#366 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 4 – juillet 2020)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

« We are not alone » in The man from Utopia de Frank Zappa. Le musicien le plus incompris et le plus méconnu du XXème siècle ?

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1. – « L’esprit scientifique authentique : c’est la philosophie du non. C’est-à-dire refuser ce qui est enseigné et admis, et par des ruptures successives, faire une découverte. » Gaston Bachelard.

2. – Nouvelles postures du monde d’après. – Une trottinette électrique, passe, quotidiennement, depuis le déconfinement. Plusieurs fois par jour. Conduite par un jeune homme, toujours en polo à manches courtes et avec lunettes noires, toujours nonchalant. Il est assis sur une enceinte diffusant à fond des musiques d’aujourd’hui, rarement d’hier. Parfois, il ralentit ou s’arrête pour diffuser plus longuement. Étrange. Est-ce pour son usage personnel cette écoute ou s’agit-il d’une diffusion collective soumise à la réglementation en vigueur ? J’imagine un agent de la SACEM le poursuivant avec une trottinette plus puissante et avec un gyrophare dont la sonnerie serait libre de droits.

3. – Approfondir l’idée que dans une forêt immense, labyrinthique, recouvrant un continent, il n’y a pas forcément de destination. Un peu comme la recherche de la connaissance et du savoir, on ne sait pas avant de démarrer ce voyage où il nous conduira. Un peu comme la vie…

4. – Liste logique (ou simultanée) de lectures classiques des mois d’été (logique qui m’est propre) : L’enracinement de Simone Weil – La poétique de l’espace de Gaston Bachelard – L’illiade et l’Odysée d’Homère – Le Quichotte de Cervantès – Rabelais (Tout) et Faulkner.

5. – « La lecture des poètes est essentiellement rêverie« . J’aime bien la distinction que fait Bachelard du rêve et de la rêverie, de la nuit et du jour. Je suis conscient qu’écrire j’aime bien n’est pas suffisant pour dire ce que je ressens ou comprends de la lecture en cours. Mais chaque phrase de la poétique de l’espace, que je relis plusieurs jours de suite, les mêmes paragraphes avant de poursuivre, semble une évidence, une photographie complète de pensée et déclenche une masse de questions qu’il est impossible à cet instant de retranscrire synthétiquement. Livre catalyseur.

6. – A approfondir (Notes pour moi). – Comparaison Des oloés d’Anne Savelli et de la maison bachelardienne, ou plutôt de ce qu’il dit des espaces de la maison en regard des espaces élastiques d’Anne. La notion de refuge.

7. – « Savoir, penser, rêver. Tout est là« . – Victor Hugo

8. – Nous avons vécu seuls sur la terre sans nous préoccuper de notre environnement, en considérant le tout comme une immense caisse de jouets. Les jouets sont cassés. Nous avons vécus sans prendre soin de notre maison, la terre, lieu de savoir, des savoirs et des connaissances et sans prendre conscience que nous n’étions pas seuls. Nous ne comprenons pas ce qu’est un lieu de savoir malgré des siècles de philosophie et l’intelligence de notre espèce. Aveugles et sourds envers ceux qui n’étaient pas muets et voulaient partager leurs savoirs, qui nous disaient : ouvrez vos oreilles, ouvrez vos yeux, écoutez, regardez, respirez. Un coup de massue a été le plus souvent la réaction. Avoir, le seul verbe intelligible. Il nous reste à être sans tomber dans tous les ésotérismes qui nous guettent, avant de nous éteindre.  Petit à petit, nous nous effacerons, disparaitrons comme de simples sédiments, puis, serons totalement recouvert.

9. – Lire un site ou un blog en entier… se perdre dans les liens… et revenir à l’accueil… pour replonger dans la page infinie… Un site web est une jungle.

10. – Taxonomie. – « Je tâche pour avancer de m’associer des médiateurs en « manières d’être ici », des guides qui peuvent m’initier aux strates sédimentaires de ce sol si mal connu. Ce sont eux qui, bien que rarement en premier plan du paysage, m’ouvrent des arrières-mondes dans lesquels prospecter, afin que je vous relate aujourd’hui cette esquisse d’une géologie de notre modernité. Cela peut être tout aussi bien un escargot qu’un lichen, un roseau qu’une crevette, un héron, un alligator, une amibe ou bien un magnolia, etc. Pour qu’aucun n’ait de préséance sur l’autre, j’ai finalement opté pour la commodité que nous donne la taxonomie des sciences-naturelles, à savoir l’appellation latine binomiale, Aedes aegypti par exemple. J’ai distingué quatre grandes familles d’intercesseurs. Les « spectres » nous font d’abord mesurer les pertes. Les « résidents » nous accompagnent dans l’exploration des nouveaux territoires. Les « sentinelles » nous devancent et sont annonciatrices des turbulences et des crises. Les « voyants » nous initient enfin à de puissants rituels. » (Voyages en sol incertain : enquête dans les deltas du rhône et du mississippi / Mathieu Duperrex. – Wild project et La Marelle, 2019)

11. – Le monde d’après n’est pas pour demain, il n’y a toujours aucune remise en cause du modèle économique du monde d’hier.

12. – [~~] (point d’atténuation) Grammaire personnelle.

13. – « Menées pour l’essentiel par des historiens de l’environnement, les energy humanities étudient les conséquences environnementales et sociales de l’utilisation croissante des combustibles fossiles (le charbon d’abord, le pétrole et le gaz ensuite) dans les sociétés industrialisées. […] À l’issue de son enquête sur le Golfe du Mexique après la catastrophe de Deepwater Horizon (2010), Stephanie Le Menager a par exemple proposé le terme de petromelancholia, « pétromélancolie», pour décrire « le deuil non résolu des réserves conventionnelles de combustibles fossiles ». […] On repère des motifs de pétromélancolie dans des récits, des fictions, des poésies tant en Louisiane qu’en Alberta, chez les natifs amérindiens affectés par l’exploitation des sables bitumineux, ou bien dans le delta du Niger ou au Gabon. Mais il y a encore très peu d’approches littéraires ou esthétiques de la pétromodernité, c’est-à-dire de la vie moderne fondée sur le système énergétique du pétrole et l’émergence de la nature « bon marché ». Or, comme l’écrit encore Imre Szeman : Nous avons besoin de pétrofictions non seulement pour relater les points de rencontre entre les sociétés et les individus que génère l’échange commercial de biens désirables ; nous en avons besoin parce que le pétrole (contrairement aux épices) est une ur-marchandise, c’est-à-dire la substance dont dépend le globe pour chauffer ses maisons, faire circuler des corps et des biens, construire et entretenir des infrastructures – la substance qui, pour le meilleur et pour le pire, fait tourner le monde. » (ENERGY HUMANITIES, UNE PENSÉE ÉCOLOGIQUE AU MIROIR DES INDUSTRIES CARBONÉES / Matthieu DUPERREX. – De Boeck Supérieur | « Sociétés » 2020/2 n° 148 | pages 93 à 101.)

14. – « Lire aujourd’hui le roman de Pierre Alferi Hors-sol provoque un sentiment troublant de décalage temporel. Paru en 2018, ce roman, passé alors relativement inaperçu, paraît aujourd’hui avoir anticipé tout ce que nous venons de vivre depuis mars 2020 : pandémie, confinement, réchauffement climatique, délégation de dimensions énormes de nos vies à nos prothèses numériques, destruction de la vie sociale, transformation de la vie politique en spectacle clownesque. On dira que toutes ces tendances ne sont pas apparues brusquement il y a trois mois, qu’elles étaient déjà présentes et que la Covid-19 n’a fait qu’en accélérer le développement. » (Atterrir avec Pierre Alferi – à propos de Hors-sol / via AOC.)

15. – [~~] 

16. – Lapsus. – au plaisir de ta ire ! 

17. – Lire : « Exister par deux fois ». (Pierre Bergounioux)

18. – « On est seul, lorsqu’on écrit, face à sa propre pensée, à la réalité visible, palpable que lui confère la page. On s’est mis à l’écart, comme absenté. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux)

19. – « Écrire n’est pas, du moins à mes yeux, une fin en soi. Notre affaire, c’est de vivre. La révélation qui peut naître d’un inventaire approché de l’expérience est aussi libération. La clarté de la conscience, lorsqu’elle touche l’existence, guide l’action, aide à mieux se gouverner. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux)

20. – Aujourd’hui, la modernité, c’est la périphérie. Ce n’est plus la ville. Les choses se sont inversées. La forêt qui était l’ennemie dans l’un des premiers textes de l’humanité (Gilgamesh) sera désormais le personnage principal de ce retour indispensable à la terre. Les villes vont devenir des lieux de ténèbres et de violence. Le livre en cours d’écriture aura pour thème la périphérie, une forêt, comme personnage central.

21. – Un « roman » aujourd’hui – pas de meilleur terme que roman – doit être composé de très courts chapitres qui ne font pas plus de deux pages pour capter l’attention déclinante des lecteurs et lectrices de ce siècle.

22. – « Quiconque se mêle d’écrire, s’enfonce, qu’il le veuille ou non, dans une zone disputée, dangereuse. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux). Écrire, c’est affronter ses démons : les tendres et les violents.

23. – [~~] « La pensée est une acte empêché, une parole ravalée. Quand on ne peut agir, on  pense ce que les autres font. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux).

24. – Home. [~~] A la lisière…

25. – Juste avant la fin du monde, l’ennui était à son comble. On pouvait lire ce jour dans la presse, cette nouvelle : « Un Norvégien chante du Elvis Presley pendant 50 heures : la performance constitue un record du monde. »

26. – Première phrase : « Des petits garçons, c’est ce que tous les écrivains, morts ou vifs ou encore à naître, sont devenus lorsque Le Bruit et la fureur est sorti des presses en 1929 et la raison en est que l’auteur a dit les choses, écrit, enfin, comme le ferait un petit garçon. À cela s’annonce le passage de Faulkner. » (Jusqu’à Faulkner / Pierre Bergounioux).

27. – « Je persiste à penser que c’est l’école, et elle seule, qui procure la culture légitime. Je sais bien que celle-ci est un arbitraire parmi d’autres. Elle est sans fondement ultime, biologique, physique ou spirituel. Il n’en reste pas moins que dans une aire géographique, culturelle, déterminée, c’est elle qui commande l’accès aux biens matériels et symboliques les plus précieux. Parlons crûment : la Constitution française n’inclut aucun article qui interdirait à qui que ce soit, quel qu’il puisse être, d’entrer dans n’importe lequel des plus prestigieux établissements scolaires. or, lorsqu’on regarde l’origine sociale des enfants qui, chaque année, y sont admis, on constate que tous ou presque sont issus des classes ou fractions de classe pourvues de titres scolaires élevés et d’une certaine aisance, pour dire le moins. Les autres, on ne les y voit pas et je doute qu’ils y entrent jamais, du moins tant qu’on n’aura pas modifié la distribution. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux).

28. – « J’ai pour les instituteurs de la Troisième République une tendresse infinie mais ils furent, en partie, les agents aveugles et sourds d’un processus historique dont les ressorts ultimes résident dans la généralisation du mode de production capitaliste à l’ensemble de l’Europe occidentale et les rivalités de puissance qui opposent les nations impériales. Il s’agissait de convertir une population attachée au travail traditionnel de la terre, donc massivement analphabète, à l’activité industrielle, rationnelle, qui est devenue la source principale de la richesse. les « hussards noirs » n’ont fait qu’entériner, dans leur sphère propre, celle de l’éducation, le passage de la Gemeinschaft, comme on dit outre-Rhin, c’est-à-dire de la communauté, à la Gesellschaft, c’est-à-dire la société. Ce qui se passe en France, entre 1850 et 1950, c’est le passage d’une économie paysanne, routinière, largement autarcique, à la production industrielle organisée en sociétés – anonyme, à commandite simple, etc. Ce changement d’horizon a pour corrélat l’instruction obligatoire. On ne peut pas se servir d’une machine sans être quelque peu formé à l’écriture, au calcul. De l’élévation de la qualification professionnelle du travailleur collectif dépendent le succès dans la guerre économique ou la guerre tout court, la survie de l’entreprise, le maintien ou l’accroissement des profits. Ce qui est arrivé aux gens de mon âge n’est jamais que l’aboutissement de cette profonde mutation de l’activité matérielle en Europe occidentale. On peut, bien sûr, souhaiter y voir une influence tardive des Lumières, une sorte d’idéalisme joint à une nécessité économique. Mais, ce qui est premier, déterminant, dans la vie, dans l’histoire, ce sont leurs fondements économiques et les conflits qui s’ensuivent. » (Exister par deux fois / Pierre Bergounioux).

29. – 1 – Tu finiras par t’effacer et toute cette agitation, également. Tu souris en entendant cela. Tu le penses aussi. Tu respires un grand coup. Tu tentes de respirer. Tu es contaminé toi aussi par cette agitation perpétuelle. Ce que nous désapprend la ville ? La patience. Clairement, on te répond. Beaucoup de monde parle ainsi dorénavant : Clairement ! Comme une évidence, mais laquelle ? Rien n’est clair, au contraire. La ville n’est plus qu’une stimulation permanente de nos désirs à base d’injonctions morales insupportables ; nos désirs ne nous appartiennent plus et sont le plus souvent factices et artificiels. La stimulation, la frustration. Même mouvement. L’impatience est le gouvernail qui nous mène par le bout du mat.

30. – 2 – Que dire de nos balancements ? Peu de choses. Ça bouge dans tous les sens. Difficile de revenir à l’équilibre. Comment lutter contre ces excitations continuelles ? Il faudrait couper net pour tenter de retrouver la sérénité. Les autres te regardent avec un drôle d’air si tu leur dis cela. Complétement barré, ce mec là ! C’est ta petite chanson. Tu tiens la barre, tu t’en moques. Tu souris encore. La nature et les chants des petits oiseaux ne peuvent rien pour toi sans cette amputation franche, voulue, choisie. Ce grand merdre à la face…, à la face de qui ? En fait, il faudrait aussi sortir de cet affrontement perpétuel, des uns contre les autres.

31. – 3 – Nos désirs ne sont plus à la hauteur de ce qu’ils pourraient être. Ils ne sont pas nôtres. Nous sont imposés, sont formatés. Écris ton désir immédiat sur un post-it. Tweete ton meilleur désir tout de suite, ajoute un hashtag et un émoji cool. Mets un arbre. Les arbres, c’est top, même avec des échardes dans les doigts. Nous ne respirons plus. Nous sommes pris dans une accélération infinie. Nous ne sourions plus ou benoitement. Tu souris. Tu ne te sens coupable de rien. Et toute la morale publique n’y fera rien. Tu as juste envie de poser un pied devant l’autre, marcher, toi, tout seul, sans l’aide de roues, de rails ou d’autres outils de locomotion. Tu vas à ton rythme. Tu  n’es plus en rythme. Je te vois sourire… le monde d’après, s’il doit exister, est à ce prix : se débarrasser de l’impatience.

Silence

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes sauf indiquées.

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