Transmettre/traces #1

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11 novembre 1983 – Reims. Tu nais. Tu n’es pas vraiment né ce jour là pour tes parents et pour l’état-civil. Quand tu nais, tu avais déjà vécu 18 ans et quelques jours. C’est un temps de gestation non courant. Tu étais lent malgré tes impatiences et trépignements. Tu étais hors du monde. Tu avais le sentiment que le temps ne passait pas, ne t’aidait pas vraiment.  Tu as eu une enfance merveilleuse, pourtant : libre. Libre de penser par toi même : c’est le cadeau le plus cher que t’ont transmis tes parents et ton grand-père maternel. Tu étais lent parce que tu regardais le monde autour de toi et tu tentais de le déchiffrer. Tu n’y comprenais pas grand chose. Tu ne comprenais pas toutes ces agitations autour de toi. Si l’on te regardait ou t’adressait la parole, tu rougissais.

J’aurais voulu me retourner et lui dire merde, une bonne fois, car le type en question chiala ainsi durant des heures avant de se taire, mais je ne pouvais toujours pas bouger et ma voix rentrée au fond de ma gorge faisait boule comme si j’avais ravalé ma langue. J’étouffais. J’enrageais. Mais j’ai dû aussi roupiller.

Avant ce jour, tu regardais le monde. A partir de ce jour, tu le sang vraiment de tout ton corps. Tu te décides à respirer : inspirer, expirer… recommencer. Avant ce jour, tu te souviens de nuances floues et de traces, d’un sentiment profond d’ennui que venait contrecarrer une inlassable curiosité, celle qui t’habite toujours, qui est à la fois ta force et ta faiblesse. Tu repenses souvent à ce moment. Lui, le philosophe, il appelle cela un hapax, un moment qui change tout. Puis, tu tombes.

Va comme je te pousse. Comme dit le fabuliste : « On a souvent besoin d’un plus petit que soi. »

Tu tombes. Tu tombes dans le monde. C’est ainsi que l’on y arrive, dans le monde. Par une chute. Amortie, en principe. Toi, jusqu’à ce 11 novembre 1983, le monde, tu l’observes par une fêlure, une brèche dans le vernix caseosa de ta première naissance, couche protectrice qui n’avait pas disparu. Il y a ce rien qui t’empêche d’agir. Ce n’est pas la peur. C’est une fascination provoquée par ce trop de lumière, ce tourbillon d’eau dans la rivière. Tu as toujours besoin d’un clair obscur pour avancer. Une pénombre de sous-bois. Pour échapper aux idéologies qui passent. Et ne pas se faire happer par l’une d’elles. Il ne s’agit pas de fuite…

Je ne suis pas ambitieux et quand je me présente ce n’est pas pour m’embusquer à la place d’un autre, mais pour rigoler et avec le vague espoir d’avoir l’occasion d’aller faire un tour. Que voulez-vous, j’ai la bougeotte, moi. Je ne cherche pas à me planquer et pour rien au monde je ne voudrais quitter l’escouade où j’ai de bons copains ; mais tout de même, je suis curieux de tempérament et j’aime bien aller voir ce qui se passe ailleurs, et comment ça va, et comment les gens s’y prennent.

Où que tu sois, tu es toujours au centre du monde. Comme chacun. C’est peut-être pour cela que l’on a dû mal à se mettre à la place des autres. Et se taper dans le dos pour s’encourager plutôt que d’y planter un couteau. Et tu te demandais dans quelle direction partir, par quel chemin rejoindre l’horizon…

De toutes les façons, la mort est au bout, que l’on triomphe ou que l’on succombe. C’est absurde. C’est moche. Mais c’est ainsi. Et il n’y a pas à tortiller.

6 octobre 2018 – Strasbourg. Il nous dit que la littérature commence quand il n’y a plus de je, de tu ou de il. Il m’emmerde de me dire cela. Je vais encore en avoir pour des jours à comprendre. Il cite le linguiste Benveniste et sa définition de la littérature. Il faut que je retrouve le passage. La curiosité est un kaléidoscope devant tes yeux. Comment s’y retrouver ? On a toujours besoin de passeurs… Comment les gens s’y prennent ? , eux. Qu’est-ce que c’est que la vérité ? est l’une des questions sans réponse ou plutôt avec des milliers de réponses. Même les photographies mentent désormais.

Et il n’y a pas à tortiller.

.Et il n’y a pas à tortiller.

Silence

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Balises directionnelles : #Cendrars (en vert, extraits de La main coupée : #lecturehapax ) – #Deleuze – #Quignard # photographie #JoanFontcuberta

 

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