#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 3 – mai 2019)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Habiter le séjour des livres…

Blow up

1 – Pour Vilém Flusser, l’image technique est une image produite par des appareils. Comment pourrions-nous appeler les images créées par un poète ou un écrivain ? Des images imaginaires. Des images imaginantes.

Plus loin, toujours Flusser, les images techniques sont des symptômes du monde. « Ce caractère apparemment non-symbolique et objectif des images techniques amène le spectateur à les considérer non comme des images, mais comme des fenêtres. Il leur accorde autant de confiance qu’à ses propres yeux. Du même coup, il ne les critique pas en tant qu’images, mais en tant que visions du monde (pour autant qu’il leur adresse la moindre critique). Sa critique est une analyse non de leur production, mais du monde. Cette absence de critique des images techniques ne peut que s’avérer dangereuse dans une situation où celles-ci sont sur le point d’évincer les textes. » (in Pour une philosophie de la photographie.- Circé, 1993). Les images créées par un poète ou un écrivain sont également des symptômes du monde.

2 – On imagine de plus en plus de dystopies où le langage est l’outil principal du pouvoir (à l’image de 1984). On pense aussi que les mots utilisés par les médias aujourd’hui sont les promoteurs d’une domination anti-démocratique. C’est en partie vrai. Mais qu’en est-il des images ? N’est-ce pas plutôt les images qui promeuvent désormais plus efficacement nos asservissements ? Les mots ne semblent plus avoir de sens pour personne, les définitions fluctuent au gré des idéologies de chacun. Par contre, les images nous frappent directement « au cœur » et nous laissent sans voix, sans réaction la plupart du temps, et provoquent des réactions épidermiques, instinctives, où la raison et le recul de l’analyse sont souvent absentes.

3 – Tout le monde sait qu’il va se passer quelque chose, tôt ou tard. Tu souris. C’est une phrase que l’on entend de plus en plus souvent.

4 – « La froide lumière de l’aube glisse doucement sur le sommet des montagnes ; celles-ci émergent comme des îles dans le sombre océan de la vallée, des volutes de vapeur montant des fourrés accrochés à la roche. Pour le moment on n’entend aucun chant d’oiseau ou de grillon, aucun sifflement du vent dans les arbres. Quand la grande ombre de Maderakka retombera sous l’horizon, trilles et pépiements reviendront en une violente explosion sonore. Pour l’instant, nous restons là, dans un silence absolu. » Début de la nouvelle Sing de Karin Tidbeck.

5 – CENSURES. – Un autre mur – invisible : le Grand Firewall de Chine, dénommé par analogie avec la Grande Muraille de Chine, est le nom usuel du projet bouclier doré, un projet de surveillance et de censure d’Internet géré par le ministère de la Sécurité publique de la république populaire de Chine. Le projet a débuté en 1998 et a commencé ses activités en novembre 2003. Il agit notamment par blocage d’adresse IP, filtre DNS et URL.

6 – Quand je regarde une photographie, je ne dois pas « voir » la technique du photographe. Elle doit être invisible. Trop de technique visible, c’est pas assez de travail et de pari sur celui qui va recevoir la photographie. Un pari sur la confiance. Seul doit rester ce qui est montré et celui qui regarde la photo doit interpréter et/ou sentir – seul – avec ce qu’il est au moment où il la regarde. Je passe mon regard si le photographe affiche sa technique comme s’il nous montrait ses muscles. C’est tout l’envers du monde, le suggestif, l’invisible que nous montre, par exemple, un photographe comme Saul Leiter. Tous ces petits riens que nous ressentons tous les jours – une ambiance que nous aimons sans pour être le moins du monde capable d’expliquer pourquoi nous l’aimons, ni de trouver les mots pour l’exprimer, ce qui est d’ailleurs souvent inintéressant pour les autres et ne convient qu’à soi. Ceci est sans doute vrai pour tous les arts. Et le temps qu’il faut pour y arriver… pour le comprendre… Un art de l’improbable, écrit Vilém Flusser.

7 – Les écrits de Vilém Flusser sur la photographie, le geste du photographe sont jubilatoires mais déconcertants. Son usage de la logique est redoutable et très séduisant. Mais sa vision d’un photographe chasseur me laisse sceptique. Il y a toujours plusieurs chemins possibles. Je ne conçois pas ainsi ma pratique de la photographie. Il se concentre trop sur la technique et oublie ce qui ne peut s’expliquer et qui est la respiration du photographe. Ses écrits renouvellent la réflexion sur l’image et favorisent la comparaison avec ce qu’un Hervé Guibert, un Denis Roche ou une Alix Cléo Roubaud ont pu écrire ou faire en photographie, eux, qui étaient aussi auteurs, écrivains, photographes, mais surtout tous les trois, des poètes, le stade ultime que peut atteindre un auteur quelque que soit son médium.

8 – a) Mots peu usités . – pétrichor et nivéal.

     b) Découverte du travail de Guillermo Kuitca et notamment de ses cartographies. On voit mieux ses œuvres ici.

9 – S’averses et ça repart… #intempéries

10 – REMPLACER LA VILLE ENTRE-CROCHETS PAR CELLE DE VOTRE CHOIX. – Marcher dans [Paris], sans but véritable, sans obligation, est occasion de poésie. La poésie, selon mon expérience, naît de la marche, principalement (je me considère comme poète, principalement). Un certain ébranlement rythmique, résultant de l’alternance fatale de l’arsis et de la thesis (si on ne marche pas à cloche-pied, exercice auquel j’ai renoncé depuis un trop grand nombre d’années), le flip-flop du lever-tomber du pied droit puis du pied gauche, et réciproquement (est-il iambique ou trochaïque ? cela dépend du point de vue), se transmet au cerveau, où il suscite l’éveil des images, des images de mémoire, les images-mémoire qui sont la matière première de la poésie.

Ensuite, parfois, viennent les autres images nécessaires qui sont des images-langue, où la poésie, si elle le peut, pénétrera. De la véracité de cette explication psycho-physiologique, je ne me porterais pas garant. Disons que j’imagine que cela pourrait se passer ainsi, et suis prêt à défendre cette hypothèse, au moins dans les conversations. (Poésie : (récit) / Jacques Roubaud. – Seuil, 2009)

11 – Quatrième de couverture numérique. – « La beauté est vérité », disait John Keats. Pendant plus d’un siècle, ce fut parole d’évangile pour les physiciens. Qu’ils s’interrogent sur l’existence des trous noirs ou qu’ils prédisent de nouvelles découvertes au CERN, ils sont convaincus que les meilleures théories sont belles, naturelles et élégantes. Dans Lost in Maths, la physicienne Sabine Hossenfelder mène l’enquête pour comprendre comment l’obsession moderne de la beauté nous empêche de voir le monde tel qu’il est. Aveuglés par l’élégance mathématique, les physiciens ont développé des théories stupéfiantes, inventé des dizaines de nouvelles particules, décrété des modèles de grande unification. Mais aucune ou presque de ces idées n’a été confirmée par l’observation ― en fait, beaucoup d’entre elles sont tout bonnement invérifiables. En dépit de ces contradictions, les théoriciens sont persuadés que leurs gracieuses équations et leurs formules élégantes recèlent de formidables vérités sur la nature. Et du fait de ces théories « trop belles pour ne pas être vraies », la discipline est aujourd’hui dans l’impasse. Lost in Maths nous rappelle que ce n’est qu’en acceptant le désordre et la complexité que les scientifiques pourront découvrir la vérité sur notre univers. Sabine Hossenfelder invite les physiciens à repenser leur façon d’édifier des théories et rappelle la nécessité, pour les scientifiques, d’accepter le désordre et la complexité afin de découvrir la vérité sur notre univers.

Sabine Hossenfelder est chercheuse à l’Institut des Études Avancées de Francfort (FIAS) et auteur du blog de vulgarisation Backreaction. (Lost in Maths : comment la beauté égare la physique / Sabine Hossenfelder. – Les Belles Lettres, 10 mai 2019)

12 – Toujours vivante est l’image de la terreur de ma grand-mère quand un gros rat lui est passé entre les jambes alors qu’elle sortait du hangar de mon grand-père, hangar où je pouvais passer des heures, enfant, car y était entreposées des collections de revues comme L’illustration, des reader’s digest ou des Vie du rail. Où est née la curiosité ?

Texte ramené à 280 caractères pour participer à l’atelier d’écriture numérique proposé par Emmanuel Vaslin autour de l’autobiographie d’Edouard Levé :

Vive, l’image de la terreur de ma grand-mère : un rat passant entre ses jambes, sortant du hangar de l’aïeul, et où je pouvais passer des heures, enfant, rêvant dans les collections de L’illustration, du reader’s digest ou de La Vie du rail. Où est née la curiosité ?

Et un autre directement écrit via twitter :

10 ans ? Je distribuais place du marché de Crouy : L’Humanité Dimanche avec mon grand-père, cheminot et syndicaliste communiste, vêtu été comme hiver d’une casquette et d’un cache-col rouge, puis nous récupérions un motte de beurre, à saler par ma grand-mère normande #àMainLevé

13 – Il y a souvent grande confusion entre ordre, harmonie et beauté.

14 – « Les grands rêveurs professent l’intimité du monde. » (La poétique de l’espace /Gaston Bachelard)

15 – En ville, dans la cour intérieure de ton immeuble maison, tu te réveilles grâce aux chants des oiseaux qui passent de branches en branches dans les deux arbres ayant échappés pour l’instant à l’envie des voisins de vouloir les couper, pour la seule raison que les branches viennent trop près de leurs fenêtres. Il suffit pourtant de couper les quelques branches qui pourraient poser problèmes. Ce qui a déjà été fait une fois et a sauvé une première fois ces deux compagnons de vie. Bref, beaucoup de discours sur le retour à une vie plus proche de la nature mais dans la réalité que d’incohérences au quotidien pour garder un confort, bétonné et urbain… Le chat dresse la tête. Une mésange vient de se poser sur une branche pour le narguer.

16 – L’incertitude est le sel de la vie. Pourtant, la croyance en une intelligence artificielle démiurgique est dans beaucoup de têtes, même bien faites. Malgré une apparence de discours scientifique, nous nageons en pleine pensée magique. Non, les machines du futur – dites intelligentes – n’ont pas de droits à avoir. Ce sont des objets, des machines, artificielles, semblables aux machines à laver ou aux couteaux, sans pensées à part celles que nous aurons bien voulu leur donner à singer via un programme qui « pioche » dans une base de données. Et que de temps perdu, à discuter de ces choses, – semblables en cela aux batailles théologiques ancestrales – plutôt que légiférer sur des limites à donner à ces outils potentiellement destructeurs des relations humaines, du travail et aux pouvoirs qui les dirigent pour nous asservir davantage.

17 – h3s 523 de Jean-Yves Fick sur ses Gammalphabets.

depuis ce lieu clos

jamais rien ne passe
ici ce qui bruit
pas à pas avance

perdu sous les arbres

puis le vif-argent
des reflets — mais quelle
la lumière affleure

pourquoi cette
auprès d’une eau claire

18 – Lieux. – Des centaines de sans-papiers occupent l’aéroport Roissy CDG.

19 – « Quelqu’un qui n’aurait jamais lu de livre n’aurait pas idée d’en écrire. » ou « La curiosité est toujours frivole mais c’est une grande force. » in Du jour au lendemain avec Alain Veinstein. Création de la notice de Judith Epstein Schlanger sur Wikipédia après écoute de la vidéo sur Tiers-livre et découverte de son travail que l’on pourrait qualifier d’hodologue. L’hodologie en philosophie est l’étude des idées interconnectées.

20 – « La Grenze » (la frontière en allemand). Mais ici, on n’a plus du tout l’impression d’être dans une ville frontière. Le tram vous emmène d’un pays à l’autre, le temps d’un saut de puce, au-dessus du Rhin.

21 – Voir et regarder. Ou plutôt, voir et apprendre à regarder. Ce qui nécessite temps et silence et n’en finit jamais.

22 – L’incertitude, c’est ce qu’aucun algorithme ne pourra coder et c’est ce qui rend malgré tout, optimiste.

23 – Les frictions ne sont jamais imaginaires mais reflets des tectoniques en œuvre.

24 – « C’était du travail d’adolescent, une partie indispensable des dix mille heures de labeur qu’il faut, paraît-il, d’abord consacrer à l’écriture avant de découvrir ce qui se trouve tout au fond d’un artiste. Ou au fond de n’importe qui, peut-être. » (Sur la route et en cuisine : Avec mes héros / Rick Bass. – Bourgois, 2019)

25 – « L’écriture peut s’enseigner, ou pas. Mais être un écrivain – c’est-à-dire cultiver l’ouverture au monde, habiter la couche atmosphérique enivrante située juste au-dessus de nous ainsi que les strates inférieures, parfois effrayantes, qu’il suffit d’un coup de pelle pour découvrir sous nos pieds – cela peut s’enseigner, ou du moins être encouragé. […] C’est vraiment la fiction qui m’a fait passer du statut de lecteur à celui d’écrivain. (Sur la route et en cuisine : Avec mes héros / Rick Bass. – Bourgois, 2019)

26 – Écrire une phrase. Puis une autre qui prend son élan grâce à l’autre. Ou qui tombe. On ne sait pas faire mieux sur le moment. Elle tombe. On souhaiterait qu’elle soit aussi : élan. Et pourquoi l’élan, c’est toujours aller de l’avant, monter plus haut ? Pourquoi ne pourrions nous pas descendre ? Bon, elle tombe, c’est raté. Votre énergie tombe avec elle. Silence. Vous ne la raturez plus puisque maintenant vous pouvez l’effacer de votre écran. Vous souhaitez également l’effacer de votre tête mais elle s’accroche, elle tente de vous attirer à elle. Alors vous la sortez du trou où elle est tombée et vous la modifiez et peu à peu, elle flotte au-dessus des pixels de l’écran. Et se pose délicatement, à la suite de l’autre, sur l’écran. Elle vous fait un clin d’œil et vous vous lancez dans la construction d’une autre phrase et ainsi de suite. Les paragraphes s’enchaînent… qu’il est difficile d’écrire, métier d’artisan, sculpteur de matières immatérielles tentant de faire avec les nœuds dans le bois, de belles pièces à caresser.

27 – Errements contemporains. – Allemagne : une kippa à découper dans Bild pour combattre l’antisémitisme. (Le Figaro. – 27 mai 2019)

28 – Des alternatives existent, un wiki à lire, pour tout savoir : #partipirate 

29 – [PAL du mois] imprimée ou numérique… lectures terminées ou en cours…

Les furtifs /Alain Damasio (La Volte)

Voyages en sol incertain : enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi / Mathieu Duperrex (Wildproject) Écoutez la vidéo sur le lien

Anoptikon : une exploration de l’internet invisible / Olivier Auber (FYP)

Victor Hugo vient de mourir / Judith Perrignon (L’iconoclaste) Magistral

Revue Back Office n° 1 (Fork éditions et B42)

Disque pur / Lucas Lejeune (Editions du Castel)

Post-Histoire / Vilém Flusser Jubilatoire !

Le monde vert / Brian W. Aldiss (Opta) Xème lecture !

La mémoire des œuvres / Judith Schlanger (Verdier) Jubilatoire !

Présence des œuvres perdues / Judith Schlanger (Hermann) Jubilatoire !

Sur la route et en cuisine / Rick Bass (Bourgois)

Lost in maths : comment la beauté égare la physique / Sabine Hossenfelder (Les Belles lettres) La beauté fausse t-elle nos réflexions ?

Moi, Marthe et les autres / Antoine Wauters (Verdier) A lire vite ! Impressionnant !

Amatka / Karin Tidbeck (La Volte) A lire vite !

 

30 – « Dans certains endroits du monde, comme à Davos, les gens aiment se raconter des histoires de réussite. Mais leur réussite financière a un prix inimaginable. » #grevepourleclimat / Greta Thunberg (Kero, 2019)

31 – Faire :

 

Silence…    

CC BY-NC 4.0

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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