Lire et apprendre à lier – Notesdelecture #1 Sebald

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James E. Whistler : Harmony in Blue and Silver : Trouville (1865)

Principe de cette série : Lire et apprendre à lier. Ici, du sable comme effacement, enfouissement, disparition, incorporation, fusion, adaptation, remplissage… Du sable peut-être comme image de la plus petite entité de la pensée arborescente ou encore comme point le plus significatif de la figure du quinconce ? A nous, autres formes de grains de sable, de tirer des lignes, de tisser des liens. Du sable comme image de l’infini, ou chute, dans le sablier – dans le vide. Comme neurone. Et la dendrite comme chemins du labyrinthe intérieur, et manières associées de canaliser l’incertitude. En vieillissant, on comprend l’impossibilité de maîtriser ces incertitudes qui sont le sel de la vie. Sel, petit grain de sable sensible, qui fond sur notre langue avant d’enclencher les réactions en chaîne dans nos âmes. La figure du tamis : quel maillage souhaites-tu avoir pour retenir quelque chose ? Tu voudrais être un hodologue, un relieur de mondes… Tu es déjà un marcheur ou un lecteur, mais c’est presque la même chose…

Grains de sable repérés : W.G. Sebald, G. Flaubert, J.L. Borges… à suivre : F. Herbert, T. Ingold

Extrait catalyseur :

« A l’instar de Michael [Parkinson], Janine [Rosalind] Dakyns, qui demeurait dans une ruelle proche de l’hôpital, avait fait ses études à Oxford. Partant toujours du détail obscur, jamais de celui qui saute aux yeux, elle avait acquis au fil des ans une connaissance intime de la littérature française du XIXe siècle et, en particulier, de Flaubert qu’elle prisait par-dessus tout et dont elle me citait, dans les circonstances les plus diverses, extraits d’une correspondance comprenant des milliers de pages, des passages qui ne manquaient jamais de me plonger dans l’étonnement. Hormis cela, elle avait tenté, elle qui atteignait souvent un stade d’exaltation presque inquiétant au fur et à mesure qu’elle exposait ses idées, de sonder, en leur accordant toute son attention personnelle, les scrupules de l’écrivain Flaubert : une peur du faux, disait-elle, qui le clouait parfois durant des semaines, voire des mois sur son canapé, tourmenté par la crainte de ne plus jamais pouvoir jeter, sans se compromettre irrémédiablement, ne serait-ce qu’une demi-ligne sur le papier. Dans ces moments-là, disait Janine, non seulement il lui semblait totalement exclu de se remettre à écrire mais il était convaincu, en outre, que tout ce qu’il avait écrit jusque-là ne constituait qu’une succession de fautes et de mystifications aux conséquences incalculables. Janine affirmait que les scrupules de Flaubert étaient alimentés par l’abêtissement en perpétuel progrès qu’il n’avait eu de cesse d’observer autour de lui et qui était en passe, croyait-il, de s’attaquer à sa propre tête. C’était, aurait-il déclaré un jour, comme si l’on s’enfonçait dans le sable. Et sans doute cela expliquait-il, comme le pensait Janine, l’irruption si hautement significative du sable dans tous les ouvrages de Flaubert. Le sable y régnait en maître. Les rêves de Flaubert, disait Janine, étaient traversés sans cesse par de formidables nuages de poussière qui se soulevaient au-dessus des plaines desséchées du continent africain, se déplaçaient vers le nord, à travers la Méditerranée et la péninsule ibérique, et retombaient à un moment ou à un autre, comme une pluie de cendres, sur le jardin des Tuileries ou sur un faubourg de Rouen, ou encore sur une petite ville de Normandie, et se frayaient passage à travers les plus minces interstices. Dans un grain de sable pris dans l’ourlet d’un costume d’hiver d’Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaîne de l’Atlas. Il m’est souvent arrivé de m’entretenir avec Janine de la conception flaubertienne du monde ; cela se passait en fin de journée, dans sa chambre où les notes, lettres et écrits de toute sorte s’entassaient en si grand nombre que l’on était pour ainsi dire immergé dans un flot de papier. Sur le bureau, point d’ancrage et foyer initial de cette merveilleuse multiplication du papier, il s’était formé au fil du temps un véritable paysage de papier, un paysage de montagnes et de vallées qui s’effritait progressivement sur les bords, à la manière d’un glacier ayant atteint la mer, donnant lieu sur le plancher, tout autour, à des entassements toujours nouveaux qui se déplaçaient eux-mêmes, imperceptiblement, vers le milieu de la pièce. Cela faisait déjà des années que les masses de papier qui ne cessaient de croître sur son bureau avaient forcé Janine à s’installer à d’autres tables. Ces tables, sur lesquelles le même processus d’entassement s’était finalement soldé par le même résultat, représentaient pour ainsi dire les âges successifs du développement de l’univers de papier de Janine. Le tapis même avait depuis longtemps disparu sous plusieurs strates de papier, et du plancher sur lequel il glissait sans cesse du haut des tables surchargées, il avait même commencé à remonter le long des murs qui étaient tapissés, jusqu’au sommet de l’encadrement de la porte, de notes et de documents punaisés côte à côte, tantôt séparément, tantôt si près les uns des autres qu’ils se chevauchaient partiellement. Sur les livres également, dans les rayonnages, il y avait des papiers là où ils pouvaient trouver place, et à l’heure du crépuscule, tout ce papier reflétait la lumière déclinante, comme le faisait jadis, ici même, m’est-il arrivé de penser, la neige dans les champs, la nuit, sous un ciel d’encre. La dernière place occupée par Janine était un siège disposé à peu près au milieu de la pièce, sur lequel on la voyait assise lorsqu’on venait à passer devant sa porte toujours ouverte, tantôt penchée en avant, griffonnant quelque chose sur une tablette posée sur ses genoux, tantôt penchée en arrière, absorbée dans ses pensées. Lorsqu’un jour je lui dis qu’elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l’ange de la mélancolie tel que Dürer l’a représenté, immobile, parmi les instruments de la destruction, elle me répondit que le désordre apparent dans ses affaires représentait en réalité quelque chose comme un ordre accompli ou, à tout le moins, évoluant vers l’accomplissement. Et quoi qu’elle cherchât dans ses papiers, dans ses livres ou dans sa tête, elle le trouvait en effet très vite, en règle générale du premier coup.

Winfried Georg Sebald, Les anneaux de Saturne (Die Ringe des Saturn), Ed. Actes sud, coll. Lettres allemandes, 1999.

 

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Mur du bureau de Janine Rosalind Dakyns (1939-1994) – Source

Flaubert

« Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la maisonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien Fidèle, mais surtout l’amitié douce de quelque bon petit frère, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d’oiseau. […] Puis le soleil reparut, les poules chantèrent, des moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les flaques d’eau sur le sable emportaient en s’écoulant les fleurs roses d’un acacia. […] Cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d’elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d’autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. […] Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n’en finissait pas. […] Le sable des allées disparaissait sous les feuilles mortes. […] Souvent une charrette passait près d’elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l’absinthe, le cigare et les huîtres. […] les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel était bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleur. […] (Madame Bovary)

Un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’avenue des cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts. […] Sa chevelure, poudrée d’un sable violet, et réunie en forme de tour selon la mode des vierges chananéennes, la faisait paraître plus grande. […] Ils avaient peur de se perdre et d’atteindre le désert, la contrée des sables et des épouvantements. Beaucoup même ne voulaient plus avancer. D’autres reprirent le chemin de Carthage. […] Çà et là un palmier se penchait sur une colline de sable, des sapins et des chênes tachetaient les flancs des précipices. […] Il grava un nom sur une plaque de cuivre et il l’enfouit dans le sable au seuil de sa tente. […] On savait que de simples soldats avaient porté des diadèmes, et le retentissement des empires qui s’écroulaient faisait rêver le Gaulois dans sa forêt de chênes, l’Éthiopien dans ses sables. […] Du sable marin, que le vent avait poussé sans doute à travers la porte, blanchissait un peu les pierres rondes posées dans les niches. […] Il avait remarqué que le vent d’ouest, en poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa largeur une chaussée naturelle. […] Le vent qui soufflait très fort chassait des tourbillons de sable ; ils se levaient comme arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires l’armée punique.  […] On criait, on appelait ; des chevaux attachés à des entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes ; elles étaient rondes, carrées, de cuir ou de toile ; il y avait des huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens. […] les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans les urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d’un golfe plein d’îlots. Des vociférations s’élevaient, suivies d’un long silence. […] Tous s’étaient rangés sur le bord de la mer, en une grande ligne droite. Ils s’avancèrent ensuite comme des tourbillons de sable soulevés par le vent. […] Des trous creusés dans le sable laissaient voir de l’eau ; et déjà quelques-uns étendus à plat ventre y buvaient. (Salammbô)

Borges

« Il me dit que son livre s’appelait Le Livre de Sable, parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin. […] — Si l’espace est infini, nous sommes dans n’importe quel point de l’espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n’importe quel point du temps. »

 

Oui c’est cela qu’il ne peut maitriser, l’écrivain qui écrit : chaque lecture est une réécriture. Chaque lecture est un recommencement. Et l’on peut lire le même livre pendant des années. « Chaque livre est réécrit, dans le silence, par l’histoire d’un lecteur-artiste qui redonne vie à des morts ou rendre présent une absence. » (Philippe Jaffeux). Et ainsi, du sable qui réécrit avec le vent de nouvelles dunes, de nouvelles formes, de nouveaux horizons. le lecteur est semblable au vent.

A suivre…

Silence.

Index agrégatif permanent autour de l’usage du sable dans la littérature (Lectrice, lecteur, merci de m’envoyer vos trouvailles)

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