Proposition 4 (Atelier nouvelle)

1 – Comme c’est l’hiver et qu’il fait encore jour, Nienne est assis devant sa table qui est installée devant la fenêtre. La fenêtre encadre un arbre dans sa totalité. On dirait que la maison a été construite uniquement pour mettre une fenêtre à cet endroit et présenter, saisons après saisons, l’arbre à ceux qui y vivent. Seul, Nienne vit dans cette maison qui est plutôt une cabane, une cabane au sommet de la colline. Elle appartenait à son père. Quand on est en bas de la colline, on ne voit que l’arbre et la cabane est invisible. Nienne est assis à sa table et observe l’arbre. Il prend son crayon de mine et commence à tracer sur une feuille en papier le dessin de cet arbre. Il esquisse le tronc, les branches qui s’étoilent tout autour du centre de l’arbre. Il regarde, se penche, dessine, regarde l’arbre. Recommence. Chaque jour, depuis son arrivée dans cette remise, il passe une ou deux heures à dessiner après avoir passé le même temps à l’observer. Il commence par repérer la structure générale, même s’il ne comprend pas pourquoi telle branche part dans ce sens, et celle-ci, à l’opposé. Quelles seraient les raisons pour qu’un grand architecte ait édicté des règles concernant le sens des branches ? Nienne a décidé, il y a déjà un bon moment, qu’il ne pouvait pas tout comprendre et ne voulait surtout pas s’en remettre à des explications délirantes. Il ne savait pas, point. Il préférait regarder. Voir simplement. Voir ce qu’il voyait. Ce qui n’était pas si simple en soi. C’était son métier de voir. Dessiner. L’arbre au bord du monde, l’arbre au cœur du monde. Parfois, il démarrait par un bout de branche mais ne réussissait jamais à finir son dessin quand il procédait ainsi. Quand Naeco a disparu, Nienne est venu dans cette cabane. Il fait nuit. Il termine son dessin par l’œil de l’arbre qui le fixe. Il ne distingue plus qu’une ombre d’arbre et les étoiles sont si lointaines qu’elles n’éblouiraient que le fonds de la pupille de l’œil d’un poète. Nienne pose son dessin sur la pile de l’étagère, après l’avoir daté et horodaté. Il le regardera demain matin et décidera s’il le garde. Il y a déjà quatre cent dessins. Au début, il dessinait plusieurs dessins dans une journée. Ne gommait jamais. Le trait devait être réalisé d’un jet, sans hésitations, ne devait pas être une suite de tentatives. Il déchirait beaucoup. Il recommençait. Cela faisait presque un an, qu’il dessinait cet arbre, et il n’était toujours pas satisfait du résultat. Il ne savait pas vraiment pourquoi il s’était mis à faire cela. L’année était passée comme une minute et les dessins s’étaient accumulés sur l’étagère, insensiblement. Arbres sans feuilles, arbres avec bourgeons puis arbres avec feuilles et de nouveau, sans feuilles. Parfois, il ajoutait un oiseau, et l’effaçait. Moment d’égarement. Les oiseaux ne restent pas et s’enfuient toujours. Ils ne tiennent jamais la pose. Quoi de plus mobile qu’un oiseau ? Il ne savait pas vraiment ce qu’il cherchait en dessinant tout le temps le même arbre. Nienne descendait régulièrement au village pour faire provisions du nécessaire pour vivre et achetait quelques crayons de bois, au tabac près de l’église. Il parlait très peu aux villageois, qui le prenaient pour un hurluberlu. Malgré les antennes paraboliques sur les toits, ici, on vivait encore comme au siècle dernier. On l’appelait, au village, l’obscur. Il ne souriait pas beaucoup, c’était peut-être pour cela. Maintenant, il est installé dans le noir, dans son fauteuil et regarde le reflet de la guirlande qui clignote, dans son verre de lunettes. C’est le seul mouvement qui le rattache au monde à l’exception du bruit du vent qu’il perçoit à l’extérieur. La guirlande de noël est celle que son père accrochait sur la cheminée tous les ans. Ils venaient tous les deux dans ce refuge d’hiver. Peintre, son père lui avait demandé de dessiner l’arbre pour apprendre à regarder. Son père, pendant ce temps, lisait. C’était le seul moment de l’année où son père ne se consacrait pas à son art. Il fendait du bois, allumait le feu, préparait le repas. Lisait. Puis, commentait les dessins de son fils qui ne s’appelait pas encore Nienne. Il aimait bien ce temps passé avec son père. Dans le noir, il pensait qu’il pourrait maintenant dessiner le flux du vent autour des branches de l’arbre de son père, son arbre à lui aujourd’hui, celui qui fut planté par son père. Et comment il pourrait s’y prendre pour les représenter, l’arbre et l’air, et le vent qui passe entre les branches. Van Gogh s’était amusé à dessiner des volutes sur certains dessins ou dans certaines peintures, mais c’était trop brut. Et puis, il l’avait fait ainsi, Vincent et on ne pouvait pas le refaire. Comme on ne pouvait plus utiliser le je me souviens de Perec. Malgré ce problème (de dessinateur), il pensait qu’il n’y avait rien de plus difficile à dessiner qu’un arbre : figure de l’immobilité et de la permanence. Il avait regardé des quantités de dessins et de peintures des siècles passés. Mais, beaucoup trichaient. Et plus il pensait à cela, plus il se disait qu’il ne savait pas vraiment dessiner un arbre malgré les milliers de dessin qu’il avait déjà réalisé, seul ou avec son père. Vouloir représenter le vent ? Qui souffle comme bon lui semble. Quelle prétention. Il lui fallait maîtriser l’immobilité avant de prétendre vouloir représenter le mouvement. Il avait le temps devant lui, tout le temps et plus aucune attache, hormis cet arbre, encadré par la fenêtre de la cabane.

2 – L’Obscur. La lumière. Ce serait une maison. Ou un trou. Une cabane. Spacieuse, assez pour mettre les livres dans une bibliothèque. Les livres sont des solitudes qui attendent le bon moment pour qu’on les écoute. Plus faciles à ouvrir qu’une huître dès que nous sommes à maturation. Je suis un escargot nommé l’obscur. L’escargot qui porte sa bibliothèque sur son dos ne peut aller que lentement. Et, long est le temps pour ouvrir chaque livre. Et les lire. Et tenter de profiter de leurs lumières, de leurs nuits et de leurs silences. Ce qui ne s’écrit pas, ne se dit pas, se suggère, s’effleure, se susurre entre les lignes, entre les feuilles. Les livres sont dans le couloir, posés sur le sol. Dans le noir. La cabane est trop petite pour abriter une bibliothèque. Les livres n’attendent pas. Les livres n’attendent rien. Je suis à peine silencieux. Sommeille d’un lieu à l’autre. Couvert de nuit et de silence.

3… on rêve, d’ailleurs. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas de quoi, on a mis une virgule pour ne pas en dire plus. On rêve de rêves, qui ne sont pas nôtres, pas de nous, et d’ailleurs, qui s’en soucie ? De l’ailleurs et de tout le reste. Ici, là-bas, en haut, en bas ? Le ruisseau coule en suivant la pente : la sienne. Pouvons-nous nous comparer au ruisseau qui coule de source ? Nous, nous la cherchons toute notre existence, cette fluidité du ruisseau. Ivre que je suis, livre resterai. Ouvert ou fermé. Avec de la nuit et du silence. Le rêve est une fuite vers un ailleurs qui n’est pas pour nous. Faudrait se couper de la réalité, s’isoler sur une île perdue, pour enfin connaître nos rêves, les nôtres, qui ne seraient pas des rêves matériels. Qui ne seraient pas – je l’espère – des rêves matériels. Car, sinon, à quoi bon rêver ? Et puis, d’ailleurs, est-ce que le rêve a quelque chose à voir avec l’imaginaire ?

4 – C’est face à la mer qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle mais au-dedans d’elle. L’endroit ? Une plage. Je pourrai vous donner les données topographiques précises. Je vous les donne : 43°25’14.1″N 6°51’28.5″E. Il suffit de l’écrire, ici. La date, on s’en moque. C’était en 1997, en septembre. C’est face à la mer qu’on est seul. Et qu’on décide de bouger, parler, rire, dessiner, peindre, créer… ou réaliser son propre film. Coupez.

Silence.

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C’est quoi ? : Atelier proposé par François Bon sur son Tiers Livre.

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