Quotidienne #18 : Marcher, lire avec Albert Cossery

Par temps de confinement, si on ne peut pas marcher dans la ville (ou peu), lire est une autre manière de flâner. Un extrait :

          « Il compare souvent la marche à la lecture. Il sait aussi que nombre d’écrivains ont été de grands marcheurs. Marcher permet d’observer et libère l’esprit. On dit que Cioran aimait marcher dans la nuit parisienne, tandis que Cossery déambulait au grand jour dans Saint-Germain-des-Prés. Rousseau parcourait les grands chemins. Établir une liste d’écrivains, de penseurs en marche, exigerait des pages et des pages. Une manière, pour ces esprits épris de réclusion, de rejoindre le monde extérieur, de s’y mêler, de l’absorber afin de l’écrire plus tard, dans l’isolement, après l’avoir passé au tamis de l’intériorité. Des livres naissent ainsi. Et, loin dans l’espace et le temps, certains livres tombent à point et coïncident avec la vie d’un lecteur. Une rencontre naît avec leur découverte ; l’imagination et la pensée d’un auteur croisent, le temps de quelques dizaines de pages, l’existence d’un inconnu, anonyme, qui passe les minutes, des heures même, le regard, la conscience, le corps engagés à suivre des lignes comme on suit des sentiers et des chemins. Un monde s’ouvre, des réalités surgissent, inédites, des aventures s’offrent. Lui, se souvient-il, rencontre Albert Cossery par hasard, une semaine après sa séparation d’avec Laetitia, dans un bar de la place. Posé sur la table, oublié par un lecteur distrait ou laissé là à dessein pour faciliter la propagation des idées d’Albert ? La quatrième de couverture l’intrigue – «Albert Cossery en appelle ici au sommeil comme d’autres à l’inserruction armée» – et très vite il plonge dans Les Fainéants dans la vallée fertile. Cette lecture éveille des émotions enfouiers en lui, ravive des phrases qu’il pourrait écrire s’il était écrivain.

          Ce n’est pas l’exotisme du Moyen ou du Proche-Orient qui le captive. Car si tous les livres de Cossery se déroulent là-bas, dans les quartiers populaires des villes chaudes, en des lieux libres de pluies et de brouillards, dans les périphéries pauvres de la «ville européenne» où se concentrent les richesses de la modernité, tous renvoient nécessairement à la société ici présente, celle dans laquelle il vit, hypermoderne et sûre de ses certitudes malgré la crise qui la hante, crise dont chacun  – quidam, politique, journaliste, intellectuel – parle désormais à tort et à travers. Les gueux que Cossery met en scène et les intrigues dans lesquelles ils s’engagent sont de nature à interpeller les consciences occidentales pour les amener à reconsidérer leur mode de vie. Leurs croyances, les mobiles qui les poussent à agir et penser sont saisis à rebours. Si les histoires racontées par Cossery ressemblent bien à des romans fondés sur l’imagination de l’auteur, lui les considérait avant tout comme des récits soucieux de restituer une manière de vivre et de penser bien réelle. «Je ne suis pas un romancier. Un romancier écrit un livre qui se passe à Paris, en Afrique, n’importe où, et avec n’importe quelle histoire. Forçément, il change de registre, tandis que moi, je travaille toujours avec le même.»

          Chaque livre dispense un discours manifeste sur les plans social et politique. Ils esquissent, envisagés tous ensemble, une démonstration portée par une intention qui les place à la frontière de la philosophie. Cossery présente à son lecteur un précis de subversion doublé d’un art de vivre contre la modernité et le gouvernement des puissants. Cet art de vivre, de penser, semblable à un nihilisme joyeux, émane d’un petit peuple constitué de gens sans importance sociale, aristocrates du quotidien, illustres invisibles gorgées jusqu’à la gueule d’une indéniable sagesse.»

Rodolphe Christin

 


Le-désert-des-ambitions

Ce livre de Rodolphe Christin – d’où est tiré mon extrait ci-dessus – est disponible aux éditions L’échappée. C’est une très belle lecture de l’oeuvre et du génie si particulier de l’écrivain Albert Cossery et une invitation à découvrir ou redécouvrir son oeuvre. A commander dès la fin du confinement.

Une critique du livre par Linda Lê est parue sur la fabuleuse revue en ligne En attendant Nadeau.

 

Albert Cossery est né en 1913 au Caire, il est l’auteur de sept romans. Ayant choisi de ne rien posséder, il vivait depuis 1945 à l’hôtel Louisiane à Paris. En 1990, il a reçu le Grand prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre. Il est décédé en juin 2008. En savoir plus sur Albert Cossery (Wikipédia)

Tous les livres d’Albert Cossery sont parus aux éditions Joëlle Losfeld. Je ne peux qu’en recommander la lecture en totalité. Je ne sais pas lequel vous recommander, car selon les années, j’en préfére un plutôt qu’un autre. En ce moment, ce sont Les couleurs de l’infamie qui me plaisent, le dernier paru de son vivant. Un très beau court-métrage,  « Une vie dans la journée » d’Albert Cossery est paru en DVD en 2005, réalisé par Sophie Leys, où l’on retrouve l’auteur pendant une journée de flâneries à Paris ainsi que des témoignages de son éditrice et des admirateurs de son oeuvre.

Silence

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Une réflexion sur “Quotidienne #18 : Marcher, lire avec Albert Cossery

  1. sauf que si j’aime Cossery je n’ai pas, shame, une honte d’occidentale, mais l’impression d’être avec des cousins
    vrai que suis loin d’en avoir lu beaucoup

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