#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 3 – octobre 2019)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

à ce qui nous lie…

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1 – Découvrir la pensée d’Antoinette Rouvroy : « Le concept de données personnelles n’a pas vraiment de sens dans un contexte de données massives et il risque même de nous induire en erreur. Ce qui confère une utilité, une valeur aux données, ce sont les corrélations qu’elles permettent de faire apparaître entre des éléments infra-personnels, donc des fragments insignifiants, de purs signaux. A des fins de ciblage marketing, on cherchera ainsi à savoir si un certain volume mensuel d’achats sur Amazon est corrélé avec un certain nombre de trajets annuels en avion. Ces données sont détachées des noms propres et ne sont associées à aucun sujet. Ainsi découpées, elles nourrissent des modélisations construites par des intelligences artificielles. C’est pourquoi la critique de la technologie me semble souvent mal adressée. Elle reste emprisonnée dans une vision dépassée du monde, selon laquelle nous serions des sujets espionnés par un pouvoir centralisé. La situation est presque plus inquiétante. Dans notre monde, les sujets ont disparu. Il n’y a plus personne ! Il me paraît plus exact de parler de capitalisme numérique que de capitalisme de la surveillance. Non seulement Big Brother n’existe pas, mais nous n’avons jamais été si peu considérés et regardés qu’aujourd’hui. » Très bel entretien entre Antoinette Rouvroy et Alain Damasio : Passer entre les mailles dans le Philosophie magazine d’octobre 2019. Pour approfondir, lire l’article autour de la notion de Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation : le disparate comme condition d’individuation par la relation ? par Antoinette Rouvroy et Thomas Berns

2 – Écouter la radio ce jour lors d’un trajet autoroutier entre Draguignan et Marseille – moi qui n’écoute ni regarde plus radio et télévision et ne jette un œil sur les journaux qu’avec une infinie précaution – et n’entendre, sur France Culture !, que des idioties dont un éloge du transport aérien qu’il faudrait rendre accessible aux 7 milliards d’humains par souci … d’égalité !

3 – » Alors que de toutes parts le besoin se fait sentir de retisser des liens respectueux avec la terre pour faire face à une crise écologique sans précédent, que les injustices sociales et les inégalités territoriales, déjà béantes, ne cessent d’augmenter, et que la concentration des leviers de l’action publique entre les mains des professionnels et d’experts impose d’ouvrir la voie à une démocratie plus directe, le pouvoir politique français a proposé en 2014 puis en 2017 une recette miracle en créant 13 villes (puis 22) dotées du statut de Métropole, et de 13 nouvelle méga-régions. On connaît les superstitions associées au chiffre 13. Quel sort s’agit-il ici de conjurer ? » Les métropoles barbares / Guillaume Faburel. – Le passager clandestin, 2018. INDISPENSABLE LECTURE.

4 – « Il est aberrant de considérer que la connaissance et l’ensemble des savoirs étant directement accessibles, il n’y aurait plus qu’à s’y plonger à l’envi. Nous avons d’autant plus besoin de maîtres dans ce libre accès que nous sommes passés de l’arbre au labyrinthe, d’un monde où les savoirs étaient classés et contrôlés par des autorités traditionnelles à de nouveaux mécanismes. Il ne s’agit pas de juger négativement les évolutions en cours, mais de veiller à ce que les clefs d’accès soient conférées au plus grand nombre afin que l’accès technique soit corrélé avec l’accès intellectuel. » Riposte digitale : Pour des maîtres d’armes des réseaux / Olivier Le Deuff. – Publie.net, 2019.

5 – (INTER)ACTION. – Ce matin, création de l’association ARCHIPEL NUMÉRIQUE à Strasbourg qui a pour buts de créer un espace de réflexion, de création et de diffusion autour des nouvelles formes du livre, des narrations à l’ère numérique et des pratiques renouvelées d’écriture et de lecture. D’accompagner activement les auteur(e)s ainsi que tous les acteurs du livre et de la lecture en offrant un réseau d’échange orienté sur les nouvelles modalités d’usage et de pratiques en vigueur dans l’écosystème numérique. L’association poursuit un but non lucratif. Elle a une vocation locale, nationale, transfrontalière et internationale. J’en suis le secrétaire. A suivre… une nouvelle édition du hackathon des éditeurs est au programme.

6 – Hodologie. – Les astronomes ont enfin détecté les filaments cosmiques d’hydrogène qui relient les galaxies entre elles. Vertigineux. Les astronomes ont remarqué relativement récemment que la distribution des amas et des galaxies était moins aléatoire qu’on ne pouvait le penser de prime abord. Se dessine en réalité une sorte de toile cosmique avec des fils de différentes épaisseurs sur lesquels se répartissent les galaxies. Cette architecture n’est pas simplement une construction géométrique ou une vue de l’esprit. Les modèles cosmologiques prévoient en effet qu’elle se matérialise par la présence de grandes quantités d’hydrogène très dilué qui s’écoule le long de ces «filaments» cosmiques. Ce canevas est néanmoins très difficile à détecter puisqu’il s’agit de gaz neutre, très peu dense. Si l’on avait déjà débusqué les «bulles» qui entourent certains amas et superamas lointains et «deviné» la présence des filaments les plus épais, des astronomes viennent pour la première fois de débusquer l’hydrogène qui forme les filaments les plus fins, entre les galaxies. Emmenés par Hideki Umehata, de l’université de Tokyo, ces chercheurs publient leurs résultats dans la revue Science. Les petits morceaux de filaments intergalactiques mis au jour se situent très loin, à 10 milliards d’années-lumière de nous. «Nous les voyons tels qu’ils étaient 3 à 4 milliards d’années après le big bang, à une époque où ces filaments de gaz constituent encore 60 % environ de la matière», rappelle le chercheur.

7 – L’idéologie est partout aujourd’hui. Non pour défendre La Liberté, par exemple, mais pour atteindre l’inutile et stérile satisfaction de tous les fantasmes et désirs humains. Une négation de la nature et de la vie, donc. L’idéologie est toujours mortifère : on peut compter les cadavres qu’elle laisse après son passage. La raison est tombée dans le puits sans fond des Danaïdes. La poésie et la philosophie ? Devenues inatteignables pour le commun des mortels. Les nouveaux gardes rouges de la « pensée bonne » veillent : ces naïfs thuriféraires des assassins. Et le pauvre poète regarde un ciel de nuages échancrés aux mille promesses qui l’apaise un instant.

8 – Nous sommes de plus en plus incapables de saisir les infimes variations des jours.

9 – Bribes de pensées qui arrivent sur nos écrans. Un sujet chasse l’autre. Qui fractionne notre cerveau en milliers de petits points semblables aux morceaux de verre quand le miroir est brisé au sol. Comment continuer de penser ainsi ?

10 – SOURIRE. – L’humour du Gorafi qui fait, au final, lui, du journalisme : « De plus en plus de travailleurs souffrent d’une addiction à leur salaire.« 

11 – « Ce que nous prenons pour des images, des sons ou des déplacements dans le monde des écrans n’est qu’une peau très fine sous laquelle s’empilent des kilomètres et des kilomètres de langage. » #kennethgoldsmith L’écriture sans écriture : du langage à l’âge informatique. @jeanboiteeditions

12 – LES ACTUALITÉS. – Rimbaud avait pourtant prévenu : Je est un autre (L’homme arrêté à Glasgow n’est pas Xavier Dupont de Ligonnès) #lesironiques #précipitations La fonction du fait divers (qui ne concerne qu’un nombre limité de personnes) est toujours celle de masquer ou détourner l’attention des problèmes (qui impactent tout le monde).

13 – Nous vivons en permanence au cœur de l’imaginaire. Un imaginaire non jubilatoire et libérateur, un imaginaire contraint et emprisonnant, tueur parfois. La poésie reste possible quand nous atteignons un stade de lucidité suffisant pour découvrir le visible, sinon elle est inadmissible. Notre réel est un palimpseste permanent de croyances confronté aux croyances des autres.

14 – Inventer une mesure véhémentielle et  sentimentrique

15 – A propos des Ailes du désir. – « J’avais l’impression qu’il nous manquait une certaine légèreté, et j’ai repris l’idée de l’ancien ange. Il fallait qu’il soit joué par quelqu’un que tout le monde connaît. Quels sont les comédiens connus dans le monde entier ? Ce sont les Américains. Si l’on parcourt la liste de ceux qui se sont fait connaître autant par la télévision que par le film, et qu’on cherche quelqu’un d’une grande humanité, il ne reste quasiment personne, si ce n’est Peter Falk. Je l’ai appelé pour lui dire : nous tournons un film, nous en sommes à la troisième semaine, et je ne peux vous envoyer de scénario. Voilà l’idée : ancien ange ; et il y a aussi les autres anges au chômage. Mais vous, cela fait déjà un bon bout de temps que vous êtes un homme et vous leur dites : «  Eh, cela vaut la peine d’être ici, venez donc ! » C’est à peu près, dans une coquille de noix, ce que j’ai raconté à Peter Falk et j’étais plutôt excité. Car enfin, quand a-t-on l’occasion d’avoir Colombo au téléphone ? Il a commencé par être complétement baba, puis, après une pause assez longue, il a fini par demandé pourquoi j’avais pensé à lui. « Par déduction », lui ai-je dit. Parce qu’on l’avait démasqué comme étant un ancien ange. Cela l’a fait rire et, quelques jours plus tard, il s’est embarqué dans toute cette histoire. » (La vérité des images / Wim Wenders. – L’Arche, 1992).

LU dans la presse. – Une famille a été découverte par la police néerlandaise dans le sous-sol d’une ferme isolée du nord du pays où ils vivaient reclus depuis neuf ans pour, selon un média, «attendre la fin des temps».

16 – LES COMPTES A SUIVRE SUR TWITTER.Christian Jacob, le chef d’orchestre des @LieuxDeSavoir #LaPenséeDuJour « Faire est l’antipode de savoir » (Cioran). Je ne suis pas d’accord. Il y a le savoir-faire, l’intelligence de la main. La main sait, réfléchit, se souvient, apprend. Il n’y a pas de savoir sans pratique. Je vais faire un séminaire sur ce sujet… » A suivre donc…

17 – « Nous ne sommes contemporains qu’aussi longtemps que notre compréhension est en éveil. »  Hannah Arendt

18 – HIPPOCAMPE MÉMOIRE (de Silence). – « Les nouvelles portes de la mémoire – La découverte de neuroscientifiques français et norvégiens redéfinit les circuits de la mémorisation par Damien Mascret (Le Figaro)  « Une équipe de chercheurs du groupe du Pr Menno Witter à l’Institut Kavli de neuroscience des systèmes (Université norvégienne des sciences et de technologie) a découvert que la porte la plus importante qui mène au centre de tri de la mémoire (l’hippocampe) n’est pas celle que l’on pensait jusqu’alors. De quoi revoir de fond en comble les troubles de la mémoire, notamment ceux liés à la maladie d’Alzheimer, et ouvrir de nouvelles pistes thérapeutiques. Évidemment, voilà des siècles innombrables que l’on cherche à percer les mystères de la mémoire, avec un certain succès, il faut l’admettre, mais aussi parfois quelques erreurs historiques. La première fut, en 1953, d’enlever une partie du cerveau d’un patient, célèbre sous les initiales H.M., pour le guérir d’une épilepsie sévère. H.M. fut guéri de son épilepsie mais devint incapable de construire de nouveaux souvenirs. En ôtant le foyer épileptique, le neurochirurgien avait aussi enlevé les deux hippocampes. Or, ces structures cérébrales (ayant vaguement la forme de l’animal marin) dévoilent à cette dramatique occasion le rôle crucial qu’elles jouent dans l’élaboration des souvenirs des événements vécus (mémoire épisodique). Non pas que les souvenirs y soient stockés, mais c’est là que s’assemblent les informations sensorielles perçues lors d’un événement (visuel, auditif, etc.). Pour découvrir une fonction cruciale de l’hippocampe, la mémoire spatiale, il faudra attendre le début des années 1970, les travaux du chercheur américano-britannique, John O’Keefe. Il parvient en effet à enregistrer l’activité électrique des neurones de l’hippocampe de rats. Il découvre alors que certaines cellules, qu’il baptise les « cellules de lieu», s’activent systématiquement selon l’endroit de la cage ou passent les rats. Comme si le cerveau possédait un espace fictif en trois dimensions dans l’hippocampe pour y calquer le plan des lieux où l’on se trouve. Une véritable carte cognitive interne ou plutôt une bibliothèque de cartes des endroits parcourus. Il faudra attendre la découverte de deux jeunes chercheurs norvégiens, May-Britt et Edvard Moser, qui viennent de monter leur laboratoire à l’université des sciences et technologie de Norvège, à Trondheim, au début des années 2000, pour que soit découvert le rôle crucial pour le positionnement dans l’espace de cellules du CE médian (cortex entorhinal médian). La découverte de ces «cellules de grille», car c’est une véritable grille qui vient comme des hexagones se superposer aux cellules de lieu découvertes par O’Keefe, complète un véritable système de «GPS cérébral» qui incruste lieux et déplacements dans l’espace. O’Keefe et les époux Moser (aujourd’hui à l’Institut Kavli) recevront le prix Nobel de physiologie ou médecine 2014 pour leur découverte. En 2013, lorsque le Français Thanh Pierre Doan commence sa thèse de doctorat dans l’équipe de Menno Witter, à l’Institut Kavli, le circuit de la mémoire est, pense-t-on, bien établi. Les neuroscientifiques considèrent qu’il y a deux systèmes en parallèle qui convergent vers l’hippocampe. La route principale, qui passe par la porte du CE médian, contient les informations visuospatiales (repérage dans l’espace grâce à la vision), l’autre, par la porte du CE latéral, convoie les informations sur la nature et la qualité d’un objet. En réalité, le travail publié ce 15 octobre dans la revue Cell Reports développe un nouveau modèle des circuits de mémorisation qui mènent à l’hippocampe. Des travaux menés dans le même institut, et publiés l’an dernier, situent également le marquage temporel dans le CE latéral. «Prenons par exemple la madeleine de Proust, dont le goût fait resurgir des souvenirs d’enfance que l’écrivain croyait oublié. L’hippocampe ramène le souvenir de la cuisine de sa tante (où?), tandis que le CE latéral fournit le goût si particulier de la madeleine trempée dans du thé (quoi?) et le moment de l’enfance (quand ?) », explique Thanh Pierre Doan. Surtout, le jeune chercheur découvre que les informations du CE médian convergent vers le CE latéral avant d’aller à l’hippocampe, ce qui en fait la véritable porte de la mémorisation. « C’est toute l’organisation du système de mémoire du lobe temporal qui est remise en cause, conclut-il, le CE latéral s’avère un supercentre d’information. » De quoi réorienter la recherche sur la maladie d’Alzheimer. Mieux protéger ces neurones pour lutter contre la maladie ? « C’est clairement un objectif à terme, répond le Pr Menno Witter, mais le chemin entre science fondamentale et application clinique est long et laborieux. » Au moins dispose-t-on maintenant d’un plan correct. »

19. – Parler peau, parler mains. Perler eau, perler larmes. Via twitter @FlusserJ

20. – Paradoxes. – D’où vient la lumière ? / Perdre son temps sur Internet / Malgré une explosion de la parole, chacun reste sourd. / … /Est revenu, le silence. Via twitter @FlusserJ

21. – J’y pense et puis j’oublie

22. –

30 mai 2013 – Parc Gezi (Istanbul) woman in red – gazée au poivre pendant les manifestations stambouliotes

23. – La curiosité est humilité en action, ennemie de la paresse intellectuelle, source de découvertes.

24. – Dire que l’on peut « voyager » – à pied ou en vélo – dans un cercle restreint aux quelques kilomètres autour du lieu où nous habitons semble une hérésie aujourd’hui. Répéter à l’envi que l’on se moque d’aller à l’autre bout  du monde pendant nos vacances. La main tendue est à proposer en premier « lieu », autour de soi. Il n’y a pas de centre, il n’y a pas de bout du monde. M’importe l’oloé du lieu où je suis, lire écrire et tenter d’être un esprit libre. Fuir la plus petite communauté qui vous enferme dans son idéologie.

25. – « Plus une chose est poétique, plus elle est réelle. » Novalis.

26. – Nos idées ont besoin de nos mains pour se matérialiser. Le plus souvent, c’est un cerveau manchot qui nous empêche de vivre. Nous empêche de dormir. Les mains fabriquent, caressent, accueillent, disent, transmettent la parole via les mots de l’écriture. La réflexion a besoin de ce trajet, de ce temps, entre la pensée immédiate et sa traduction vers les autres. Ceux et celles qui ne veulent plus de distance entre les êtres et en conséquence, d’altérité, sont non seulement incomplets mais partis dans une autre dimension, irréelle et fantasmée.

27. – Prologue de 1 minute et quarante neuf secondes de Riss (Actes Sud, 2019) à propos de la tuerie du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo : « 

Il est impossible d’écrire quoi que ce soit. On pourra photographier, interviewer, filmer ou dessiner. Mais enfiler des mots les uns après les autres comme des perles sur un fil, en s’imaginant qu’on obtiendra un ravissant bijou, est vain. Se croire capable de partager cette expérience avec les autres est une entreprise perdue d’avance. On ne transmet pas une désagrégation. On ne raconte pas un délitement. Il faudrait fabriquer des mots nouveaux pour écrire la biographie de chaque parcelle de chair qui fut retirée de nos corps. Et autant de récits pour toutes les miettes de viande découpée par des milliers de fourmis qui emportèrent sur leur dos un bout de nos tripes et de nos vies. Chaque phrase sera une fausse victoire car il faudra en écrire des milliers d’autres, qui jamais ne suffiront à esquisser le portrait de l’abîme.

À quoi bon écrire ou dessiner. Nos efforts s’effondreront en direction du néant. L’instant où il faudra reposer la plume sera cruel car il sonnera la fin de l’illusion. Celle d’espérer échapper à la solitude. On aimerait n’avoir jamais joué à ce jeu dangereux où l’on imaginait triompher du silence. Le sortilège de l’écriture ou du dessin commence à l’instant où avance le crayon vers la feuille, et il ne s’achèvera que lorsque la totalité prendra fin.

Même épuisé, on a envie de tout détruire. Autour de soi la multitude s’arroge le droit de défaillir, de fuir, de gémir, de réclamer, de conspuer ou de diffamer. Les pleurnichards me dégoûtent, les geignards me révoltent, les nombrilistes me révulsent. Chaque microbe se croit le centre d’un monde qui n’a jamais existé. Sans demander notre avis, ils se sont positionnés au milieu de tout et, par là même, ont expulsé les autres vers le dehors. En se retirant, la sauvagerie a laissé place à la vulgarité. Elle fut l’autre violence infligée à nos personnes. Elle s’est assise à la table des disparus et les a souillés de sa laideur. Il n’est pas possible de décrire la fureur qu’elle a fait bouillonner en moi sans être traversé des pieds à la tête par le désir d’écraser ceux qui ont sali notre journal. Car en lui nous avions jeté pendant vingt-trois ans la totalité de notre énergie, comme des bûches dans une chaudière chauffée à blanc, jamais rassasiée, toujours prête à exploser. Jusqu’à ce mois de janvier, où elle atteint son point d’incandescence ultime.

Il n’est pas sûr qu’il faille permettre à tous de lire ces lignes. Peut-être certains en souffriront-ils. Mais il faut pourtant les écrire, pour la satisfaction d’au moins un seul. L’écriture est un égoïsme dont le seul but est la délivrance de celui qui s’y prête. Les autres peuvent pleurer. Ils seront convoqués au détour des phrases, comme des fous et des cavaliers sur un échiquier où ils ne gagneront rien. La vérité fera encore saigner ceux qui croyaient que tout était fini. Car cela ne finira jamais.

Terrorisme, fanatisme religieux, intolérance primitive. Nos tourments personnels auraient dû avoir l’élégance de s’effacer derrière la nécessité impérieuse de lutter pour des valeurs communes. Mais l’obscénité de notre époque, l’égocentrisme infantile érigé en valeur moderne d’épanouissement ont libéré des flots de narcissisme victimaire aussi déplacé que morbide. Seules la charité et la compassion nous ont été autorisées. Il ne fallait pas se révolter, ne pas désigner de responsables, ni tendre le doigt en direction des lâches et des coupables. Et encore moins dénoncer le prosélytisme de croyances archaïques, de concepts réactionnaires, afin de ne pas heurter ceux qui les pratiquent et veulent les propager pour se sentir moins seuls, enfermés qu’ils sont dans leur pensée moyenâgeuse et totalitaire.

Tout cela fut déjà décrit, et il ne sert à rien de le radoter.

La violence. Elle n’a pas disparu. On l’a supportée. On l’a encaissée. On l’a absorbée. Tapie dans nos entrailles, elle attend le moment d’en sortir. Comme un volcan endormi pendant des millénaires, un jour elle explosera de nouveau à la face du monde. Ou peut-être jamais. Ceux qui croient qu’elle est derrière nous n’ont pas compris qu’elle est maintenant à l’intérieur de nous. Il n’y aura pas de reconstruction. Ce qui n’existe plus ne reviendra jamais.« 

28. – Décalage. – « Ce ne sont pas les catastrophes, les meurtres, les morts, les maladies, qui nous vieillissent et nous tuent : c’est la façon dont les gens rient, regardent, et grimpent dans les omnibus. » (La chambre de Jacob / Virginia Woolf, 1922)

29. – A quelques jours d’intervalle, une même idée : « La réalité sans l’énergie disloquante de la poésie, qu’est-ce ? » (René Char)

30. – « Nous ne vivons plus dans le monde des médias de masse où quelques goulots d’étranglements centralisés étaient contrôlés par une poignée de rédacteurs en chef et dirigés par des entités commerciales ou gouvernementales. On assiste aujourd’hui à l’instauration d’un mode d’information et d’un flux de l’attention radicalement différents : le monde chaotique de la (ou des) sphère(s) publique(s) numériquement connectée(s), dans lequel des citoyens ordinaires ou des activistes peuvent produire des idées, documenter des événements, diffuser des informations à leur sujet et répondre aux médias de masse. Cette nouvelle sphère présente elle aussi des goulots d’étranglement et une certaine centralisation, mais sans commune mesure avec le passé. La sphère publique connectée a émergé avec tant de force et de rapidité qu’on en oublie aisément à quel point elle est récente. Facebook est lancé en 2004 et Twitter en 2006. Le premier iphone, qui inaugure l’ère du téléphone connecté et intelligent, apparaît en 2007. L’ampleur de la connectivité numérique à l’heure actuelle peut nous faire oublier la puissance de ce bouleversement. Cela ne doit pas être le cas. Ces dynamiques constituent des mécanismes sociaux majeurs, en particulier pour les mouvements sociaux, étant donné qu’elles modifient le fonctionnement d’une ressource essentielle : l’attention. » (Twitter et les gaz lacrymogènes : forces et fragilités de la contestation connectée / Zeynep Tufekci. – C&F éditions, 2019)

31. – « Justement, est-il encore possible de contempler dans nos sociétés modernes ou bien faut-il forcément prendre un chemin de traverse, partir loin, au Tibet ou dans la forêt ? L’affût est un principe, un mode de vie, une proposition d’existence, qui s’affranchit du décor. Il y a encore quelques poètes, quelques « flâneurs des deux rives» dans Paris, qui savent regarder. Pour être à l’affût, il faut changer de mode de vie, pas de lieu de résidence. Couper les « notifications », ce terme débile du management. Éteindre les écrans. Fermer les écoutilles. La diffraction empêche l’attention, qui est l’enfant de l’ennui et de la patience. Internet prospère sur notre peur du vide. D’où ce remplissage démentiel par la notification. Il ne faut pas avoir peur du vide mais il faut lui donner d’autres noms : l’absence, le paysage, le souvenir. J’ai de la nostalgie pour l’ornithomancie, la science grecque de divination à travers le vol des oiseaux : c’est un art auquel on peut se livrer quand on a le temps de regarder le ciel. Quand on est «notifié», on n’a pas le temps pour les oiseaux. » (entretien avec Sylvain Tesson pour son nouveau livre La panthère des neiges)

 

Silence

 

A suivre…

Silence… . ..

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes sauf indiquées.

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