on parle de la « forêt des Landes de Gascogne », alors que c’est une plantation de pins. Dans les deux cas, il s’agit d’arbres côte à côte, mais cela ne justifie pas de les confondre. Il est temps que cesse cette confusion entre deux ensembles d’arbres que tout sépare et qui s’opposent l’un à l’autre, car, en réalité, les champs d’arbres sont l’inverse des forêts, comme on va le voir. Après avoir comparé « forêts » et « plantations », nous verrons aussi à qui profite la confusion qu’il convient aujourd’hui de dénoncer.
Mais dès maintenant je tiens à rappeler que la Food and Agriculture Organisation (FAO) des Nations unies est responsable de cette confusion. Pour cette autorité suprême en matière de forêts au niveau mondial, « le terme de “forêt” inclut les forêts naturelles et les forêts de plantation », ce qui lui permet de prétendre que la déforestation mondiale, c’est du passé, et que la planète portait 400 millions d’hectares de forêts de plus en 2000 qu’en 1995.
La forêt est un écosystème naturel dont la mise en place n’a rien coûté à la société. Elle se compose d’arbres autochtones d’âges divers qui se sont implantés spontanément et de la faune qui leur est associée. Quelle que soit la latitude, elle abrite une diversité de plantes et d’animaux plus élevée que les autres végétations de la région considérée, la haute diversité animale étant liée à la diversité végétale, et spécialement à l’abondance des vieux arbres et du bois mort. Souvent importante, sa surface se compte en centaines, voire en milliers d’hectares, ce qui permet alors à la grande faune d’y trouver sa place.
En forêt, l’être humain n’a qu’un rôle de second plan : il n’en est pas l’auteur, mais se contente de l’exploiter – pour le bois, le gibier, les plantes médicinales et autres ressources. Les forêts tropicales abritent des ethnies forestières qui en sont les meilleures gardiennes et à qui elles fournissent tout ce qu’il leur faut pour y vivre sur le long terme. Les forêts des latitudes tempérées – en Europe, par exemple – sont entretenues par des corps de métier spécialisés : forestiers, bûcherons et gardes-chasses, dont les activités sont à ce point éloignées de l’agriculture qu’aucun ne songe à irriguer ni à utiliser en forêt des intrants provenant de la chimie de synthèse : ce serait inutile, puisque la forêt enrichit spontanément les sols qui la portent.
Sur le plan économique, notamment pour la production et le commerce des bois, la forêt est très loin de représenter l’optimum, puisque la diversité biologique est antagoniste de la rentabilité économique. En contrepartie, cette diversité permet à la forêt de résister aux attaques parasitaires, aux violentes tempêtes et même aux feux, comme l’ont montré divers auteurs dont, tout récemment Joëlle Zask (Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique, Premier Parallèle, 2019). La durée de vie d’une forêt naturelle ne doit rien à l’être humain ; elle est indéfinie et se compte souvent en millénaires, le facteur limitant étant un changement climatique.
La plantation d’arbres est un système artificiel dont la mise en place nécessite des investissements lourds ; elle comprend en principe une seule espèce, celle qui a été plantée. En France, c’est souvent un résineux exotique ; du fait de la plantation, tous les arbres ont le même âge. L’origine, la surface et la durée de vie de la plantation sont déterminées par les acteurs économiques en fonction des besoins du marché, sans référence à la biologie : la plantation d’arbres n’est donc pas un écosystème. La diversité végétale y est faible par définition, la diversité animale y est faible par manque de ressources alimentaires pour la faune. Quant à l’être humain, il n’habite pas durablement dans un « champ d’arbres », et il arrive qu’il se voie refuser le droit d’y pénétrer.
Sur le plan économique, la plantation d’arbres est très supérieure à la forêt, et elle se développe surtout dans les pays financièrement puissants. Ces plantations reçoivent de nombreux intrants – engrais, fongicides et pesticides –, ce qui altère les sols, avant d’être exploitées au stade de jeunes arbres adultes par des engins titanesques, des abatteuses et des broyeuses qui en quelques secondes les font tomber, les ébranchent et les tronçonnent avant qu’ils ne soient débardés par d’énormes poids lourds défonçant les chemins. Une courte période de rotation permet, après une coupe à blanc, la replantation de la même espèce au même endroit, ce qui a pour effet d’épuiser les sols, sauf à utiliser de nouveaux fertilisants. Je ne suis pas opposé aux plantations d’arbres : nous continuons à avoir besoin de bois, et elles continuent donc à avoir leur place dans notre économie, car il est préférable que le bois provienne des plantations plutôt que des forêts.
Le fait que les plantations soient presque toujours monospécifiques les rend vulnérables aux pathogènes et aux parasites. En cas de violentes tempêtes, elles sont plus fragiles que les forêts, ce qui se comprend aisément dans le cas des résineux, à cause de la prise au vent de leur feuillage : lors de la tempête de 1999, la région de France où les arbres abattus par le vent ont été les plus nombreux fut celle des plantations de pins des Landes de Gascogne. « Rien n’est plus risqué qu’une culture monospécifique », relève le paysagiste Gilles Clément.
Les « champs d’arbres » sont aussi plus vulnérables aux feux que les forêts, comme l’ont démontré plusieurs enquêtes, dont celle de Joëlle Zask : les feux sont liés aux plantations, qu’il s’agisse de la Suède avec des résineux ou du Chili avec les eucalyptus. L’industrie forestière et les grands feux, dit l’auteure, forment « un couple inséparable ». Avec le temps, les plantations peuvent s’enrichir de quelques espèces arborescentes qui germent et croissent naturellement, traduisant une tendance au retour vers la forêt. En Suède, l’industrie du bois progresse aux dépens des forêts naturelles, et « jamais la Suède n’avait compté autant d’arbres et si peu de forêts », relève Maciej Zaremba dans son article « Massacre à la tronçonneuse en Suède » (Books, n° 99, juillet-août 2019). Particulièrement édifiant est le cas de la Malaisie, où la forêt est détruite pour planter des palmiers à huile à perte de vue.
Les régions tropicales, où 300 millions d’êtres humains vivent à proximité immédiate des forêts, sont particulièrement affectées par les aspects négatifs des plantations d’arbres – eucalyptus, pins, palmiers à huile, acacias, arbres à caoutchouc, tecks, gmelina, etc. – imposées par de puissantes compagnies internationales, souvent des compagnies pétrolières engagées dans le business des industries forestières (bois, pâte à papier, huile de palme). Ces compagnies prétendent, appuyées par des publicités massives, que leurs monocultures d’arbres constituent un véritable projet de développement, créent des emplois, augmentent les revenus des travailleurs locaux et stimulent l’économie nationale, permettent de lutter contre le réchauffement global du climat en fonctionnant comme des puits de carbone et réduisent la déforestation. Enfin, les industriels voient une justification de leurs plantations d’arbres dans le fait qu’elles sont certifiées FSC par le Forest Stewardship Council.
Le World Rainforest Movement (WRM) a publié au Royaume-Uni, en 2003, Plantations are NOT forests (World Rainforest Movement), démontrant que ces allégations sont fausses : en réalité, les plantations d’arbres sont installées au détriment des forêts naturelles et sont l’une des principales causes de la déforestation ; elles ne freinent pas le réchauffement global, puisque le carbone des forêts détruites retourne dans l’atmosphère, tandis que les plantations, exploitées selon des rotations rapides, deviennent des sources de CO2 et non plus des puits ; elles ne créent aucun emploi durable, privent les populations locales des multiples ressources forestières, et bien souvent les expulsent au mépris des droits de l’homme, souvent par la violence. A la fin, dit le WRM en s’appuyant sur l’exemple de très nombreux pays tropicaux, les arbres ont disparu et les habitants n’ont plus d’emplois. Des mouvements de protestation se forment, comme le Réseau latino-américain contre les monocultures d’arbres, en Amérique tropicale. Quant à la certification FSC, elle a la valeur du FSC lui-même, laquelle s’est notoirement effondrée.
Cette confusion entre forêts et plantations d’arbres avantage les industriels du bois ou de la pâte à papier, qui accaparent les terres libres, y installent leurs dispositifs coûteux mais très rentables, puis tentent de nous faire croire que rien n’a changé et que les forêts sont toujours là. Leur publicité n’a pas cessé : un consortium d’industriels du bois a publié un Manifeste en faveur des forêts de plantation en France (Alliance forêts bois, 2012).
Mais la défense de la biodiversité est devenue un objectif si important au niveau mondial que nous ne pouvons plus nous permettre de tolérer la confusion que je dénonce aujourd’hui, si dangereuse pour la diversité animale et végétale. Un vœu, pour finir : que les forêts cessent de dépendre de la FAO, car elles font mauvais ménage avec l’agriculture. Ce dont nous avons besoin, c’est qu’une structure sous l’égide des Nations unies soit exclusivement chargée des forêts de la planète. (Parue le 15 août 2020 dans Le Monde)

16. – Massif des Vosges. – Recensement des noms de lieux et des lieux-dits. Plongée dans la topographie des chemins de randonnée.

17. – « « Gens de lettres », c’est une formule qui, au début du XIXe siècle, fonctionnait très bien : on était dans un monde où l’écrit était roi. L’expression rassemblait des écrivains par-delà leurs différences. Il est difficile de s’y reconnaître aujourd’hui. » (Benoît Peeters : « Le droit d’auteur est devenu un simple principe et non une réalité tangible par Raphael Bourgois; – Aoc)

18. – Gens de l’être et gens de l’âtre.

19. – « Cela ne nous regarde pas. » mais constamment la morale vient ramener sa fraise. Pourquoi fraise ?

20. – Les récits de voyage sont à ranger dans les étagères Fictions de la bibliothèque.

21. – Remix lectures. – Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis à la lisière des mondes. Je passe de l’un à l’autre. Je cherche des endroits difficiles, en dehors des sentiers battus, pour me sentir à l’écart du monde. On peut avoir un curieux comportement en montagne. La présence de quelqu’un dans mon dos me dérange. Mon but est de marcher dans des endroits déserts. Un endroit qui n’aura pas besoin qu’on le laisse en paix. Je ne vais pas en mer. J’en dis moins que je ne sais. Ce qui compte pour moi ? Que les jours aient un sens. J’ignore tout de mon voyage. Je suis ici et c’est tout. J’oublie où je me trouve. Je ne peux pas trébucher. Si je trébuche, c’est la chute. Garder ensemble les mots, je n’ai rien contre. Étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang n’est pas satisfaisant. Impossible : définition d’un événement jusqu’au moment où il se produit. Les cyclones changent de sens d’un hémisphère à l’autre. J’essaie d’inventer. J’essaie d’inverser mes cyclones.

22. – Il n’y aura pas de monde d’après car il n’y a aucune critique du modèle mis en place depuis le XVIème siècle – ce libéralisme devenu ultra – sans que rien ne puisse venir l’équilibrer. C’est totalement surprenant et nouveau cette absence totale de critiques, quelque soit l’horizon politique où l’on regarde. Une partie des élites universitaires qualifiées de « gauche » sont désormais empêtrées dans des idéologies sectaires, insultant la moindre voix dissidente, niant à l’éducation la mission d’émanciper par le savoir celui qui est venu pour se transformer, questionner le monde. Notre attention est en permanence détournée au moyen d’une morale « grossière » et « bourrine » – nouvelle forme de la censure – afin d’éviter la plus infime remise en cause du modèle grâce à la culpabilisation de tous au profit de quelques uns. Étrange aveuglement collectif.

23. – Homère appelait Ulysse, l’inventif. Enfin, il est traduit ainsi dans la version de L’Odyssée de Philippe Jacottet.

24. – Les faits divers sont là pour engourdir la réflexion de notre pensée, détourner notre attention et surtout, abolir nos imaginaires avec du spectaculaire. Ils sont la plupart du temps dans un espace et un temps qui ne nous concernera jamais. Je préfère l’effet du printemps, qui provoque renaissance des lumières et nouvelles floraisons de l’imagination.

25. – Accord. –  » Tu ne peux pas commencer à écrire quoi que ce soit avant d’avoir tout lu.  » (Une Odyssée / Daniel Mendelsohn)

26. – Le banal ne l’était pas mais était une longue suite de mauvaises habitudes.

27. – La littérature permet la fuite dans d’autres mondes, des mondes d’avant, des mondes de demain. C’est devenu un poncif de le dire, de l’écrire et pourtant. La fuite, si je me souviens de son éloge par Henri Laborit, n’est pas nécessairement une action négative. Elle est le plus souvent vitale. Grâce à la lecture du jour, je suis en voyage dans un monde qui ne reviendra plus : celui de Giono. Je m’y sens bien. Je cultive cette nostalgie à l’excès pour compenser la bêtise contemporaine qui s’étale dans la presse imprimée (si, si, aussi, les réseaux sociaux n’en ont pas le monopole) et sur le web. Passéiste volontaire et assumé. Une question ne cesse de revenir à la surface: ici et aujourd’hui, comment sortir de ce système qui ne prend plus en compte l’humain ? Comment fuir tous ces groupes, communautés qui cultivent leurs haines et se polémiquent quotidiennement : en vain ?

28. – « Je me suis juré, enfant, de ne jamais écrire ce mot : racine. » Que s’est-il passé chez cet auteur (Toledo) pour qu’il puisse penser, enfant, puis écrire, adulte, une telle phrase ? Ne pas écrire le mot n’abolit ni « le concept » qu’il recouvre, ni sa réalité le plus souvent, inconsciente ; ni n’empêche de se questionner à un moment donné de sa vie – malgré tout – sur son identité. Le nombre croissant de déracinés dans le monde devrait au contraire l’inciter à questionner cette pensée – enfantine, un peu exagérée, plutôt que d’en faire une sorte d’emblème, de signe de reconnaissance. Que les racines soient souterraines, non visibles, ne prouvent pas qu’elles ne sont pas là. Sans racines, un arbre n’existerait tout simplement pas.

29. – Poésie involontaire de la presse imprimée : « Désormais, seuls les cyclistes et les enfants ont un visage…« 

30. – « Je ne cherche que des pensées qui tremblent. » (Dernier royaume : tome 1, Les ombres errantes / Pascal Quignard. – Grasset, 2002;)

31. – C’est comme ça, les hauteurs, ça vous raconte des histoires. Des histoires d’élévation ou de chute. Ça vous créé des vertiges entre les lignes.

Silence

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes sauf indiquées.

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