#365 JOURS (JOURNAL POÉTIQUE, An 2 – février 2018)

Habiter poétiquement le monde ? Chaque jour… Un paragraphe par jour, sur le modèle du livre You du poète américain Ron Silliman. Écrire – retenir, noter – un instant quotidien : une pensée, une action, une musique… et publier le mois suivant… Journal extime, parfois un peu d’intime, mais caché.

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A La Chambre… FQ

1 – On est dans un entre-deux sous ce passage couvert qui serpente entre les rues de la ville, sans jamais dévoiler ciel, soleil, nuages. Le vent s’engouffre et souffle dans cette galerie de fourmis humaines,  égrenant quelques notes en traversant des bâches pendantes. Un moineau s’est perdu ou a pris l’habitude de venir ici pour y picorer quelques miettes de pain. Les passants ne s’attardent pas. Entrent. Sortent des magasins Avec ou sans sacs. L’air affairé. Je me dépêche. Je veux revoir le ciel. Je m’extraie de ce souterrain consumériste et retrouve le ciel, bleu, et ce vol d’étourneaux qui change constamment de direction et de forme.

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2 – Tôt le matin, la ville se réveille à peine. Pas de bouquinistes aujourd’hui, vendredi. Les bouquinistes c’est MMS. C’est facile à retenir. MMS pour Mardi Mercredi Samedi. Mon stand préféré est celui de Mario et ses livres compris entre 1.5 et 2.5 euros. Et un renouvellement constant de livres de poche, de documentaires, de livres de science fiction et de polars. Les trouvailles sont permanentes. Ce matin, il fait à peine jour. Les nuages ressemblent encore à d’immenses montagnes. Et la ville de S. pourrait presque passer pour une ville alpine.

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3 – Reconstituer le puzzle. Oui, il faudrait citer la nuit comme auteur de la majorité de nos actes, le jour. Notre cerveau est identique à cet immense kaléidoscope d’images. On peut aimer certaines parties et certaines couleurs. On peut préférer ce début de forêt. Forêt qui laisse place à la ville microbe, à nos vies virus. Mais, la nuit nettoie ce qui n’était qu’ébauche. Je prends un crayon de mine et je dessine les images qui se reflètent dans les vitres. Je tente de relier les points, de souligner les jointures, les zones de contact. Mais mon dessin reste bancal sans aucune perspective. Il fut une époque où les perspectives étaient évidentes. Aujourd’hui, un kaléidoscope brise les lignes… Il n’est plus question d’aller à Valparaiso.

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4 –  Il suffit de passer le pont ? « Fil déroulé de l’Europe à l’envers, collines. Autrefois il y avait des feux. Les hommes les allumaient, ayant peur de tout. Des nuages passaient sur les collines et leurs ombres les suivaient comme des menaces, et les menaces étaient précises. Il y eut des dieux, noms donnés par les hommes aux forces en présence d’un combat qui les déchirait, et puis parfois aussi tout était calme. Des forteresses se sont ouvertes et des villages ont basculé peu à peu sur les pentes. On cultiva, il y eut des jardins, des langages écrits, des voyageurs qui parlaient de lieux semblables et pourtant différents. C’est monté vers le nord, et le nord lentement s’est adouci. On perdit les dieux mais les sources continuèrent à jaillir et, plus tard, on sculpta le souvenir des dieux sur les fontaines, dans des villes éblouissantes, pleines de trafics, d’échoppes et de palais. Depuis longtemps, l’homme avait eu cette idée étrange de reproduire ce qu’il voyait, et les choses représentées rivalisèrent avec les choses, dans le but de les rejoindre en silence. Et in Arcadia ego. C’était l’Arcadie, avec des voix latines et des voix grecques sur les chemins et dans les pierres. Un monde dont il n’y avait pas à rêver puisqu’il était là, résistant à la compréhension et presque immuable quoique bouleversé souvent, et de plus en plus, par des hordes, et par des maladies. La plus grande maladie – une peste universelle – s’abattit pesamment sur tout : La religion devint terrible, il aurait fallu, disait-elle, renoncer à tout, aux biens de la terre, à ce qui était là tout autour ne demandant rien. Et cette religion mentait, elle cachait de l’or et du sang dans ses plis, elle était fondée sur du sang versé. Parfois, sa lourdeur s’éclairait, comme un ciel bas se déchire. Des hommes parlaient autrement, même venus d’elle. Les collines résistaient. Puis tout s’accéléra et le monde ancien tomba comme un fruit mûr. La colère fut immense et l’activité insensée. Les quantités, qui avaient toujours été mesurables, cessèrent de l’être. Ce fut la grande époque des inventions et des inventaires, le commerce, la science prirent des proportions inconnues. Une sorte de frénésie s’empara des hommes et leurs villes ne purent plus les contenir, il fallut les agrandir à la hâte, créer des banlieues, et les rues sans joie s’exportèrent à l’autre bout du monde. Dans ce tumulte, il y avait aussi des accalmies pour l’homme seul, des distractions pour la foule, l’art brillait. Puis c’est venu jusqu’à nous avec des miracles et des catastrophes et c’est notre histoire, notre explosion. Les collines qui sont dans la mémoire sont toujours là. Des routes les sillonnent, mais leur mystère se maintient et notre dette s’accumule. Des centaines de milliers de livres, travaux d’hommes patients, étourdis, parfois splendides, répondent de tout cela. Mémoire impossible à sonder entièrement mais dont chaque instant est le receleur invisible. C’est l’Europe, et c’est donc notre univers, nous sommes nés là, dans cette mémoire et avec elle, et tous ces livres, toutes ces images, ce sont nos biens et quelque chose, un air de famille, malgré les dissensions, les différences, les relie. » L’extrait du dimanche est tiré – comme un bon vin – du Paradis du sens de Jean-Christophe Bailly (Bourgois, 1988)

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5 – Il n’y a plus que le spectacle de la nature qui est impressionnant. Regarder. Écouter. Sentir. Au bord du fleuve. Sur une patte. Sur deux pattes. Comment s’envoler de nouveau ? L’humanité est devenue un virus. Rester optimiste ? La fin du monde ne sera pas celle imaginée par Hollywood.

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6 – Bribes. – Au restaurant, un monsieur explique à la table d’à côté que le nom des microbes dépend de leurs formes ou de leurs couleurs et que ce microbe là, en conséquence, devait ressembler à un escargot. Mais je n’ai pas entendu le dit nom. Sur le sol de la salle d’exposition, un peu plus loin, il y avait des galets et j’ai trouvé un petit bout de forêt. Une petit Poucet artiste l’avait posé à cet endroit. Je n’ai pas trouvé le chemin vers la forêt en sortant de ce lieu. Il y a des jours ainsi, agglomérats de choses étranges et stimulantes.

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7 – Il faudrait se dépêcher de réaliser nos projets d’avenir. Enfin, peut-être. Rêver. Une nuit juste avant les forêts. Monter dans un vaisseau spatial ou dans une pirogue. Se souvenir de cet extrait de Proust : « Et c’est en somme une façon comme une autre de résoudre le problème de l’existence, qu’approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses, pour nous rendre compte qu’elles sont sans mystère et sans beauté… » La terre demeure. La nuit s’approche…

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8 – “Laissez-nous seuls, sans les livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir ; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ?” C’est Fédor Dostoïevski dans ses Carnets du sous-sol qui l’écrit. Ainsi de cette bibliographie sur Bernard-Marie Koltés par Arnaud Maïsetti qui nous fait découvrir l’homme, l’auteur, le grand lecteur de Dostoievki aussi et revient sur son parcours à Strasbourg et au TNS. Indispensable lecture pour découvrir un écrivain comète…

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Transparences. Traversées des apparences. Passages… dedans dehors… recherche du sens, des sens… non uniques… Silence

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9 – Télégramme reçu ce matin. – Cherche lieu tranquille. STOP. Deviens misanthrope. STOP. Pris fusée pour Saturne. STOP. Ferai tours d’anneaux jusqu’à épuisement des batteries. STOP. T’es là ? STOP. Espère être tranquille avant d’être suivi par bulldozers STOP.  See you soon. Signé Starman.

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10 – Faire plutôt qu’être. Je suis ceci ! Je suis cela ! Ah bon ?  Je suis… fatigué. S’inventer chaque jour est beaucoup plus complexe mais tellement plus riche que de suivre ces injonctions morales, ces normes délirantes ou ces autres codes sociaux aberrants…

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11 – Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend …

L’extrait du dimanche : Le bateau ivre de Rimbaud

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12 – Peut-on encore adhérer à une quelconque idéologie quand on se promène le long d’un ruisseau, d’une rivière ou d’un fleuve, sous l’ombre bénéfique des arbres qui les accompagnent ? Tous ces petits détours que nous faisons pour ne pas voir le chemin qui est le notre et qui maintiennent notre confusion. Le plus souvent, nous n’avons pas le sentiment de savoir où doivent être les choses, les êtres et nous-mêmes. Faibles petits fantômes humains et évanescents s’envolant dès que les vents soufflent…

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13 – Petit relevé de titres de la presse dite sérieuse ou de qualité : « Elle jette son hamster dans les toilettes pour prendre l’avion », « Il vole le rein de sa femme pour payer la dot », « Poutine affirme ne pas avoir de smartphone », « L’église catholique reconnaît le 70e miracle de Lourdes »…

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14 – La promenade ne s’épuise jamais. Elle n’est jamais la même. Et se renouvelle à chaque fois. La promenade ressemble à la lecture d’un livre. C’est toujours le même livre qu’on lit mais il est différent à chaque fois. Tu ne peux pas imaginer ne plus lire, ne plus pouvoir lire. Ni ne plus flâner. Dans la ville ou entre les lignes.

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15 – Le temps est un poème élastique. Il faut parfois plus de vingt ans pour comprendre une intuition, une émotion ou voir une mouette dans un ciel bleu…

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16 – Je lisais chez Sylvain Tesson : « Habiter joyeusement des clairières sauvages vaut mieux que dépérir en ville. Dans le sixième volume de L’Homme et la Terre, le géographe Élisée Reclus — maître anarchiste et styliste désuet — déroule une superbe idée. L’avenir de l’humanité résiderait dans « l’union plénière du civilisé avec le sauvage ». Il ne serait pas nécessaire de choisir entre notre faim de progrès technique et notre soif d’espaces vierges. La vie dans les bois offre un terrain rêvé pour cette réconciliation entre l’archaïque et le futuriste. Sous les futaies, se déploie une existence éternelle, au plus près de l’humus. On y renoue avec la vérité des clairs de lune, on se soumet à la doctrine des forêts sans renoncer aux bienfaits de la modernité. Ma cabane abrite les noces du progrès et de l’antique. » et puis un peu plus loin : « Dans Qu’est-ce que je fais là ? Bruce Chatwin cite Jünger qui cite Stendhal : « L’art de la civilisation consiste à allier les plaisirs les plus délicats à la présence constante du danger. » Voilà un écho à l’injonction de Reclus. » Et ainsi va Dans les forêts de Sibérie… et beaucoup de citations qui s’enchevêtrent…

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17 – Ici, les chaises ne sont jamais vides. L’ambiance : studieuse ou agitée. Le parfait endroit pour reprendre une bouffée d’humanité avant de repartir dans la forêt qui nous occupe désormais.

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18 – Un hapax. C’est un hapax existentiel qui frappe le jeune Jackson C. Frank à 11 ans quand il échappe à l’incendie de son école. Le néologisme hapax serait né la première fois en 1654 selon Wikipédia et signifie un mot qui n’apparait qu’une seule fois dans un texte. Un hapax existentiel serait donc cet instant unique après lequel votre vie ne sera plus la même, instant qui a l’effet d’un choc. Deleuze utilise plutôt le mot noochoc pour signifier que toute philosophie démarre par un choc. Bref, la vie de Jackson C. Frank change de trajectoire quand il devient un grand brulé et qu’un de ses professeurs lui offre une guitare pour rendre plus supportable sa convalescence. Le reste, son histoire, c’est ce que raconte Thomas Giraud, dans son deuxième roman : l’histoire d’un enfant qui devint un musicien folk, auteur d’un seul album produit par Paul Simon, le Simon qui chantait avec Garfunkel. Extrait pour donner le ton :  » Pour qu’un label soit prêt à dépenser de l’argent en publicité, et pour un nouveau pressage de disques, il veut du vent, celui qu’on porte en soi, qui balaie, renverse, même si c’est un peu en trichant. Il faut secouer. Jackson ne secoue pas vraiment, il est une brise légère. Il fait de la musique une chose sacrée, sérieuse et pas l’ouragan qui se fiche de tout, qui renverserait, pas la nouveauté qui épate. Et çà, on, on n’ose le demander à Jackson. » Après les ruisseaux de Reclus, maintenant le feu, on dirait que Thomas Giraud suit les pas de Bachelard. La terre ou l’air comme sujets des prochains romans ? En tout cas, il souffle une brise très inventive du côté de la Contre-allée. Et c’est cela qui me plaît.

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19 – Il est interdit d’écrire sur les murs mais dessiner, oui, vous pouvez…

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20 – Et si l’intelligence naturelle dépassait l’intelligence dite artificielle ? Lu dans la revue Science&Vie :  « pourquoi l’ADN a-t-il conservé le code des 20 acides aminés et non seulement des 13 premiers ? La réponse des chercheurs : parce l’atmosphère s’est remplie d’oxygène. On a appelé cela la Grande Oxygénation ou Oxydation : voici 3,5 milliards d’années, les êtres unicellulaires qui peuplaient la Terre se sont mis à consommer le CO2 atmosphérique et à rejeter de l’O2 par photosynthèse. Un milliard d’années après ce démarrage l’oxygène, qui était sous forme de traces dans l’atmosphère primitive, a atteint quelques % et commencé à faire sentir ses effets oxydants. Toute la vie planétaire s’en est trouvée chamboulée. En particulier, l’oxygène créait des radicaux libres toxiques dans les organismes. Selon les chercheurs, les sept plus récents acides aminés se sont donc greffé progressivement à la machinerie cellulaire, par sélection naturelle, non pas pour participer à la structure des cellules mais pour faire rempart aux radicaux libres. Les chercheurs ont ainsi montré que les nouveaux venus  [que l’on qualifiait d’inutiles ] captaient ces molécules toxiques et les neutralisaient sans grand dommage… »

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21 – Une clé de sol est tombée de la portée sur une clé de fa en provoquant un grand entremêlement de doigts. J’ai refermé le piano. Pris le livre. Allumé la lampe. Avant de m’affaler dans le fauteuil du soir. Celui réservé aux lectures. Dans ce livre ci, il est dit que parfois il ne faut pas prendre de photos pour ne pas injurier l’instant. L’idée me fait la soirée et encore, ensuite…

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22 – L’immensité du monde est toujours autour de nous. La Terre n’a pas rétréci. Mais nos esprits, oui. A force de tout catégoriser, il n’y a plus d’espaces. Il manque des éveilleurs, des réveilleurs : poètes, écrivains, peintres, cinéastes, musiciens… pour nous émerveiller de nouveau et venir contrarier l’action incessante des nihilistes, ceux préoccupés par le pouvoir, ceux qui réalisent en actes comme en pensées ce sinistre adage d’avant la révolution française : Après nous, le déluge, édicté par Mme Poisson. Cela ne s’invente pas. Mme de Pompadour s’appelait Jeanne-Antoinette Poisson.

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23 – #vendredilecture « Pourtant l’identité est un problème en déplacement permanent qu’il est impossible de réduire à une seule approche. Par exemple, je ne pense pas qu’il y ait un « moi » stable ou essentiel. Je suis un amalgame de tant de choses : les livres que j’ai lus, les films que j’ai vus, les émissions de télévision que j’ai regardées, les chansons que j’ai chantées, les amours que j’ai traversées. De fait, je suis la création de tant de personnes et de tant d’idées que je ressens réellement avoir peu de pensées et d’idées originales ; penser que serait « original » ce qui est « mien » tiendrait d’un égotisme aveugle. Ainsi, je peux imaginer avoir eu une pensée ou une impression originale et puis, à deux heures du matin, regardant un vieux film à la télé que je n’ai pas vu depuis des années, l’acteur principal va lâcher une réflexion que j’aurai prétendu être mienne. En d’autres termes, j’avais pris ses mots (qui, bien sûr, n’étaient pas du tout « ses mots »), les avais intériorisés, et prétendus miens. Cela se produit tout le temps. » Extrait de « L’écriture sans écriture : du langage à l’âge numérique » de Kenneth Goldsmith. Le Goldsmith qui a créé ce site de transmissions de raretés : UbuWeb. L’écriture sans écriture est un bouquin labyrinthique et EXPLOSIF, paru aux @jeanboiteditions et pour ne pas se perdre, suivre dans les marges tout autour du texte, les notules du traducteur @fbon.

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24 – « Le tonnerre n’est plus la voix irritée d’un dieu, ni l’éclair de son projectile vengeur. La rivière n’abrite plus d’esprits, l’arbre n’est plus le principe de vie d’un homme, et les cavernes ne sont pas habitées par des démons. Les pierres, les plantes, les animaux ne parlent plus à l’homme et l’homme ne s’adresse plus à eux en croyant qu’ils peuvent l’entendre. Son lien avec la nature a été rompu, et avec lui a disparu l’énergie affective profonde qu’engendraient ses relations symboliques. » Rien de mystique dans cet extrait de L’homme et ses symboles de Carl Gustav Jung mais une observation très juste de la situation de l’homme contemporain, esseulé dans son jardin d’objets complétement déconnecté de la nature et en manque cruel d’émerveillement .

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25 – « Puis le temps de partir arrive. Je suis presque étonné de revoir les rues, les voitures, les immeubles bien alignés et les rangées de tilleuls sur les trottoirs. Comme lorsque l’on referme un livre et qu’on est à nouveau dans le monde, dépaysé pendant quelques instants. Et comme cela arrive avec les livres, ceux qui sont destinés à rester longtemps en nous, en tout cas, je me dis que quelque chose s’est passé. Quelque chose se passe toujours, sans doute, lorsqu’on se laisse aller à ces errances dans le jardin, ne serait-ce que parce qu’on y a expérimenté un bonheur dont on n’avait plus le souvenir, celui que l’on éprouve lorsqu’on a  enfin, même pendant un temps bref, un lieu où se tenir. De la terre vivante sous nos pieds, une place dans le monde. Je me demande, avant de replonger dans la ville, si je suis le même que celui qui a poussé le portail de l’île verte tout à l’heure. Il se peut que non. » L’extrait du dimanche vient du nouveau livre de Marco Martella – animateur de la revue Jardins et d’autres merveilleux livres – Un petit monde, un monde parfait, paru aux stimulantes éditions Poesis.

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26 – « Cette idée que les paysages ont une mémoire. Une plaine agricole se souvient des angélus. Un champ de coquelicots des amours enfantines. Mais ici ? Les bois n’ont pas de souvenirs. Ils sont sans transformation, sans Histoire, ils ne disent rien, nul écho d’une action humaine ne traîne sous leurs frondaisons. Les taïgas gisent pour elles-mêmes. Elles couvrent les versants, montent à l’assaut des pentes sans rien devoir. L’homme supporte mal l’indifférence de la nature à son égard. Devant le spectacle d’une forêt vierge, il rêve de fructification et de germination. Le regard de l’homme sur la taïga précède le bruit de la cognée. Ah, l’angoisse des êtres industrieux comprenant soudain que les terres sauvages se passent très bien d’eux… Qui aime la nature pour sa valeur intrinsèque et non pour ses bienfaits ? Dans Les Racines du ciel, Romain Gary campe un détenu des camps de la mort plus solide que ses compagnons. Le soir, sur le châlit, il ferme les yeux, se représente les troupeaux d’éléphants sauvages. Savoir que là-bas, dans la savane, vivent des monstres libres suffit à lui raffermir l’âme. Penser aux pachydermes insuffle la force. Tant qu’il y aura des taïgas vides d’hommes, je me sentirai bien. Le sauvage console. » In Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.

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27 – « Un ermite ne menace pas la société des hommes. Tout juste en incarne-t-il la critique. Le vagabond chaparde. Le rebelle appointé s’exprime à la télévision. L’anarchiste rêve de détruire la société dans laquelle il se fond. Le hacker aujourd’hui fomente l’écroulement de citadelles virtuelles depuis sa chambre. Le premier bricole ses bombes dans les tavernes, le second arme des programmes depuis son ordinateur. Tous deux ont besoin de la société honnie. Elle constitue leur cible et la destruction de la cible est leur raison d’être. L’ermite se tient à l’écart, dans un refus poli. Il ressemble au convive qui, d’un geste doux, refuse le plat. Si la société disparaissait, l’ermite poursuivrait sa vie d’ermite. Les révoltés, eux, se trouveraient au chômage technique. L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. Il est physiquement inoffensif et on le tolère comme s’il appartenait à un ordre intermédiaire, une caste médiane entre le barbare et le civilisé. Yvain, le chevalier fou d’amour, erre tout nu dans la forêt. Il rencontre un ermite qui le recueille, le soigne, le ramène à la raison et le reconduit à la ville. L’ermite, passeur des mondes. » In Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.

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28 – « Pour administrer un pays, la règle est de le défricher. Dans un royaume en ordre, la forêt est le dernier bastion de liberté à tomber. L’État voit tout ; dans la forêt, on vit caché. L’État entend tout ; la forêt est nef de silence. L’État contrôle tout ; ici, seuls prévalent les codes immémoriaux. L’État veut des êtres soumis, des cœurs secs dans des corps présentables ; les taïgas ensauvagent les hommes et délient les âmes. Les Russes savent que la taïga est là si les choses tournent mal. Cette idée est ancrée dans l’inconscient. Les villes sont des expériences provisoires que les forêts recouvriront un jour. Au nord, dans les immensités de Yakoutie, la digestion a commencé. Là-bas, la taïga reconquiert des cités minières, abandonnées à la perestroïka. Dans cent ans, il ne restera de ces prisons à ciel ouvert que des ruines enfouies sous les frondaisons. Une nation prospère sur une substitution de populations : les hommes remplacent les arbres. Un jour, l’histoire se retourne, et les arbres repoussent. » In Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson.

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Silence…

 

CC BY-NC 4.0 Cette œuvre est sous Licence Creative Commons Internationale Attribution-Pas d’Utilisation Commerciale 4.0. Toutes les photos sont miennes.

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