#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 3 – novembre 2019)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Mois de grands déplacements, géographiques et mentaux, fin d’une époque et démarrage d’un nouveau parcours…

 

1. –  » La mémoire est un lieu magique où coexistent jadis et maintenant, l’absence et la proximité, la cause et l’effet, les vivants et les morts.  » Pierre Bergounioux

2. –  » Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.  » Feuillets d’Hypnos / René CHAR.

3. – CQAC. – Qu’est-il nécessaire aujourd’hui de faire connaître et de transmettre ? « La réponse est de savoir comment survivre dans les bois, quand tout le reste aura disparu. […] La forêt, loin d’être considérée comme un entrelacs de relations complexes entre des existants humains et non humains qui, par leurs interactions quotidiennes, créent un monde aux dynamiques qui lui sont propres, devint une simple ressource. […] Le concept de propriété foncière individuelle était absolument absent de la pensée indigène.  » (Les âmes sauvages : face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska / Nastassja Martin. – La Découverte, 2016. )

4. –  » On s’aperçoit que mille mots nous font défaut pour dire nos forêts.  » (Le détail du monde  : l’art perdu de la description de la nature / Romain Bertrand. – Seuil, 2019.)

5. – Découverte de la poésie d’Anne Sexton grâce à @sabinehuynh sur son Presque dire : il y a mille portes de cela.

6. – Nouvelle courte. – Quand Jo Body comprit que Dieu était du gazon vert synthétique, il tomba par terre, tout autant par stupeur que par incompréhension. Toutes ses représentations mentales furent bouleversées par cette révélation. Sa raison prit la tangente et plus jamais, il ne fut le même. Il essaya de convaincre les personnes autour de lui des « preuves » reçues, venant étayées son affirmation. Il ne récolta que des rires ou des silences gênés par ses proches qui finirent par avoir des doutes sur son état mental. La situation empira quand le directeur d’une enseigne de bricolage appela sa femme. Jo Body était en prière devant le rouleau de gazon vert synthétique, en solde cette semaine-là. Il ne voulait pas partir et empêchait le vendeur de découper un morceau de la sainte divinité. Jo Body fut emmené à l’asile le plus proche. Les médecins conseillèrent ce revêtement particulier pour le sol de sa cellule. Depuis, Jo Body refuse de sortir de la sainte-chambre et se roule par terre toute la journée dans une joie qu’il nous est impossible de comprendre.

7. – La seule révolution viable était celle de l’éducation. Mais elle n’est même plus visible à l’horizon.

8. – Il y a les pays des paroles gelées. Et ceux à la joie gelée.

9. – CENDRARS. – « Une violente averse bousculait le navire, l’eau pénétrait par la jointure des hublots. Nous allumions une petite lampe. Dans la pénombre de la cabine baignée d’air chaud, Pierre à contre-jour emplissait un carnet. J’avais attendu d’être à bord pour lui demander s’il se souvenait de sa découverte, une dizaine d’années plus tôt, de ce vers de Blaise Cendrars, « Gong tam-tam zanzibar bête de la jungle rayons x express bistouri symphonie », fragment de poème qu’il avait intégré à l’un de ses dessins. Il m’avait répondu que, sans doute, à l’époque, je lui avais mis ça sous les yeux. Son père à lui, Cendrars, son père l’inventeur raté ou spolié, l’homme aux affaires calamiteuses, l’importateur de bière frelatée à Naples, le promoteur ruiné d’un palace fantôme en Égypte, l’auteur du brevet d’un ressort pour fermer les portes, finalement revenu à La Chaux-de-Fonds, lui avait offert un livre de Nerval qui allait décider de sa vie. Il avait encore trouvé dans la bibliothèque paternelle. L’Asie russe d’Élisée Reclus et ç’avait été l’invention du Transsibérien. Longtemps après le Brésil, Cendrars avait offert à son fils Rémy La Chute d’un ange de Lamartine. Le fils était aviateur. C’était la guerre. L’ange avait perdu la vie lors d’un vol d’entraînement. Il faut se méfier des livres qu’on recommande aux fils : c’est sur une forte recommandation paternelle, une injonction, que j’avais lu enfant Moravagine. Même s’il me semblait étrange, ce livre, j’avais longtemps pensé qu’il était écrit pour moi puisque mon père me l’avait imposé, j’y trouvais le goût des tours du monde, la parenté du fou Moravagine et du fou Taba-Taba, lequel était alors mon camarade dans l’hôpital psychiatrique où nous vivions. Sans doute les scènes érotiques et pornographiques m’avaient échappé. Pas les Indiens bleus. Lorsqu’il débarque du Formose en 1924, Cendrars rêve de fortunes brésiliennes. Il est pour ça aussi peu doué que son père. Les chats ne font pas des chiens. Il descend l’échelle de coupée, balaie ces dix dernières années : en 14 il vivait encore à Forges-par-Barbizon. Ce Suisse qui pouvait échapper à la mobilisation, de la guerre se laver les mains, avait lancé un appel afin de réunir « des étrangers amis de la France, qui pendant leur séjour en France ont appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, et sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras ». Un an plus tard, un obus lui avait arraché le bras droit et la main avec laquelle il avait écrit cet appel. Cette main jetée dans la poubelle d’un hôpital de campagne avait tracé les vers des Pâques à New York et de La Prose du Transsibérien. C’est déjà un vieux modernisme, dépassé par le dadaïsme et le surréalisme, démodé, des trains et des paquebots comme affiches des Messageries Maritimes, un ananas et un perroquet en métonymie des Antilles. Il imagine se mettre au roman, depuis des années traîne dans ses malles les projets de L’Or et de Moravagine. De sa Remington portative, à bord du Formose, il a peu entendu tinter la sonnette en bout de ligne. Sur le quai, vêtus de blanc, l’attendent Paolo Prado et la petite bande du Movimento Modernista. Il écrira que son mécène était « un homme de la famille d’A.O. Barnabooth, presque aussi riche que le héros de Valery Larbaud, mais beaucoup plus racé, fin, lettré, érudisant », surtout roi du café, riche à millions. Son père à lui était un proche de l’empereur Pedro II. Paolo Prado avait négocié avec Paul Claudel, ambassadeur à Rio, l’entrée en guerre du Brésil auprès des Alliés. Depuis l’armistice, la petite bande vivait souvent en France, skiait dans les Pyrénées. À Paris, Cendrars leur avait présenté Larbaud et Supervielle, Satie et Debussy. Comme les navigateurs normands avaient au seizième siècle emmené des Indiens du Brésil pour les présenter au roi de France, Paolo Prado avait ramené, tel un ethnologue un trophée, un poète moderniste français au Brésil. » (Début de Amazonia / Patrick Deville. – Seuil. – Fictions & Cie, 2019)

10. – Premier degré. – La plateforme Disney+ qui vient d’être lancée aux États-Unis diffuse ce message d’avertissement avant ses plus anciens films : « Ce programme est présenté tel qu’il a été créé. Il peut contenir des représentations culturelles dépassées. »

11. – Le 11 novembre 1983, je découvrais la figure puis l’œuvre de Blaise Cendrars : date que je considère comme celle de ma (seconde) naissance :  intellectuelle, j’avais 18 ans. Un peu plus tard, dans la journée, je lis dans les Carnets de notes de Pierre Bergounioux, à la date du 21 décembre 1980 :  » S’il n’y a ni repos ni cesse à escompter du désir de savoir, c’est qu’il n’y a point de terme à la connaissance. Je continue de lire avec la même avidité, la même tremblante fureur. Je serai, au moment de mourir, dans l’état où je suis entré, par une sorte de seconde naissance, à dix-sept ans.« 

12. – #Strasbourg: un séisme de magnitude 3,3 ressenti à travers la ville. Et un peu plus tard, belle rencontre avec Anne Savelli et Guillaume Vissac pour présenter notre livre commun : Connaître et valoriser la création littéraire numérique en bibliothèque #47 devant une assemblée d’étudiants et étudiantes se préparant aux métiers de l’édition, à Strasbourg.

13. –  » Quatorze ans que le sentiment aigu, chronique de l’écoulement du  temps m’a submergé et je ne parviens plus à imaginer que j’ai vécu autrement. C’est à Limoges que j’ai découvert l’urgente nécessité de m’amender en totalité et que ce qu’il me restait à vivre ne serait pas de trop, si même il suffisait.  » ( en date du 20 décembre 1980, Carnet de notes 1980-1990 / Pierre Bergounioux. – Verdier, 2006)

14. – « Les frontières familières entre les êtres et les choses sont floutées, et tout ce qui était du domaine du commun semble se désintégrer sous les assauts de la modernité et des métamorphoses environnementales. » (Les âmes sauvages : face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska / Nastassja Martin. – La Découverte, 2016. )

15. – « Que se passe-t-il ici ? » Rien ou si peu… « Vsio boudet khorocho, tout ira bien. » Martin, Nastassja. Croire aux fauves (p. 16). Editions Gallimard.

16. – Une journée contributive wikipédia pour augmenter la présence des articles biographiques de femmes, ce jour, rencontre un beau succès. L’égalité hommes femmes, c’est d’abord du concret,

17. – Distance littéraire entre Strasbourg et Lyon en train : Miette de Pierre Bergounioux (149 pages). Extrait : « Savoir n’est pas nécessaire. D’abord, ça suppose qu’on prenne du recul, qu’on arrête un peu et le temps manque. Il y a trop à faire pour qu’on s’offre le luxe de s’interrompre un seul instant. Les choses sont là, obstinées dans leur nature de choses, corsetées de leurs attributs, rétives, dures, inexorables. Elles réclament toute la substance des vies qu’elles soutiennent. Encore le temps dont celles-ci sont faites ne suffit-il pas toujours. Il faut y verser quelque fureur. C’est à ce prix qu’on demeure.« 

18. – « C’était un garçon et la différence qu’il y a, ce qui les distingue des filles, c’est qu’ils ne croient pas pouvoir tirer d’eux-mêmes une existence à eux. Ils s’en remettent aveuglément sur quelque chose tierce du soin de leur fixer une destinée, de régler leur conduite. Quand elle leur fait défaut et qu’ils pourraient, en son absence, considérer toutes les autres, vivre ailleurs, faire autrement, on les voit dépossédés, par l’empire de cette absence, de tout ce à quoi elle les avait enfin laissés, des lointains, de Paris, du monde entier. » (Miette de Pierre Bergounioux)

19. – Distance mémorielle entre Lyon et Strasbourg en train : Mondes lettrés : fragments d’un abécédaire de Christian Jacob (63 pages) aux Presses de l’Enssib. Même distance qu’au voyage aller mais beaucoup plus de lenteur pour saisir la richesse de cet abécédaire qui a trouvé un prolongement sur le web : à explorer sans modération. Extrait : « Dès que l’on tente de faire revivre ce monde lettré, de multiples difficultés surgissent. Nos sources sont muettes, la bibliothèque d’Alexandrie est étonnamment abstraite et dématérialisée. Peut-on combler les lacunes massives de notre documentation par ce que nous savons des pratiques savantes aux premiers siècles de notre ère ? Aulu-Gelle, Plutarque, ou Athénée nous introduisent dans différents univers de sociabilité savante, entre les salons de riches protecteurs ou de notables des mondes lettrés, et nous font découvrir les pratiques d’enseignement et de discussion sur les textes, les manières de problématiser ce que l’on lit, le recours à des ouvrages de référence pour identifier un livre ou éclairer une difficulté d’interprétation, les jeux érudits à base de questions-réponses, le maniement des citations et les prouesses mnémoniques des grands lecteurs. Si la bibliothèque d’Alexandrie est à ce point absente de nos sources, c’est pour une part en raison de sa nature et de son statut : elle est la collection de livres mise à la disposition des lettrés et savants accueillis dans le Musée, ce lieu dévolu aux Muses et aux choses de l’esprit, dans l’enceinte du quartier royal. Elle n’est pas un monument.« 

21. – « Chaque lecteur vit une expérience intime et particulière de la bibliothèque. Son choix de livres, sa manière de lire, cursive ou plume en main, sa récolte de mots, d’idées, d’informations, le travail de sa réflexion, ses rêveries digressives, tout cela fait que le public d’une salle de lecture est une juxtaposition d’univers singuliers, autonomes, incommunicables, qui partagent toutefois, dans le silence ou la faible rumeur de la bibliothèque, la rencontre avec les voix et les pensées de l’absent. La lecture tient de l’évocation des ombres, de l’évocation des morts, où les chants et les savoirs, les imaginations et les mémoires de ceux qui ne sont plus reviennent à la vie. Cette expérience peut être marquante ou banalisée, atténuée ou fulgurante. Il m’est souvent arrivé de réaliser qu’après une journée de travail en bibliothèque, je n’étais plus tout à fait le même, ma mémoire, mon champ de réflexion, mon espace imaginaire s’étaient enrichis ou subtilement modifiés. Car la bibliothèque est aussi une cosa mentale. Elle est ce que chaque lecteur construit, s’approprie, mémorise au fil de ses lectures. Elle est composée de ces découvertes, de ces surprises, du patient dialogue avec les livres, de l’empreinte évanescente ou durable des textes lus sur les tablettes de la mémoire. La bibliothèque mentale, entre mémoire et imaginaire, est un paysage affectif autant qu’une architecture intellectuelle. » (Mondes lettrés : fragments d’un abécédaire de Christian Jacob (63 pages) aux Presses de l’Enssib.)

22. – Un déluge exceptionnel d’étoiles filantes attendu cette nuit, à 5h50. Deux spécialistes prévoient une activité bien plus intense que d’habitude vendredi 22 novembre, avec quatre fois plus de météores que pendant les pics habituels de l’été.

23. – « J’utilise toujours dans mon environnement de travail informatique l’équivalent de ces carnets. Certaines start-up de la Silicon Valley ont en effet conçu leurs avatars numériques, qui peuvent être configurés selon l’inspiration de l’utilisateur : choix d’une spirale, hauteur et largeur modulables, présence ou non de lignes, place des onglets, couverture que l’on peut personnaliser par une image de son choix. On peut surligner en couleur, souligner, changer de police, de graisse et de format de caractères. Ces notebooks respectent l’ergonomie du carnet de papier à une réserve près : il est impossible de voir deux pages se faisant face. On ne peut consulter le carnet qu’une page après l’autre. Les carnets numériques comportent cependant de nombreuses fonctions nouvelles : on peut y inscrire des enregistrements sonores, des contenus Web, des images et des diaporamas. On peut créer des liens hypertextuels à l’intérieur d’un carnet, entre différents carnets ou entre un carnet et tout document archivé sur son disque dur. Les carnets sont indexés en texte intégral et l’on peut retrouver en un clin d’œil les notes que l’on a prises sur un sujet donné. On peut même effectuer cette recherche sur la totalité des carnets que l’on a créés. J’ai ainsi une quinzaine de carnets différents : un carnet où j’archive et classe thématiquement des articles prélevés dans des blogs ou sur des quotidiens en ligne, un carnet voué à mes projets d’écriture, six carnets consacrés aux Lieux de savoir, un par volume, un carnet synthétique, un carnet pour le chantier de l’édition numérique des Lieux de savoir, un carnet coffre-fort qui archive tous mes login et mots de passe, un carnet pour mes notes de lecture, à chaque livre sa page, un carnet pour le suivi de mes étudiants à l’École des hautes études en sciences sociales, un carnet pour tout le travail d’administration de la recherche, entre mon équipe et le LabEx Hastec (Histoire et anthropologie des savoirs, des techniques et des croyances). Ces carnets matériels ou numériques sont la face cachée de mon travail. (Mondes lettrés : fragments d’un abécédaire de Christian Jacob (63 pages) aux Presses de l’Enssib.)

24. – « On réclame des trouvailles, des inventions, des écarts. On ne sait pas de quoi cela pourrait avoir l’air. Il n’est pas question, en effet, de légiférer, ridicule, à sa table sur ce que les artistes devraient faire. Tout juste peut-on saisir l’occasion de la rencontre avec certaines œuvres pour essayer de percevoir ce qui se joue, en acte ou en puissance. » (Contre le théâtre politique / Olivier Neveux. – La Fabrique, 2019)

Pendant ce temps – Méditerranée : les corps de sept migrants retrouvés près de Lampedusa.

25. – La lenteur. C’est la lecture qui m’y a conduit. Après avoir couru en vain auprès de chimères…

26. – Faire : à repasser, en boucle.

27. – La ville, de plus en plus inhumaine, en bascule.

28. – Ça ne peut plus durer comme ça. Je n’ai d’ailleurs pas à faire semblant. Quand donc cette pensée est-elle venue ? via les tweets du bot Sandor Krasna @KrasnaSandor

29. – Non seulement je suis pour l’interdiction du travail le dimanche mais également le samedi #paressefriday

30. – Néant. – Celui qui est né un 31 novembre… sinon, aujourd’hui, je bergounise... miettes par miettes…

 

Silence

A suivre…

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes sauf indiquées.

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