#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 3 – avril 2019)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Le vent souffle toujours où il veut. Le temps des ballades en 2CV ne reviendra plus. Je reprends mes Bachelard pour cheminer…

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La première image d’un trou noir – 10 avril 2019

1 -[KAMEL DAOUD] Texte lu le 30 janvier 2019 à Sciences Po lors de l’inauguration de la chaire d’écrivain dont il est le premier titulaire. Il anime pendant un semestre la réflexion autour de la création littéraire à travers des cours d’écriture et des master class.

 
Il faut imaginer Jonas écrivain. «Une religion, c’est un livre qui a bien marché.» La boutade d’un ancien ami algérois résume, je pense, le rêve ultime de tout éditeur, de tout écrivain ; l’explication brève de nos monothéismes, mais pas seulement. On peut l’inverser et défendre l’idée qu’un bon livre devient aussi une sorte de religion. Du moins pour l’individu qui y retrouve une voix, des personnages et la joie d’être un Dieu qu’on dérange peu. Cette plaisanterie qui n’en est pas une m’avait frappé par sa justesse. Elle rejoignait mon étonnement ancien, de l’époque de l’adolescence, à propos du «Livre sacré». Comment pouvait­–on soutenir que Dieu était éternel, que son univers créé était infini mais qu’il avait écrit un livre fini, dans un langage au nombre de mots fini? Cela heurtait soit mon bon sens, soit l’idée que je me faisais de l’art d’être un Dieu.
 
Cependant, je l’avoue, c’est avec un Livre sacré que je me suis familiarisé avec la notion d’universalité. Il était dit que le recueil de versets était valable pour tous les temps et toutes les époques. Le lecteur en moi s’en trouvait alors rassuré, mais aussi désespéré. Si tout avait été dit, pourquoi écrire encore ? Et si tout y était dit, quel échec était donc ma vie puisque je ne parvenais pas à comprendre ce livre définitivement ?
 
L’herméneutique était d’un désespérant infini et l’interprétation était un arbitraire. En somme, j’avais le résumé du monde dans la main, mais dans une langue que je ne maîtrisais pas. Cela vaut la posologie d’un médicament qui n’existe pas, rédigé dans une langue morte depuis longtemps.
 
L’idée d’universalité, c’est­-à-­dire d’un récit du monde qui soit à la fois un voyage et un univers dont j’étais le héros, et pas Dieu, c’est la littérature qui a fini par m’en convaincre. Lire assurait plus d’infini que prier. Je ne pouvais choisir l’histoire de mon pays de naissance, mais je pouvais choisir l’histoire du monde. Est­-ce important? Oui, ce fut même vital. Quand il arrive que vous veniez au monde dans un pays où l’histoire du passé est close par le récit religieux et celui de la décolonisation, le monde devient étouffant. Dans le récit religieux, le corps est une impureté, un obstacle. Dans le récit de la décolonisation, le corps est une torture, un cadavre. Dans le récit du monde par la littérature, le corps est une joie, une réincarnation ludique, l’exploit toujours renouvelé. Cela orienta un peu mes goûts et j’ai opté pour la jouissance plutôt que pour la culpabilité. J’ai donc appris à lire avec passion, et l’idée de l’universalité était une forme du bonheur. La littérature, le roman avaient la primauté sur le récit national ou religieux.
 
Ma conclusion, maintenant ancienne et solide, est que le roman est un livre sacré, encore plus dans et par sa multiplicité, son pluriel, qui prend de la puissance depuis deux ou trois siècles. Il n’exige ni la mort, ni la contrition, ni le martyre, ni la repentance. La bibliothèque est le contraire du temps, et son infini est plus heureux que l’éternité. J’en suis venu à adorer l’enfer des bibliothèques. Comme pour mieux me passer du paradis. Quand je vins à Paris pour la première fois de ma vie, je connus un dernier épisode de désespoir bref : je pouvais, dans cette ville, acheter tous les livres dont je rêvais mais je ne pouvais pas tout lire, définitivement. Ce constat introduisit un doute : si je ne pouvais pas tout lire, pourquoi lire encore ?
 
Il m’a fallu du temps pour dissocier l’érudition comme fantasme de la lecture comme plaisir. Ce que je veux vous dire, c’est que je gardais de la méfiance envers les livres uniques. Je veux dire le Livre unique. À cause de lui, les morts sont plus nombreux que les lecteurs. On lui doit quelques extases, mais peu de plaisirs et presque aucune évasion.
 
À l’époque de mes lectures passionnées, l’idée de l’universel était donc ludique, convertible en apesanteurs volontaires, antinomique de la gravité du récit national ou religieux. Je pouvais, en ce temps, définir l’universel comme étant le contraire de l’obligation – scolaire, familiale ou nationale. J’ai lu seul très tôt, et j’en garde aujourd’hui le souvenir d’un grand bonheur.
 
C’est à l’âge adulte que cela se compliqua. L’universel devait être désormais pensé et défini. Pour l’anecdote, j’ai vécu cette expérience à l’époque ou le roman Meursault, contre-enquête est devenu célèbre : partout on me posait des questions que l’on devrait poser à un cadavre. C’est la colonisation qui vous a tué ? Est-ce Albert Camus ? Qu’est­-ce qu’un Arabe sur une plage ou en Algérie ? Écrire, c’est faire un procès ? Avez-­vous lu L’Étranger avec colère ? À quel âge ? Et ainsi de suite. On m’interrogeait comme si je revenais d’une guerre alors que je pouvais revenir d’une plage.
 
Et si je suis ici, maintenant, devant vous, c’est parce qu’il y a une règle implicite dans les champs de la culture dominante : l’universel est toujours, invariablement, nécessairement, défini par des esprits qui viennent des géographies périphériques.
Quand c’est moi qui définis l’universel, cela s’appelle un périple, une ascension, une révélation. Quand un Parisien le fait, il prend le risque d’être accusé de colonisation, d’impérialisme culturel ou de néo-colonisation. Paradoxe du métier : c’est aux écrivains qui viennent d’ailleurs, Turcs, Asiatiques, Africains, « Arabes », que l’on demande de définir l’universel. Peut­-être par narcissisme, par manque de confiance en soi chez l’interlocuteur, par besoin de confirmation, par plaisir d’écouter un récit d’apprentissage à l’ancienne ou par souci de relativiser ses propres certitudes. Il y a du noble et du paresseux, mais c’est toujours essentiel. Personnellement, j’ai accepté de venir, de vous parler malgré la peur, parce que cela m’aide à définir cet étrange métier qui est le mien et à trouver une réponse courte à la question inévitable dans tout entretien : pour qui écrivez­-vous ?
 
Cette question est le sous­-entendu bref de quelques autres :
1. Est­-ce que vous pensez que votre métier est utile puisque la majorité des vôtres ne vous lit pas ?
2. Qu’est­-ce désormais que le roman pour vous, si le lieu du triomphe de l’écriture et le lieu de sa naissance ne sont pas les mêmes ?
3. Est­-ce que la réussite de l’écrivain qui vient du « Sud » n’est pas la définition exacte de son échec ?
Bien sûr, je ne vais pas répondre maintenant, j’ai un semestre pour le faire.Toujours est­-il que je suis un grand lecteur des théologies. J’y vois des métaphysiques avec obligation d’achat et de consommation. Et, pour penser l’universalité, cette ambition du roman, la situation de l’écrivain dans mon monde, la nécessité de l’exil et sa catastrophe, l’obligation de la rébellion et du retour, j’aimerais parler d’une figure biblique intéressante : celle de Jonas.
 
Voici le résumé de sa vie. Jonas a été envoyé par Dieu pour convertir les habitants de la ville de Ninive. Il s’agit de gens absolument étrangers, qui, selon les récits, étaient les oppresseurs de sa propre tribu, les adversaires du Dieu biblique. Les séquences s’enchaînent alors rapidement. Jonas refuse le mandat et s’enfuit. L’expression souvent utilisée pour décrire cette fuite est sublime : « Jonas s’en fut dans la direction opposée.» Pas vers Ninive, mais dans la direction opposée à son Dieu. J’y reviendrai. Ensuite Jonas s’embarque sur un navire pour aller à Tharsis. Une tempête le surprend; un tirage au sort est décidé par les marins, qui finissent par le jeter par­dessus bord pour calmer les flots. Jonas est avalé par un poisson géant, se repent et finit par être vomi, nu et tremblant, sur une plage.
Contraint et contrit, le bonhomme va à Ninive, annonce la fin du monde par le feu, mais Dieu convertit les habitants, qui ne seront pas punis. Jonas est humilié : il ne comprend pas. Dernier épisode : il s’éloigne, s’isole et se morfond. Dieu fait pousser un arbre au­-dessus de sa tête pour le protéger du soleil, puis fait mourir l’arbuste. Jonas en éprouve de la tristesse. Leçon: comment peux­-tu pleurer pour un arbuste alors que tu as refusé ta compassion à des milliers d’êtres humains ? Fin du récit.
 
Il n’y a rien d’épique dans l’histoire de Jonas et ses vicissitudes. Il est venu au monde avant que l’immortalité ne soit, avec le roman, envisagée pour l’homme. Et c’est une infortune de plus. Pourquoi alors revenir sur cette histoire ? Pour quelques raisons. L’une d’elles est la recherche d’une définition de l’idée d’universalité. Car la question que se posait Jonas est la mienne et aussi celle de la majorité des militants, intellectuels, opposants, écrivains, artistes, dans le monde dit «arabe» aujourd’hui: faut­-il partir ou rester? Ces élites sont souvent coincées entre régimes conservateurs fourbes, islamistes en conquête et populations acquises au conservatisme et aux compromissions avec les dictatures pour des raisons de confort ou de terreur. La question qu’on se pose chaque matin, à chaque fois qu’on regarde ses enfants, est donc à reformuler : pourquoi risquer sa vie pour sauver des gens qui sont indifférents à ma personne et à mes engagements? C’est une question qui se pose quand on possède à la fois des livres et des enfants, une famille et des idées, de la dignité et de la lucidité. C’est la question de Jonas face à Ninive. L’intellectuel au «Sud» y fait face, chaque jour, et y répond par l’exil ou la soumission. Le silence ou le départ.
 
Il y a cependant, peut-­être, une troisième voie étroite : l’écriture. Je veux dire la littérature, le roman, la langue, l’expression, l’œuvre. Il faut imaginer un Jonas qui ne serait pas allé à Ninive, qui n’aurait pas fui vers Tharsis mais qui aurait écrit quelques livres. C’est une dispense peu noble. Mais pas tant que ça. En écrivant, Jonas aurait trouvé un compromis mais aurait résolu une ancienne énigme : comment le Dieu biblique est­-il passé du statut d’un dieu tribal à celui d’un Dieu universel? Car ce qui surgit avec cette fable, c’est la question de l’universalité en devenir de cette divinité solitaire. Le ciel, à l’époque de Jonas, était encore une étendue, pas une sphère. Sa rotondité fut inventée à ce moment. Du coup, on comprend mieux l’expression « il s’enfuit dans la direction opposée ». À l’époque, le dieu biblique n’était pas universel, le ciel n’était pas totalement souverain, il y avait des endroits où il ne régnait pas encore. Après Jonas, par extension de sa compétence aux étrangers, Dieu est devenu universel et on ne peut plus lui échapper puisque le ciel est devenu sphérique. La direction opposée n’est plus possible. Elle n’existe plus. Sauf que ce totalitarisme primaire a aussi perpétué son revers, l’idée de dissidence. Du coup, j’aime imaginer que toute écriture répond au choix de prendre « la direction opposée ». À la fois digression et dissidence, éloignement, rébellion. J’ai toujours vécu le roman comme une interruption courageuse du monologue d’un dieu ou d’un diable. J’ai toujours aimé écrire en commençant par trois points de suspension: cela me dispense de la gravité, interrompt le solennel et le souverain, réintroduit l’aparté. Pour Jonas, ce fut la question inédite de la compétence à l’universel, comme on le dit de la justice: sauver des gens qui vous sont étrangers, se préoccuper de leur salut et de leur bonheur est la définition la plus simple de l’universel et de l’universalité. C’est encore la question qui se pose à l’Occident face aux migrations et aux altérités. Mais aussi aux intellectuels et écrivains du « Sud ». Jonas a inventé l’idée du salut universel. C’est une bonne chose; mais c’est aussi une catastrophe. Car on peut s’y consacrer par l’empathie, mais aussi s’y exercer par la colonisation, la conversion, l’inquisition. Le mot catholicisme tire son origine du mot grec « universel ». Tragiquement.
 
J’aime aussi ce moment où ce prophète s’embarque dans un navire. Cet épisode est presque une caricature du sort des exilés. Ils peuvent se confondre, s’éloigner, tenter la démission, ils sont rattrapés. Dans le cas de Jonas, ce Dieu moqueur se réincarne sous sa forme la plus primitive : un jeu de dés. Il y a, dans le recours par les marins au tirage au sort, une moquerie : le pire qui puisse arriver à un prophète, c’est bien entendu de dépendre du hasard. L’épisode de la baleine est un moment esthétique rare dans le récit biblique: le mythe païen y est encore décelable, à peine dégradé par la pédagogie de la résurrection christique future. Le symbole n’est pas encore vertigineux avec l’invention du christianisme. J’aime aussi imaginer l’occidentalisme des marins, leur univers : il s’agit de vies dépendant d’autres divinités, d’une autre vision du monde, confrontés à la tempête, l’élémentaire, la vague qui submerge, démographique ou aquatique. Ils y répondent en cherchant un bouc émissaire. Il n’y a pas de nécessité à s’attarder sur le parallèle évident avec notre époque.
Dans tous les cas, la fable propose une alternative mathématique: le monothéisme ou le hasard. Le Dieu ou le dé. Dans ce cas, le hasard punit le dissident, réintroduit la menace de l’irrationnel, dégrade la possibilité de destin en jeu d’aléatoires. C’est un chantage injuste, mais c’est un choix offert. Personnellement je préfère la probabilité au monothéisme, elle me laisse la possibilité de construire mon destin par l’arbitraire de la langue et des signes.
Avançons. Il reste deux épisodes. Jonas revient, vomi par le poisson. Il arrive à Ninive et là son Dieu consomme le climax de sa moquerie : les habitants sont sauvés et Jonas dupé. C’est un moment important. Un dieu se sert d’un homme pour le démentir. Avec Ninive condamnée et sauvée, on se retrouve avec un futur et un présent qui peuvent être annoncés et, en même temps, démentis. La prophétie révèle aussi la vanité de ce métier.
La mission de Jonas est donc de se désavouer dans le faste de ses certitudes. Il est porteur de la contradiction de sa vocation: annoncer que quelque chose de mauvais va arriver pour que, justement, cela n’arrive pas.
 
J’y retrouve, soumise à la dérision et à l’épreuve, la fonction même de l’intellectuel au «Sud»: être l’annonciateur à la fois de la mauvaise nouvelle pour les siens et, partant, de la possibilité de ne pas y être soumis. Qu’est­-ce que l’intellectuel, sinon le prophète de ce qui ne doit pas arriver et qui ne peut être évité que par l’annonce de son imminence? Changer l’avenir inévitable juste en l’annonçant, en l’écrivant. Je retrouve dans cette contradiction la vocation d’un vieux métier : lire l’avenir pour le voir se corriger sous l’effet même de notre regard.
 
Concluons : à la fin, Jonas se voit confronté au dernier épisode de cette fable sur l’altérité – la compassion. Le mot a été contaminé par le religieux, dès sa naissance, et a été à peine libéré par le vieil humanisme. Dans le cas de Jonas, c’est l’homme qui est sensible à la mort d’un arbuste mais pas à celle de centaines de vies, à Ninive. Ce n’est pas étranger à notre époque. Le cloisonnement de conscience est un étrange réflexe: on se baigne chaque été dans la même mer intérieure, la mer du milieu, que jonchent par leurs lenteurs les cadavres des migrants noyés. Et on s’érige en victimes de l’Occident, qu’on accuse de racisme alors qu’on reproduit ce racisme sur les Subsahariens qui arrivent à Oran, en Algérie. L’arbuste de ce prophète fait partie de la botanique des indifférences. Il se veut l’illustration de cette règle: le contraire de l’universel n’est pas le particulier, mais le régressif.
Mais toute cette histoire aurait été emportée par les vents si elle n’avait pas été écrite quelque part. Le livre est depuis des siècles nécessaire au récit. Il en est le corps. Dans le cas de Jonas, c’est le récit de la naissance de l’universel en tant que transformation de la conscience. C’est un moment clé pour tout candidat à l’écriture: transformer le récit de soi en récit de l’autre, de tous les autres. La formule est prétentieuse, mais il faut s’y consacrer. Écrire, c’est aussi décloisonner la conscience.
 
L’universel n’est cependant jamais un acquis. Il faut le redéfinir. L’extraire de son histoire violente. L’arracher à la vocation des religieux, le défendre contre le procès par les siens. À chaque fois qu’un écrivain émerge du «Sud» et s’en va voyager dans le reste du monde avec ses livres, on le soumet à l’épreuve de la redéfinition de ce qu’est l’universel dans le monde et au procès pour traîtrise chez les siens. L’universalité et l’occidentalité étant confondues, on fait le procès de l’une et de l’autre pour expliquer son exclusion mais aussi pour justifier son refus d’assumer le monde. L’attitude victimaire devient un confort et une justification pour l’immobilité. Le Mal est souvent universel. Le Bien ne l’est pas, étrangement. Et, plus étrangement encore, dès que le Bien se veut universel, il se mue en abus. Alors que faire ? Se replier sur soi et la mémoire de ses blessures ? Se faire le prophète des identités meurtrières, du récit de ses blessures coloniales et de ses rancunes? Ou tenter de se retrouver ? Un écrivain disait cependant que tout traître est en avance sur son époque. Cela console un peu.
 
À la fin, on s’interroge : en quoi redéfinir l’universel et s’en faire le défenseur sans illusions, en rappeler la naissance et la possible mort, en quoi est­-ce nécessaire à l’apprenti écrivain ou au créateur d’art et de sens? Pourquoi faut­-il imaginer Jonas écrivain ? D’abord, si personne n’avait écrit l’histoire de cet homme, on aurait raté la naissance de l’universalité; cette histoire n’aurait pas été connue et donc n’aurait pas été universelle. Écrire, c’est prétendre en garder la mémoire et en confirmer la définition. Ensuite, cette histoire rappelle l’une des règles de la créativité : le décloisonnement de la conscience, l’obligation de voyager dans le sens opposé à son monde et de risquer la tempête et le hasard. Enfin parce que, démenti et moqué, Jonas illustre une vieille règle du métier : la vocation prophétique annonce l’inévitable qui est évité justement parce qu’il est annoncé. Obscure loi : quand on écrit, on se libère dangereusement. La littérature, qu’on lise ou qu’on écrive, est le contraire du destin.
 
J’ai essayé de parler d’universalité car c’est un mode d’imagination nécessaire à la création, littéraire ou autre. Je ne pense pas qu’on puisse écrire sans liberté intime. Du coup, on ne peut pas écrire sans prétention à l’universalité. Sauf que cette idée reste à définir pour être mieux défendue, mais elle reste aussi à ne pas définir pour n’être jamais enfermée dans l’interprétation exclusive de soi face à l’autre. L’universel, comme tension, n’est pas opposé à l’individu ou au concret. C’est parfois un échange de nos irréductibles qui, par ce principe, deviennent négociables. Il faut pourtant en rêver: guérir l’universel de son occidentalité et du refus que lui oppose l’orientalité fantasmée. Le libérer de son histoire hégémonique mais ne pas le rejeter à cause de son histoire. Le guérir de l’exclusion ou de la régression. Ce n’est pas parce qu’on refuse la colonisation qu’on doit refuser le monde, ni parce qu’on l’a admise dans son histoire qu’on en est coupable par hérédité.
 
J’ai la chance d’être maghrébin. Ceux qui connaissent le sens du mot en arabe savent que cela signifie que je suis un Oriental pour l’Occident et un Occidental pour les Arabes. Tant mieux : j’en tire la vocation d’être le centre du monde, à mon tour.
 
Conclusion sur le sujet de ma présence ici : qu’est­-ce alors que l’écriture créative après cette fable ? C’est parfois ce moment exact où je lis un livre qui n’existe pas encore, comme si je venais de l’acheter et que, faute de pouvoir le terminer, je commençais par l’écrire. J’écris alors à partir du centre du monde, sans céder à la tentation culturelle ou narcissique d’en être le nombril, et je raconte.
 

2 – « Lorsque l’on considère un sujet nouveau, on a fréquemment tendance à tout d’abord surestimer ce qui paraît déjà intéressant ou remarquable et ensuite, par une sorte de réaction naturelle, à sous-estimer l’état réel de la situation, quand nous découvrons que nos idées ont dépassé celles qui étaient réellement réalisables. » Comtesse Ada LOVELACE

3 – « L’essentiel de l’activité humaine est maintenant de gérer les ressources. Même la poésie et la religion, d’ailleurs, ne sont plus que des moyens, des outils très pratiques pour nous dire comment vivre, nous soulager de l’angoisse de la mort ou nous divertir par quelques rimes avant de retourner bosser. » Sauver le monde / Yann Kerninon. – Buchet-Chastel, 2019.

4 – LOVECRAFT et le savoir interdit :

« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »

— H.P. Lovecraft, L’Appel de Cthulhu — I. L’horreur d’argile ; édition présentée et établie par Francis Lacassin, Paris, Robert Laffont, 1991, p. 60

5 – Lovecraft : même passage qu’hier dans une nouvelle traduction de François Bon, parue au Points poche :

« La chose la plus miséricordieuse en ce monde, je crois, c’est l’inaptitude de l’esprit humain à corréler tout ce dont il est témoin. Nous vivons sur une placide île d’ignorance au milieu de noires mers d’infini, et cela ne veut pas dire que nous puissions voyager loin. Les sciences, chacune attelée à sa propre direction, nous ont jusqu’ici fait peu de tort ; mais rassembler nos connaissances dissociées nous ouvrira de si terrifiants horizons de réalité, et la considération de notre effrayante position ici-bas, que soit nous deviendrions fous de la révélation, soit nous en fuirons la lumière mortelle dans la paix et la sécurité d’une nouvelle ère d’obscurité.»

6 – « Trou noir: un «résultat inédit» annoncé mercredi : une collaboration internationale de radiotélescopes et d’observatoires, l’Event Horizon Telescope, visant à capturer la première image d’un trou noir, annonce en grande pompe «un résultat inédit» pour mercredi 10 avril. Le mystère est très bien gardé sur ce qui sera dévoilé mais les gros moyens sont mobilisés : «au total, six grandes conférences de presse se tiendront simultanément dans le monde entier: en Belgique (Bruxelles), au Chili (Santiago), en Chine (Shanghai), au Japon (Tokyo), à Taipei (Taïwan) et aux États-Unis (Washington)», précise l’Observatoire européen austral (ESO). En avril 2017, huit télescopes répartis à travers le monde avaient ciblé simultanément deux trous noirs: Sagittarius A* au centre de la Voie Lactée et son congénère de la galaxie M87. Avec un objectif: tenter d’obtenir une image. Car si on parle de trous noirs depuis le XVIIIe siècle, aucun télescope n’a encore permis d’en «voir» un. » On a l’impression d’être au début d’un roman de Jules Verne.

7 – Relecture. – Le scribe est celui qui referme la parenthèse… Sov Strochnis…

  • Ω Golgoth, traceur
  • π Pietro Della Rocca, prince
  • ) Sov Strochnis, scribe
  • ¿´ Caracole, troubadour
  • Δ Erg Machaon, combattant-protecteur
  • ¬ Talweg Arcippé, géomaître
  • > Firost de Toroge, pilier
  • ^ Tourse, l’autoursier, oiselier-chasseur
  • ´, Steppe Phorehys, fleuron
  • )- Arval Redhamaj, éclaireur
  • ˇ• Darbon, le fauconnier, oiselier-chasseur
  • Horst et Karst Dubka, ailiers
  • x Oroshi Melicerte, aéromaîtresse
  • (.) Alme Capys, soigneuse
  • <> Aoi Nan, cueilleuse et sourcière
  • Larco Scarsa, braconnier du ciel
  • Léarch, artisan du métal
  • ~ Callirhoé Déicoon, feuleuse
  • Boscavo Silamphre, artisan du bois
  • Coriolis, croc
  • Sveziest, croc
  • ]] Barbak, croc

Liste des personnages principaux avec leurs symboles de La Horde du contrevent / Alain Damasio (La Volte). Bon anniversaire à ce « petit » éditeur.

8 – Les réseaux sociaux et une grande partie du web sont les nouveaux fantômes semblables à ceux décrits pas Günther Anders (télévision, radio et journalisme). Le blog peut-il échapper à la transformation liquide du monde (Zygmut Bauman) et devenir un outil de publication et de propositions qui se moque de cet esprit de consommation générée par ce capitalisme financier déterritorialisé ? Comment utiliser un outil qui fait partie de cette stratégie globale liquide ?

9 – « Le luxe de la contemplation. » (Le jardin de Babylone / Bernard Charbonneau. 1969)

10 – L’attente mondiale : rdv à 15h première image d’un #trounoir

trou noir

11 – WALKABOUT. – Ce qui nous perturbe avec l’espace ouvert qu’est le web est cette mobilité qu’il introduit vers une nouvelle forme de nomadisme. Un retour que nous associons au vide, à l’espace lisse, sans point de repères, sans menhir. Naviguer sur le web, surfer sur le web, un navigateur a besoin de ports pour s’arrimer de temps en temps. Le web n’est pas un espace vide mais plutôt un espace liquide. Même si le monde sédentaire, matériel, urbain tente d’y reproduire ses comptoirs habituels. Tout coule, tout fuit sur le web et le monde matériel peine à y accrocher ses monuments.

12 –WALKABOUT. – Y a-t-il une alternative à l’histoire antédiluvienne d’Abel et Caïn ? Un entre-deux semble possible entre nomadisme et sédentarisation qui ne serait ni une errance éperdue ni une vie rebelle dans les marges ou en lisière des forêts. Peut-on habiter le monde sans créer une nouvelle ville ou sans planter une tente dans un terrain sans limites ? Considérer la terre, l’air et le réel comme un espace total. S’immerger, mais on l’est, on a oublié cette perception. Un autre espace, alors, est celui de la création. Espace ni neutre, ni partisan. Plutôt qu’une berge, une plage infinie. Une page blanche. Un espace où la fuite est une « valeur » positive, un « je préfère ne pas » choisi. La fuite comme allégorie de l’eau qui coule entre les doigts, que rien ne peut retenir mais qui nous dispense tout de même une sensation de bien-être et de modestie. La fuite et l’eau comme images du refus de la sédimentation, de l’agrégat, du groupe. Et l’écriture pour garder la mémoire. S’assoir sur un tronc tombé dans la forêt, seul avec un livre.

13 – Finalement, la photographie, cela va trop vite. On peut difficilement nuancer ou capter ce que nous ressentons. Oui, mais ensuite, on peut retravailler l’image. Tricher, donc. L’appareil photo n’est qu’un outil imparfait.

14 – Une autre baleine.52 hertz est le nom donné à une baleine unique en son genre dont la fréquence du chant est de 52 hertz. Aussi surnommée « la baleine la plus seule au monde ». Détectée pour la première fois dans l’océan Pacifique nord en 1989, cette baleine semble être l’unique représentante de son espèce, son chant ne correspondant pas à la fréquence usuelle des chants des baleines (habituellement de 12 à 25 hertz), et ses déplacements ne suivant pas les voies migratoires du reste de l’espèce des baleines bleues. La baleine a été suivie pendant 12 ans, de 1992 à 2004, par une équipe de scientifiques du Woods Hole Oceanographic Institution, menée par William Watkins, puis Mary Ann Daher.

15 – Notre-Dame de Paris brûle. #Hugo

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Le bossu de Notre-Dame, film de 1939 avec Charles Laughton

16 – « andare a zonzo » : se promener sans but, perdre son temps… in Walkscapes : la marche comme pratique esthétique / Francesco Careri.- Ed. Jacqueline Chambon, 2013. Voir aussi #Stalker

17 – « La nature est une invention des temps modernes. Pour l’Indien de la forêt amazonienne ou, plus près de nous, pour le paysan de la IIIe république, ce mot n’a pas de sens. Parce que l’un et l’autre restent engagés dans le cosmos. A l’origine l’homme ne se distingue pas de la nature ; il est partie d’un univers sans fissure où l’ordre des choses continue celui de son esprit : le même souffle animait les individus, les sociétés, les rocs et les fontaines. Quand la brise effleurait la cime des chênes de Dodone, la forêt retentissait d’innombrables paroles. Pour le païen primitif il n’y avait pas de nature, il n’y avait que des dieux, bénéfiques ou terribles, dont les forces, aussi bien que les mystères, dépassaient la faiblesse humaine d’infiniment haut. Contre l’irrésistible courant des forces naturelles, l’individu et la société humaine ne pouvaient survivre qu’en se refusant. Ils ne pouvaient pas encore se payer le luxe de la contemplation et de l’amour. » (Le jardin de Babylone / Bernard Charbonneau. – Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2002. – p. 17.)

18 – Paradoxes. – Moi non plus les humoristes ne me font pas rire… répondait-il intérieurement à ce tweet. Ils sont devenus semblables aux idéologues qui sévissent en politique ou dans les médias. Le politiquement correct fait des ravages… Par contre, les non-humoristes me font rire, ainsi : « Bayrou : les annonces de Macron constituent «une révolution»« .

19 – Pour Vilém Flusser : définition d’un appareil : jouet simulant la pensée. (in Petite philosophie de la photographie, ed. Circé, 1996) et ainsi des autres définitions… jubilatoire… stimulant…

20 – Je me demande s’il était plus facile d’écrire avant, avant… quand il y avait moins d’images. La lecture ne demande pas le même effort que la vision des images – fixes ou animées. L’attention n’est pas la même. Pourtant, que l’on soit écrivain ou photographe on n’est jamais certain de capter l’attention de celui pour qui on écrit ou photographie.

21 – La poésie (l’art) ne va pas, ne peut pas aller du silence à la parole mais, inversement et nécessairement, de la parole au silence. (J. Ancet)

22 – Finalement, tu te demandes pourquoi un auteur comme Philippe Curval n’est pas plus connu ? A quoi se joue la célébrité d’un auteur ? 

23 – Pourquoi la période actuelle semble si encline à croire aux légendes urbaines, fake news ou autres variations autour de la réalité ? 

24 – Coupeurs d’arbres ? Les bucherons. Pas seulement. Urbanistes et élus : les deux ont en commun de ne concevoir les arbres comme un mobilier urbain comme un autre, à remplacer dès qu’il y a besoin.

25 – Entamé une réflexion sur la nécessité de réformer le droit d’auteur qui ne correspond plus à rien à l’ère de la diffusion massive des images, écrits, sons de chacun.

26 – J’aime les communs, mais pas le commun. Ce singulier qui reste souvent une somme de toutes les compromissions et de tous les préjugés de l’époque. L’universalisme des communs implique une vraie écoute, loin du politiquement correct qui nous tue à chaque respiration malodorante de sa bonne conscience.

27 – Cette Chère Humanité… furtive… lecture parallèles de deux grands auteurs vivants, publiés à La Volte.

28 – Cette accroche d’émission france culturesque a tout l’air d’être sérieuse et scientifique : « Selon une étude norvégienne, nous perdrions jusqu’à 0,33 point de quotient intellectuel chaque année. Alors, l’intelligence de l’humanité est-elle en train de décliner ? » Mais sur quoi est basé réellement le fameux QI ? Ce ton catastrophiste généralisé qui se pare d’arguments scientifiques est de plus en plus utilisé partout. Ton qui ne favorise pas la diversité des points de vue mais une simple vision manichéenne. Le mantra capitaliste et nihiliste Il n’y a pas d’alternative de Thatcher s’insinue inéluctablement dans tous les esprits. Les chemins des possibles sont pourtant toujours innombrables. Et l’esprit critique reste notre boussole.

30 – « Les savoirs font lieu. Les savoirs font lien. Les savoirs font lieu parce qu’ils sont toujours situés, ancrés, incorporés, matérialisés. Les savoirs dessinent des géographies, des topographies, selon de multiples échelles. Du continent au pays, du pays à la région, de la région à la ville, de la ville au quartier, puis au bâtiment, et à la salle, à la table de travail ou à l’étagère de la bibliothèque. Mais aussi ce qui se trouve sur la table de travail ou sur l’étagère de la bibliothèque : les supports d’inscriptions, les instruments de laboratoires, les échantillons, les ordinateurs, les tablettes numériques, les smartphones, les livres, les pages des livres, les images, les dessins, les photographies, les cartes et les tableaux… » Terminer le mois avec les mots de Christian Jacob, publiés le 19 septembre 2017 sur ses Lieux de savoir. Un billet à lire…

 

Silence…

 

CC BY-NC 4.0

 

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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