Proposition 2 (Atelier nouvelle)

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… et ces instants de bascule dans notre vie – dangereuse par nature – ne sont pas toujours voulus. Sont automatismes, réactions épidermiques et salutaires parfois, comme disait l’amnésique Jonathan, perdu au fond d’une vallée tibétaine à la recherche de celle qui aurait pu briser son silence. J’escaladais un arbre au cœur de la forêt. Je me réfugiais tout en haut de la canopée et je regardais l’horizon. Je regardais le ciel. Je regardais les nuages. Je souhaitais être tranquille. Seul. On ne distinguait rien d’autre que la cime des arbres, à perte de vue. Les arbres étaient devenus notre refuge désormais. Aucun topographe n’avait encore donné de nom à cette gigantesque forêt primaire, en pleine renaissance. Il n’y avait peut-être plus de topographes vivants. Je n’étais rien. Un simple membre de ma tribu. Il me restait un nom, celui que m’avait donné mon père. J’étais Nienne. Je ne savais d’où lui était venue cette idée. C’était un érudit mais surtout un lecteur. Il n’avait pas eu le temps de m’expliquer. Notre fuite des villes, en feu, avait été précipitée. Peu avait survécu. Tout le monde s’était dispersé. Le soleil allait se coucher dans quelques minutes. Les chants d’oiseaux étaient innombrables ce soir. Nous étions où ? Je ne savais pas. Avec mon groupe, ma tribu, nous avions marché pendant des semaines pour trouver ce refuge. Pas au Tibet en tout cas, en Europe ou au Brésil avec Blaise ? Blaise, c’était mon père qui me l’avait fait connaître. Dans mon sac, je n’avais qu’un livre : la légende de Novgorode. Je ne sais pas pourquoi mon père m’avait confié celui-là, plutôt qu’un de nos livres préférés comme celui qui se passe à Venise. Pour m’éviter de penser au vieux monde ? Peut-être. Novgorode, ce livre était une légende en soi. On ne l’avait retrouvé qu’à la fin du vingtième siècle. Tout le monde pensait que c’était une facétie directement sortie de l’imagination foisonnante de Blaise. Des doutes sur l’authenticité du livre avaient surgi dès sa découverte. Mais plus j’y pensais, plus je me disais que mon père m’avait confié un message. Choisir le premier livre d’un écrivain avait obligatoirement un sens. Qu’offrir de mieux à des survivants qui avaient la difficile tâche de tout reconstruire ? Le feu avait tout brûlé, ravagé, il y a vingt ans aujourd’hui. Tout comme l’écrivain qui a une œuvre à construire, les derniers des vivants devaient réécrire leur monde. Le livre expliquait aussi le choix du pseudonyme : Blaise Cendrars. La perte de son aimée, Hélène, disparue dans le feu. Mon père aimait cela. Du feu, des braises et des cendres, nous avions nous aussi vécu cela. Il m’avait donné un nom qui venait de nulle part : Nienne. J’étais son oiseau phénix. Que transmettre à ces enfants pour rebâtir un monde à partir de rien ? Je me souvenais encore de quelques textes de Blaise, du rythme des poèmes et de leurs musiques et de la première fois où mon père m’avait lu Les Pâques. Tous les livres de mon père ont disparu avec lui. Mais j’ai eu le temps de les lire. Je n’étais plus d’accord avec Blaise quand il disait, écrivait, répétait et répétait qu’écrire, ce n’était pas vivre. Notre vie avait complètement changé. Je me demandais quelle réalité pouvait être supérieure à celle de l’imaginaire. Surtout quand ce monde était totalement détruit. On écrivait tout le temps, en réalité. On imaginait. Dans notre tête. A la moindre pause. On imaginait. Simplement, on ne prenait pas toujours le temps de poser les mots sur un support. Peut-être, par manque de courage ou de suite dans les idées. Par modestie, aussi. On imaginait parce que construire était dans notre nature et que nous avions peur de l’ennui. J’aimais bien monter dans la canopée. Je sortais ce vieux calepin et notais tout ce que je voyais ou ce qui nous arrivait avec Naeco, avec les autres, ceux de la tribu qui vivait dans les arbres. J’écrivais petit. Mon carnet était mince. J’étais devenu aussi perdu que Jonathan, mon héros préféré de bande dessinée, à la différence près que je ne savais pas conduire une moto sur les pistes chaotiques des hauts plateaux de l’Himalaya. La vie dangereuse, oui, Blaise, certes. Cela prêtait à sourire, aujourd’hui. La vie dangereuse. C’était le contrat initial. On connaissait le début, en principe, on ne connaissait jamais la fin. On avait de l’appétit ou pas. On souriait ou les crampes d’estomac étaient notre quotidien. Je n’aimais pas toutes les croyances humaines mais je ne leur en voulais pas. Je n’étais pas certain des miennes. Il fallait réapprendre l’optimisme. L’oncle Howard – l’oncle de Jonathan – était un homme singulier et un homme comme un autre dans le même temps. Il n’avait pas su réagir à la jalousie et à tous les sentiments qu’on nous demande d’adopter dès notre naissance. Il n’y avait pas d’écoles de gestion des sentiments. Ce n’était pas cela qui était grave. L’oncle Howard était un simple mortel. Il n’avait pas su voir et accepter la beauté du monde. Il ne l’avait tout simplement pas découverte, ou seulement par bribes et rarement, de temps en temps. Cette quête était la seule qui comptait, se disait Nienne. Quant à l’absolu, ce désespérant absolu, bourré d’idéaux qui nous conviaient à attendre un hypothétique arrière-monde édénique…

Silence.

 

C’est quoi ? : Atelier proposé par François Bon sur son Tiers Livre.

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