#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 2 – août 2018)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal topographique extime.

En août… torpeurs et joies, cris et chuchotements…

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1 – Se surprendre. – « La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante. Qui souvent s’examine n’avance guère dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte. » (Loin de moi : étude sur l’identité / Clément Rosset. – Minuit, 1999)

2 – Extrait de la bio de François Bon pour la période 1976-1980 : « Reprend goût à lire lors d’un séjour de trois mois à Moscou, fréquentant assidûment la bibliothèque de l’ambassade – d’Axionov à Tchékov. Très vexé par une réflexion de la bibliothécaire : « Pour lire autant en si peu de temps, vous devez faire beaucoup de fautes d’orthographe».

3 – Çà se complique. – L’intelligence est désormais soumis à des quotas, en tout genre.

4 – « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses. » (Louis Lambert / Balzac). Y penser… la vision brève.

5 – « Tout indique maintenant que le livre sous sa forme traditionnelle approche de sa fin » écrit en 1927, Walter Benjamin. Il précise : « l’écriture avait trouvé un asile dans le livre imprimé, où elle menait sa vie indépendante, est impitoyablement traînée dans la rue par les publicités et soumise aux hétéronomies brutales du chaos économique. C’est l’apprentissage sévère de la forme nouvelle. Elle qui, il y a des siècles, commença progressivement à se déposer, en passant de l’écriture manuscrite qui repose inclinée sur des pupitres, pour finalement se coucher dans l’imprimerie, commence maintenant à se relever tout aussi lentement. Le journal est déjà davantage lu à la verticale qu’à l’horizontale. Le film et la publicité contraignent l’écriture à se soumettre totalement à la dictature de la verticale. » (Sens unique / Walter Benjamin). Et François Bon, dans Après le livre, 2011, de remarquer que « jamais vu nulle part ailleurs exprimée avec une telle concision l’autonomie réciproque du livre et de l’écriture. »

6 – « L‘autre intuition essentielle de Walter Benjamin, c’est ce retour du corps : le copiste écrit sur un pupitre incliné, la presse à imprimer est horizontale, et on lit le journal à la verticale. Mais nos écrans ? » (Après le livre / François Bon. – Publie.net, 2011)

7 – Lu dans la presse. –  « Ils fuguent de la maison de retraite allemande pour un concert de métal. »

8 – Comment ne pas écrire sans les images aujourd’hui ? Oui, on peut. Mais, pourquoi s’en priver ? Comment détourner ces images au profit de la narration ou en faire une non-narration qui ne serait pas simple illustration ?

9 – Notre vie est un long roman d’apprentissage. Apprendre le tissage, étant le but de nos vies toujours artisanales.

10 – Inventorier, cartographier les métalepses numériques.

11 – « Tout personnage porte en lui une musique que l’on peut exprimer par l’écriture. » (Entretien avec Bernard-Marie Koltès du 19 février 1983 in Une part de vie, Minuit, 1999)

12 – En 1958, Lucien Febvre écrit déjà dans la préface de L’apparition du livre, rédigé par Henri-Jean Martin : « Le Livre, ce nouveau venu au sein des sociétés occidentales ; le Livre, qui a commencé sa carrière au milieu du XVe siècle, et dont nous ne sommes pas assurés, au milieu du XXe, qu’il puisse longtemps encore continuer à remplir son rôle, menacé qu’il est par tant d’inventions fondées sur des principes tout différents – le Livre, quels besoins a-t-il satisfaits, quelles tâches accomplies, quelles causes servies ou desservies ?« 

13 – « La France confrontée à une pénurie de saisonniers » lit-on dans un quotidien extrême-libéral (mais ils le sont tous) : l’uberisation des travailleurs ne semble pas rencontrer beaucoup d’adeptes. Le bonheur consumériste s’étiole pendant que la paupérisation de la majorité croît. Croâ, croâ, font les corbeaux de la croissance.

14 – Effaré, par l’image de ce viaduc passant au-dessus de la tête des gens à Gênes et qui s’est effondré, ce jour…

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Stringer/REUTERS

15 – « Si l’homme moderne dit : Je suis, et le monde est à moile géopoéticien dit : Je suis au monde – j’écoute, je regarde ; je ne suis pas une identité, je suis un jeu d’énergies, un réseau de facultés. » (Le plateau de l’albatros / Kenneth White. – Le Mot et le Reste, 2018. (rééd. Grasset et Fasquelle, 1994))

16 –  « Le journal toponime inscrit un énoncé personnel dans une énonciation dont la photo indique le lieu, ce n’est jamais dans une pure intention de redondance. » (Pour une poétique numérique / Gilles Bonnet. – Hermann, 2017)

17 – La dispersion est un nomadisme : vital. Une respiration.  Se perdre volontairement dans le grand labyrinthe du monde. Une oxygénation.

18 – Wikipédia m’apprend que c’est en 1952 qu’apparut en français, sous la plume de Michèle Leleu, le terme de « diariste » pour désigner l’auteur de journal intime. Découvrant cela en sortant de la lecture du livre de Gilles Bonnet, qui consacre un long chapitre à l’autoblographie : chemins qui se croisent…

19 – d’étourdis détournements. Nom d’un prochain blog ? « Le web est devenu le miroir pour l’égo d’un auteur à la fois absent et terriblement présent. » (L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique / Kenneth Goldsmith. – Jean Boîte éditions, 2018).

20 – On ne peut que s’en réjouir – et sourire, dans le même temps : la mode est à l’intelligence… des arbres, des plantes, des escargots ou des limaces. Ces extases mercantiles le plus souvent font plaisir à voir. Gens des villes qui redécouvrent qu’ils font partie d’un grand tout et constatent – enfin – les ravages d’une certaine utilisation de l’intelligence de l’homme… Attendons encore un peu pour qu’ils constatent que la décroissance – pas celle des gourous médiatiques du moment qui nous culpabilisent : le colibri est déjà intoxiqué par le round-up – est une alternative politique crédible… une remise en cause totale du modèle libéral. Mais cette fin de round reste toujours improbable.

21 – Qui était Jean Audeau ? Un spécialiste ignoré de Rabelais, professeur de latin et de grec au lycée Rabelais de Fontenoy-le-comte. Voir Tumulte de François Bon, pages 292-301. Pages qui pourront servir à la création de sa notice sur wikipédia car en vérifiant sur le wiki encyclopédiste : « L’article « Jean audeau » n’existe pas sur ce wiki ! » Oubli à combler dans les mois à venir : n’oublions jamais que l’incontournable Nabilla Benattia à « sa » notice (sourire). Parfois, Wikipédia se rapproche du Who’s who ! Rester optimiste quoi qu’il arrive avec un extrait de Tumulte : « Il me reste de Jean Audeau ce Plattard annoté, son édition Marty-Laveaux de 1860, et son autre cadeau, les deux tomes épais de l’œuvre majeure de Lazare Sainéan : La Langue de Rabelais et son inventaire mot par mot, légende par légende, terroir après terroir, des mots de Rabelais : il y avait consacré toute la durée de la Première guerre mondiale, sa guerre à lui. Le livre est là, tout près de ma table, n’en bouge pas : je me suis même promis de le numériser un jour. Jean Audeau me l’avait légué, enveloppé de kraft épais et de ficelle, avec une liasse de ses mises au point manuscrites, pour ce livre sur Rabelais qu’il rêvait et n’a jamais écrit : « Chacun apporte sa vérité supposée sur Rabelais, qui au milieu de tout cela n’est que simplicité grande : comprenez-le…»
À Fontenay-le-Comte, quand j’ai l’occasion, je passe vérifier le bon entretien du fonds Audeau, complété désormais de livres de François Rigolot, de Gérard Defaux, et d’une édition dédicacée – à titre posthume – du livre de Lucien Febvre. On avait évoqué l’idée d’une association des Amis de Jean Audeau : nous ne sommes plus assez nombreux, l’association ne s’est pas faite. »

22 – Mais à quoi peut donc bien servir la littérature ? Exemple : « Il arrive qu’en tournant la couverture d’un livre, on entre de plain-pied dans un monde dont on ne savait à proprement parler rien. Bien sûr, on avait longé des bâtiments aux toits dentelés, cernés de hauts murs ; coiffés de cheminées, croisé le panneau triangulaire qui signale un danger — SORTIE D’USINE. On avait lu des ouvrages d’histoire, des reportages, des romans. Mais on était resté comme au dehors parce que c’est à travers le filtre ou l’écran du discours objectivant ou esthétisant qui sont, dans leur principe, mise à distance, neutralisation, détachement qu’on avait pris un aperçu du dedans.  » (Tumulte/FB) Dans une émission disparue qui proposait des plongées non promotionnelles dans la littérature contemporaine, qu’est-ce qu’elle dit Zazie ? (traces ici et ici et ici), la conclusion des reportages finissait souvent ainsi : « Mais, bien évidemment, ça, ce n’est pas de la littérature » qui donnait justement envie de découvrir les auteurs cité.

23 – Franck Venaille est mort ce jeudi 23 août. « Les mots sont enfermés dans un ventre, bien au chaud, dans une humidité protectrice. Mais certains d’entre eux étouffent et, d’angoisse, se mettent à crier, à bouger, à donner des coups de pieds à la mère poésie. Quand on la voit passer, ainsi, se tenant le ventre avec les mains, on la plaint, on la respecte, mais elle dégoûte aussi un peu. On lui foutrait bien des coups. On lui balancerait bien des cailloux. Et puis, un jour, ça sort ! Les mots apparaissent. On les agrippe et on les sort. » (entretien avec Dominique Labarrière, revue Monsieur Bloom, n° 4/5 (Mai 1980).

24 – Mots qui se perdent. – maréchaussée, Laponie et lapons, boréal, eskimo.

25 – Journée répétitive type : flâner – lire – écrire (n’importe où) – flâner – écrire (comprends aussi la pratique de la photographie et du dessin) – lire (rarement à voix haute – mais parfois nécessaire pour certains auteurs – entendre leur musique)… et puis tomber de fatigue…

26 – Lire les nouvelles d’Amy Hempel (Le chien du mariage), que je ne connaissais pas – aux éditions Cambourakis. Là encore – je viens d’ajouter la nouvelle traduction de Guillaume Vissac à la notice Wikipédia – il faudra enrichir la notice – lacunaire, mais cette encyclopédie est un travail de fourmis anonymes. La partie biographique est vide. A compléter.

27 – Je ne voudrai pas mourir sans savoir dessiner les arbres.

28 – Le rangement de la bibliothèque personnelle est chose intime. Une photographie de notre manière de classer, ranger, sélectionner les informations et de les conserver.

29 – Le code aujourd’hui. – « Ce que nous prenons pour des images, des sons ou des déplacements dans le monde des écrans n’est qu’une peau très fine sous laquelle s’empilent des kilomètres et des kilomètres de langage. » (L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique / Kenneth Goldsmith. – Jean Boîte éditions, 2018). Le monde n’est jamais comme nous l’imaginons.

30 – Oui, le langage est provisoire. – « Dans le monde numérique contemporain, le langage est devenu un espace provisoire, passager et déprécié, simple matériau pour être déblayé, reformaté, stocké, et repris dans n’importe quelle forme adaptée, avant qu’on s’en débarrasse aussi vite. Parce que les mots d’aujourd’hui ne coûtent rien et sont produits à l’infini, ils ne sont que déchets,  représentant peu, signifiant encore moins. La perte de boussole par la réplication ou le spam est la norme. Les notions d’authentique ou d’original sont de plus en plus intraçables. » (L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique / Kenneth Goldsmith. – Jean Boîte éditions, 2018).

31 – « Le texte numérique est la doublure de l’imprimé, le fantôme dans la machine. Le fantôme devenu plus utile que son double réel ; si nous ne pouvons le télécharger, il n’existe pas. » (L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique / Kenneth Goldsmith. – Jean Boîte éditions, 2018). Le fantôme sur les étagères de la bibliothèque indique, en bibliothèque publique, l’absence du livre, parti en voyage chez un lecteur.

 

Silence…

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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