#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 2 – mars 2018)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien, une pensée, une action, une lecture, une musique… et publier le mois suivant… Journal extime, parfois un peu d’intime, mais caché.

En Mars, j’attendais l’arrivée du printemps avec impatience et la réouverture du Jardin Botanique :

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Ombres chimériques : sur les traces de #lordoftherings #johnhowe au Château du Haut-Koenigbourg

 

1 – Un bruissement continu dans l’air puis un bruit, sec et bref, au loin, suivi de son écho. Une branche qui craque sous mon poids. Un tapis de feuilles, élastique. Le silence. Une odeur de sous-bois comme s’il n’en existait plus. Quelques chants d’oiseaux. Le silence, soudain. Une clairière qui s’ouvre au cœur de la forêt… Pause. Pause photographique aussi. J’attends le printemps : la grisaille n’inspire pas mon appareil photo. Et puis, notre mémoire a des capacités incroyables d’enregistrement et de remémoration. Qu’il faut entraîner.

Souvenirs des images, des sons, des odeurs et des sensations liées et passées…

2 – « Puis j’ai pensé à ces aspirants peintres qui remplissent les salles du Metropolitan, jour après jour, passant des heures à recopier les vieux maîtres. Si cela vaut pour eux, pourquoi cela ne vaudrait pas nous ? Walter Benjamin parle de la puissance et de l’utilité de la recopie comme geste, et lui-même était un maître en recopie, comme dans le passage ci-dessous, où il exalte la vertu de la recopie, et quelle coïncidence qu’il y invoque la métaphore de la route :

L’attraction d’une route de campagne sera différente selon qu’on la suit en marchant ou qu’on la survole en avion. De la même façon, la puissance d’attraction d’un texte est différente selon qu’on le lit ou qu’on le recopie. Le passager de l’avion voit seulement comment la route a été tracée dans le paysage, comment elle se déploie selon les mêmes lois que le terrain qui l’entoure. Mais seul celui qui suit la route à pied apprend de cette  attraction qu’elle provoque. Seul le texte recopié provoque l’attraction de l’esprit de celui qui s’y livre, là où celui qui se contente de lire ne découvrira jamais les nouveaux pans intérieurs qu’ouvre en lui un texte, la route ouverte dans la jungle intérieure qui se refermera pour toujours après lui : parce que le lecteur suit le mouvement de son esprit dans le libre vol de la rêverie diurne, là où celui qui recopie la soumet à son commandement. »

Extrait du chapitre Recopier « Sur la route«  in L’écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith, paru aux Jean Boîte éditions.

3 – Être un bibliothécaire topographe à l’heure du Web ? Les bibliothécaires devraient réinvestir en nombre le domaine de la description des documents et des objets nouveaux nés sur les réseaux, méthodiquement, en suivant l’exemple de la topographie. Cartographier ce qui existe sur le web, le décrire, créer de nouvelles formes d’accès et de représentation de ces savoirs. Comment démêler les fils d’Ariane de ce gigantesque labyrinthe qu’est le web et de ses innombrables rhizomes ? Les outils pour partager de nouvelles indexations du savoir ne sont pas encore fixés. Sont partiels, évanescents, flous, imprécis. Le monde des bibliothécaires reste encore trop indécis, statique – face ces nouvelles formes et supports du savoir. La médiation de contenus aujourd’hui n’est encore trop perçue que sous son seul aspect communication : forme de valorisation publicitaire ou justification du rôle des bibliothécaires. Ce n’est pas suffisant. Le retard est déjà conséquent. Il s’agit du repérage, de la description, de la conservation et de la mise à disposition du savoir humain. Vu la quantité d’informations générée annuellement, il ne faudrait plus tarder à s’y mettre. De ce travail, naitra naturellement de nouvelles formes de transmission et de médiation. Quelles seront nos nouvelles cartes dans dix ans pour accéder aux sources (du Nil) ? Il faut relier les travaux du web sémantique à la médiation de contenus. Comment cartographier la multitude ? est toujours une question actuelle.

4 – Lire est peut-être le dernier espace d’intimité dans cette époque malade de transparences – sauf de celles qui nous grandiraient. Nos neurones ne peuvent se refléter dans un miroir. Il leur faut l’obscurité de notre crâne pour concevoir la lumière. Nous sommes des êtres opaques dont l’animalité n’a pas encore été dépassée. Mais faut-elle qu’elle le soit ?

Lire nécessite du temps, de la volonté et l’envie vitale de penser par soi-même. Lire reste une pratique individuelle et le plus souvent, « dispersée », comme dirait Barthes. Elle est grain de sable au cœur de ce désert qui ne pense désormais qu’en termes d’amas et de dunes.

Un espace silencieux n’est pas indispensable pour lire. Il suffit de se déconnecter suffisamment pour retrouver son espace intime.

5 – Quand je lis, je produis. Sans en être conscient : j’amasse images, sens, sons, émotions, sensations… Toute cette récolte me donne envie d’écrire à mon tour pour produire images, sens, sons, émotions, sensations… qu’un autre lira, peut-être. Lire, c’est jardiner notre curiosité. Lire, c’est, peut-être, d’abord, échanger des savoirs – en silence.

6 – Les réseaux sociaux sont devenus une immense bouillie : un gloubi boulga global où flottent des petits cœurs rouges et des bons sentiments… qui n’en sont pas. Nausée.

7 – « Je pense d’ailleurs qu’il ne faut jamais hésiter à faire entrer la science dans la littérature ou la littérature dans la science ; le temps des belles ignorances est passé ; on doit accueillir dans son cerveau tout ce qu’il peut contenir de notions et se souvenir que le domaine intellectuel est un paysage illimité et non une suite de petits jardinets clos des murs de la méfiance et du dédain. » (Esthétique de la langue française / Remy de Gourmont)

8 – Je ne suis pas un édifice. Simplement une longue phrase qui murmure en permanence. L’imagination est toujours le matériau de départ… La langue tente de faire le reste.

9 – L’âge de l’accès prépare – en fait – un immense mémorial dédié à ce qui fut. Il aurait pu être le temps d’une prise de conscience des hommes pour construire un monde un peu plus juste, basé sur la connaissance, le partage des savoirs et l’éducation. Il ne sera en définitive qu’une longue suite de galeries de musée comme autant de traces de nos renoncements. Nous nous promènerons en leurs cœurs  pour nous remémorer ce qui a existé, et en premier, la nature.

10 – Tout ce que nous percevons est déjà du passé. Les informations reçues par nos cinq sens ne circulent pas dans notre cerveau à la vitesse de la lumière mais à 300 km/h soit 0,0012 secondes. Nous vivons dans le présent, mais réagissons à partir du passé. On peut penser vite, agir vite mais écrire ? Écrire vite n’est pas possible. Comment choisir la bonne tonalité ?

11 – Lire/Relire : les mots s’effacent avec le temps. Et les trames narratives aussi. Seule perdure la mémoire d’une ambiance dont nous étions les captifs.

12 – Je marchais toujours sur le bord des trottoirs au risque de me fouler la cheville. Mais on ne savait pas si demain, dans cette ville, nous serions encore vivants.

13 – Rester enfant, rester mobile. Continuer à être un opéra fabuleux. La beauté de l’eau dit celui qui marchait au bord du ruisseau.

14 – La poésie n’est pas un exercice. Elle est la vie. Un souffle parmi les autres. Qui va, comme le vent, où il veut. Des bouts de monde au cœur du monde.

15 – Cela ne rime à rien : avides à l’infini. L’immodestie humaine est un autre nom du tonneau des Danaïdes.

16 – Lu dans la presse : « Roumanie: une cour refuse de déclarer vivant un homme… vivant. En Roumanie, pays natal du plus célèbre mort-vivant de la planète, Dracula, se présenter devant un tribunal pour montrer qu’on est en vie n’est pas une preuve jugée suffisamment convaincante. » Il aurait dû retrouver sa vie d’avant à Lourdes, c’eut été un miracle.

17 – On pourrait rester sur le seuil de la porte à regarder le champ, la forêt, la nature environnante. Mais il n’y a plus ni champs, ni forêts, ni nature, seulement leurs souvenirs via Instagram.

18 – Lire c’est lier. Être fou. Être fou à lier…

19 – Le, les phare(s) où sont-ils ? Le poète est coincé dans une faille spatio-temporelle.

20 – Pousse toi de là, laisse moi pousser mes bras. Je suis un arbre. Le temps des radicalités est là. Je préfère la solitude de l’arbre.

21 – La poésie c’est aussi mettre ses vêtements à l’envers et ne pas s’en rendre compte.

22 – L’ubérisation du monde est-elle le dernier sursaut du capitalisme ? La fin du capitalisme ne sera pas la fin du monde. Enfin pas celle – dystopique – que nous propose Hollywood – mais plutôt celle d’un long étiolement de l’intelligence et des rapports humains avant que les humains ne réagissent.

23 – L’écriture c’est de l’artisanat. « Oui, il y a un moment où vous pensez qu’il faut se décider à l’écrire ce roman  que vous êtes en train d’écrire. J’étais en train de l’écrire depuis longtemps et à un moment donné. Donc prendre tous ses cahiers et faire la rédaction, ce qu’on appelle, disons, le travail physique de l’écriture. Et alors, à un moment donné, je me suis dit qu’il fallait s’y mettre parce que sinon peut-être que cette présence qui m’accompagnait depuis longtemps pouvait s’évanouir dans l’espace, comme elle était arrivée. Parce que le roman aussi, la matière narrative est périmée comme le yaourt. Il y a une date de péremption et le roman est périssable, l’histoire et périssable. Il faut l’attraper, il faut avoir le courage, à un moment donné de la transformer en écriture. » (Entretiens Antonio Tabucchi avec Alain Veinstein dans son émission Du Jour au lendemain, repris par la revue Entretiens, n° 5 aux éditions du sous-sol.) Qu’est-ce qu’elle manque cette émission d’Alain Veinstein qui faisait la jonction entre le jour et la nuit, entre le pragmatique de la journée et les imaginaires de la nuit.

24 – Comment démarrer une bonne journée ? Lire un long entretien d’Antonio Tabucchi dans la revue Entretien des éditions du sous-sol.

25 – Une page que j’aime bien :

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La page 63 de Tuiles détachées de Jean-Christophe Bailly(Mercure de France, 2004)

26 –  La création de lois n’est pas le fait du poète. Ce n’est pas son rôle. Ceci n’est pas une loi mais un constat.

27 – Je souligne encore : « Il y a de par le monde des villes dont aucun écrivain n’a encore su devenir le sourcier, et on ne peut que les plaindre. Ce n’est pas seulement que quelque chose leur manque, c’est que leur matière même en est affectée. » (Tuiles détachées de Jean-Christophe Bailly (Mercure de France, 2004). Devenir le sourcier d’une ville… quel beau métier…

28 – Tu ne savais pas encore en 1973 – tu avais  8 ans – que cette année là – 1973 – serait ta préférée : le 28 mars, précisément, jour de la sortie de Houses of the Holly des Led Zeppelin. Pour toi, l’album qui avait déclenché ton chemin. Il y a quelques disques ainsi que tu as écouté des milliers de fois sans jamais te lasser.

29 – Le soir, le plus souvent, tu retrouves la fatigue intense que tu éprouvais quand tu étais enfant. Celle d’une journée pleine, passée à courir, grimper, nager. Et quand venait le soir, comme ce soir, tu trouvais dans le repos, cet apaisement qui te faisait aimer la vie.

30 – La plume de Charlie Hebdo – Philippe Lançon – pour un Si tu t’imagines, alouette :

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Chronique de Philippe Lançon dans Charlie Hebdo du 28 mars 2018

 

31 – Proche des lisières, fréquentant les chemins de traverse. Et récupéré cet extrait d’Ingeborg Bachmann chez Patricia Weibel :

« Celui à qui un mot n’a jamais fait perdre sa langue, / et je vous le dis, celui qui ne sait que s’aider soi-même / et avec les mots –

Il n’y a rien à faire pour l’aider / par aucun chemin, / qu’il soit court ou long.

Faire qu’une seule phrase soit tenable, / la maintenir dans le tintamarre des mots.

Nul n’écrit cette phrase / qui n’y souscrit »

Wem es ein Wort nie verschlagen hat./ und ich sage es euch,/ wer bloss sich zu helfen weiss/ und mit den Worten –
dem ist nich zu helfen/ Über den kurzen Weg nicht/ und nicht über den langen.
Einen einzigen Satz haltbar zu machen/ auszuhalten in dem Bimbam von Worten.
Es schreibt diesen Satz keiner,/ der nicht unterschreibt.

Ingeborg Bachmann

Traduction Françoise Rétif

 

[Un autre poème est caché dans le texte en suivant les mots en gras]

Silence…

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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