#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 3 – mars 2019)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

Approfondir, mot du mois… ce qui est bien avec la curiosité, c’est qu’elle ne se lasse jamais…

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1 – Science frictions et fictions des sciences.

2 – « Pour entendre, il faut être silencieux. » (Le sorcier de Terremer / Ursula K. Le Guin)

3 – Paronymiques. – Lire et rire / surtout rire du Livre / livres et ire /  ire du lire / ivre de lire / Ivre de livres / rives du rire

4 – « Le lecteur choisit ce qu’il veut lire et ce qu’il veut entendre, il passe lui-même les livres au crible de sa propre raison, sans jamais déléguer ce travail à des hommes de lettres ou à des politiques, si bien intentionnés soient-ils : il ne s’agit plus alors de penser les rapports entre les hommes de lettres et les institutions, ou entre l’ordre politique et l’ordre des livres, mais de détecter l’affirmation d’un autre mode de lecture, qui fait s’évanouir tous les intermédiaires, tous les filtres, et qui cherche son centre dans une pratique propre de l’écriture et de la lecture – le livre unique, qui préserve des égarements de la bibliothèque, c’est celui qui permet le mieux d’être soi. » (De l’infini des bibliothèques au livre unique : l’archive épurée au XVIIIe siècle / Lucien Nouis. – Classiques Garnier, 2013).

5 – « Il n’y a pas de fin envisageable de la poésie parce qu’il ne peut y avoir de fin du chant, même déchanté, déjanté, hors-chant, ou chant de mort. ». Antoine Emaz est mort. « Ce monde est sale de bêtise, d’injustice et de violence ; à mon avis, le poète ne doit pas répondre par une salve de rêves ou un enchantement de langue ; il n’y a pas à oublier, fuir ou se divertir. Il faut être avec ceux qui se taisent ou qui sont réduits au silence.« 

6 – C’est d’en finir avec ce capitalisme financier qui devrait nous occuper désormais. Être la préoccupation de toutes les propositions politiques alternatives. Décroissantes. En attendant, discours et  médias ne s’occupent plus que de la fin du monde comme tout bon navet hollywoodien…. ce qui évite de réfléchir à un  nouveau commencement. Comme a écrit Gunther Anders, nous sommes depuis Hiroshima, dans la période du délai : celle de notre anéantissement final. Donc, à quoi bon ? La pensée de Gunther Anders tombe à point.

7 – « Qu’était un atlas pour nous, Borges ? Un prétexte pour entrelacer dans la trame du temps nos rêves faits de l’âme du monde. » Maria Kodama, photographe, dans son épilogue au livre commun fait avec J.L. Borges : Le livre de sable. Épilogue situé et daté : Genève, 22 décembre 1987. En décembre 1987, cela faisait plus de deux mois que j’arpentais la ville de Grenoble dans tous les sens.

8 – SIGNES (ou presque). – Lu dans la presse : « Le fonds souverain norvégien se désinvestit des compagnies pétrolières » On lit ensuite : « Le plus gros fonds souverain au monde, celui de la Norvège, lui-même alimenté par des pétrodollars, va se désengager des compagnies pétrolières afin de réduire l’exposition du pays scandinave à l’or noir, a annoncé le gouvernement norvégien vendredi. Si cette décision est dictée par des considérations financières et non environnementales, le désengagement d’un investisseur qui pèse plus de 1000 milliards de dollars sera assurément néanmoins perçu comme un grand coup porté aux énergies fossiles polluantes. »

9 – « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » Paul Klee

10 – Que de poètes en file indienne / à la remise des pris sur le fait / de bailler aux corneilles devant les corps beaux / le lai n’a plus cours / de re-création toujours ont besoin / pour sortir des vers de leurs nez ou pieds / mais lame, où te caches-tu que je te serre bien fort.

11 – Quand ma boite mail est à jour – vidée, je vois le chemin dans la forêt. Une envie irrésistible de m’y perdre nait en moi.

12 – Le suicide ? La liberté absolue mais impossible dès que l’on est père. Pourtant, quand le système politique et ses fidèles spores nous conduisent au suicide collectif, il devient tout à fait impossible de protéger son enfant. Responsabilité, vous avez dit ?

13 –  Début de roman. – L’homme – mais lequel ? – est apparu au Quaternaire et il – qu’est-il devenu  ? – disparut à l’anthropocène dans une crise de mégalomanie particulièrement aigüe, obsédé par les chiffres. 

14 – Une épidémie de rhinocérite multiculturaliste se répand. Zip des paupières… et des cerveaux… Il faut attendre que cela passe… On ne peut rien dire sans être tout de suite insulté, étiqueté, banni.

15 – Ce jour, j’ai acheté un 33 tours. Plus de 20ans que cela était arrivé. Aucune nostalgie.

TWEET de ce jour : Moins de banques, plus de banquise. Ah! que la jeunesse est exquise!

16 – Ce qu’il fallait caler avant de démarrer l’écriture, c’était tous les noms : des personnages mais surtout des lieux. Il était impossible de suivre des chemins si la carte n’était pas tracée. Même le ciel avec son immense vide avait sa cartographie.

17 – Principe : « Il n’y a pas de guerre sur Terremer. Pas de soldat, pas d’armée, pas de bataille. Pas une trace de l’héritage militariste des sagas arthuriennes ou d’autres références qui, de nos jours, sous l’influence des jeux de guerre relevant eux aussi du fantastique, semble devenu incontournable. Déjà à l’époque, je me m’inscrivais pas dans ces canons immémoriaux. Mon esprit ne fonctionne pas sur un canevas guerrier. Mon imagination se refuse à réduire tout ce qui compose une histoire et la rend excitante – le danger, le risque, les défis, le courage – à un champ de bataille. Un héros dont l’héroïsme consiste à tuer des gens ne m’intéresse pas, et j’exècre les orgies guerrières, hormonales, qui infestent nos médias, le massacre méthodique d’interminables bataillons de démons en haillons noirs, aux dents jaunes et aux yeux injectés de sang. La guerre comme métaphore morale est limitée, restrictive et dangereuse. En réduisant le choix de l’action à une « guerre contre », on divise le monde en Moi ou Nous – le Bien – et Eux et ça – le Mal -, on atrophie la complexité éthique et la richesse morale de nos vies en une dualité oui/non, avec/sans. C’est puéril, mensonger, et dégradant. Dans le cadre d’une histoire, cela disqualifie tout solution qui ne serait pas violente et procure un réconfort infantile. Bien trop souvent, les protagonistes de ces fantaisies, se comportent exactement comme leurs ennemis, agissent avec la même violence aveugle – sauf que le héros est du « bon » côté, et finit en conséquence par triompher. Le droit fait la force. Ou bien la force fait-elle le droit ? Si la guerre est le seul enjeu, oui. La force fait la justice. C’est précisément la raison pour laquelle je ne joue pas aux jeux de guerre. Pour devenir l’homme qu’il porte en lui, Ged doit découvrir l’identité et la nature de son véritable ennemi. Il doit découvrir ce que signifie être soi-même. Cela n’exige pas de guerre, mais une recherche, ainsi qu’une découverte. La recherche l’amène au-devant de périls mortels, de deuils et de souffrances. La découverte lui apporte la victoire, le genre de victoire qui ne scelle pas une guerre mais signe le début d’une vie. » (Postface d’Ursula K. Le Guin au Sorcier de Terremer

18 – Dans la bibliothèque, faire la liste des livres jamais lus.

19 – Pastiche : Habiter le web, qu’est-ce que c’est ? Habiter un lieu virtuel, est-ce se l’approprier ? Qu’est-ce que s’approprier un lieu virtuel ? A partir de quand un lieu virtuel devient-il vraiment le vôtre ? Est-ce quand on a mis à tremper les trois idées qu’on trouvent originales sur un blog ? Est-ce quand on s’est fait réchauffer de vieilles pensées par le biais de quelques mots « branchés », sur un réseau social hystérisé par quelques individus déboussolés ? Est-ce quand on a utilisé tous les cintres des identités dépareillées d’une époque indécise et nébuleuse ? Est-ce quand on a punaisé en ligne trois pseudos inspirés des hétéronymes d’un Pessoa novateur mais tout de même, perdu ? Est-ce quand on y a éprouvé les affres de l’ennui et/ou de la jubilation qui nous vident et nous laissent seuls tout de même ? Est-ce quand on a joué avec sa vie privée et sa vie publique jusqu’à l’os ou des anonymats stériles pour faire le malin ? #pérec

20 – La pensée ne peut pas se satisfaire d’une seule fenêtre de notre maison. Elle doit pouvoir regarder le lever ou le coucher du soleil. Tendre son doigt au vent du Nord. Se retourner et sentir les effluves du sud. Sortir sur le seuil de sa maison. Courir vers la clairière de la forêt et dérégler de temps en temps notre boussole intérieure. La pensée est semblable à la liberté du vent. Ne s’encombre pas de ces éoliennes qui tentent d’utiliser votre énergie. La pensée est sans atomes. Ce qui reste mystérieux pour ce monde matérialiste. 

21 – Situations. – C’est mon cinquante troisième printemps, avant-propos à mon cinquante quatrième été.

22 –  « Dans la nature, aucune substance n’est synthétisée si sa dégradation n’est pas assurée : le recyclage est donc la règle. » Barry Commoner.

23 – Certaines dénominations dans l’espace public peuvent poser problème et leur réutilisation par une collectivité – garante de neutralité – également.

24 – Difficile de changer son regard ? Démonstration via les notules dominicales de Philippe Didion.

Lecture. Le Lambeau (Philippe Lançon, Gallimard, 2018 ; 512 p., 21 €).
                          Il y des livres nécessaires, aussi bien pour un auteur que pour ses lecteurs. Celui-ci en est un, aucun doute là-dessus. Nécessaire à Lançon pour revenir sur l’attentat de Charlie Hebdo dont il fut un des rares rescapés et raconter ce que fut sa vie ensuite, nécessaire pour, utilisons le mot pour une fois dans son véritable sens, se reconstruire. Nécessaire au lecteur pour comprendre, dans la mesure du possible, ce qui s’est passé, savoir ce qu’est Lançon devenu, ce qu’il a traversé. Le livre a sa raison d’être, il réussit là où les chroniques hospitalières que Lançon donna à Charlie pendant son séjour à la Salpêtrière avaient échoué. Il fut justement salué à sa sortie, on réclama pour lui le Goncourt et autres lauriers mais un livre nécessaire n’est pas forcément un chef-d’œuvre. Le Lambeau a ses défauts, ses longueurs, ses répétitions, elles aussi nécessaires. Au-delà de sa nécessité, le livre présente un intérêt sociologique : il montre comment un homme reste, quoi qu’il lui arrive, attaché à son milieu. Lançon est un intellectuel parisien, il est tout le temps fourré au théâtre, va plus souvent à l’Opéra que nous autres à Monoprix, fréquente des danseuses argentines et des dissidents cubains, se trouve aussi à l’aise à New York qu’un Didion en Creuse. Eh bien quand il est à l’hôpital, rien ne change : son infirmière est passionnée d’art lyrique, il se fait couper les douilles au son de Jean-Sébastien Bach, il lit Proust sur sa civière, il parle d’art chinois ou de je ne sais quoi avec son anesthésiste et quand on le visite, on lui offre un recueil de poèmes persans. Nous, quand on va chez le coiffeur, la radio est bloquée sur RFM, quand on va à l’hôpital, on nous parle de dépassement d’honoraires, et quand on nous visite, on a des chocolats.
 

25 – Au final, quelqu’un connait-il le vrai nom d’Antoine Volodine ? Peut-être s’appele-t-il Henri Beyle ? Vrai nom en commentaire ? Pour celui ou celle qui sait ? 

26 – Le retour de l’ancien monde ce jour avec le vote de la directive sur le droit d’auteur, censée les protéger, les auteurs ?

27 – Depuis Günther Anders, nous pensons que nous vivons dans une période qu’il a nommé le délai. Entendre : le délai avant la fin du monde. Sa démonstration est impeccable. Mais elle est comme souvent chez les humains égocentrique et définitive. La science nous a permis de comprendre que tout était mouvement, transformations, vie et mort avant renaissance. L’espèce humaine disparaitra – peut-être – mais ce ne sera pas la fin du monde. Ce sera la fin des humains. la vie mutera. Avec d’autres humains…

28 – Début. – Il n’y avait que dans la contemplation du ciel étoilé qu’il retrouvait un semblant de stabilité. Autant de vide au-dessus de sa tête lui permettait de retrouver l’équilibre. Un frisson dans l’échine. Suivi d’une impression de déjà vu et un brin de connaissance s’infiltrait en lui jusqu’au plus profond de son âme. Mais l’âme n’existait plus dans ce monde.

29 – Début. – Je lisais un livre par jour sur cette île. J’étais prisonnier. Une idée en entrainait une autre. Une page tournée me ramenait un peu plus en arrière. Et je n’avais plus qu’une envie : bruler ce bouquin. L’étoile qui me regardait plus haut n’était pas d’accord.

30 – Début. – Il pleuvait tout le temps sur cette île. Je ne sortais jamais de la maison de bois. Le feu crépitait dans la cheminée. Il y avait assez de bûches pour tenir l’automne puis l’hiver. Je marchais en silence sur le parquet qui ne grinçait pas. C’était étrange.

31 – Réapprendre l’innocence. – « Un spectre hante le monde – le spectre du nihilisme. Partout les peuples convergent vers nulle part, n’importe où, n’importe comment. Arrivés à la fin de l’histoire, nous éprouvons le grand désenchantement et devons apprendre à vivre dans le temps de l’errance et du déracinement. L’esprit des Lumières, qui nous servait de boussole dans l’errance il y a quelques décennies encore, a dévoilé sa dimension tragique sous la forme d’un scepticisme généralisé et donc d’une innocence perdue à l’égard de tout et de tous. La retrouverons-nous ? Saurons-nous réapprendre l’innocence, sans toutefois faire semblant ni perdre notre sens critique ? » Disciple de Dada, Yann Kerninon, philosophe et membre du groupe de fuck metal Cannibal Penguin, sort un livre décapant : « Sauver le monde » Chez Buchet Chastel.

« Et tant pis pour ceux qui ne comprennent pas… »

Silence…

 

CC BY-NC 4.0

 

Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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