Fragments d’avant la fin du monde #4

capture-alice-dans-les-villes

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Quand l’enfant est née, au débit du nouveau millénaire, ce fut une joie réelle. Une joie que l’on ne pouvait retrancher de rien. C’était une joie, nouvelle. Point. Une joie pour rien. C’était nouveau et pourtant si habituel. Ses parents pouvaient dire : il était une fois, chaque jour. Tic-tac. Il était une fois l’enfant découvrait l’oiseau qui filait dans le ciel, une autre fois, le miaulement du chat. Tic-Tac. Il était une fois, les premiers pas. Les pleurs, puis les rires. Tic-Tac. Les pleurs, puis les rires. Quand l’orage grondait… n’aie pas peur… ce n’est rien… la pluie double-crochait sur les volets… Il était une fois… Le Capitaine ne faisait peur qu’aux enfants du Pays imaginaire… C’était nouveau et pourtant si habituel. Et cette envie de raconter à l’enfant… des contes qui n’étaient pas dangereux. Fables qui n’existaient que pour donner  joie, émotion et peur, parfois, mais seulement pour faire semblant.

Quand l’enfant est née, ce siècle avait aussi deux ans et six mois plus tôt, deux avions venaient de porter un coup mortel à la puissance de l’extrême Occident. Tic-Tac. Le compte à rebours avait commencé. Deux tours effondrées plus tard et une fatwa contre un écrivain indien quelque temps auparavant démontraient que l’on avait changé totalement d’époque. Même si on le refusait… en vain. Tic-Tac. A partir de ces deux moments clés, le monde réel fut petit à petit gangréné par le mauvais imaginaire de ceux qui disaient tout à la fois aimer le ciel en général et Le Livre, en particulier. Ce n’était pas la première fois dans l’histoire des hommes que le singulier accolé au mot livre provoquait meurtres et désolation. Cela revenait régulièrement. Le Livre ne portait pas toujours le même nom, mais peu importe. Les hommes apprenaient difficilement des expériences passées. Les livres au pluriel, on finissait toujours par les amasser sur des places, puis on les brûlait. Et on pendait, brulait ou égorgeait, ceux qui les avaient écrits. Le pluriel était l’ennemi de ces cyclopes à la vision unique et déficiente. Ceux qui auraient dû réagir, ceux qui aimaient tant l’imaginaire des livres, ceux qui étaient en capacité de parler, d’écrire, de dire, ceux-là restaient inertes et apeurés, calfeutrés. Si tous ces assassinats étaient terriblement réels, nous vivions désormais avec cet imaginaire singulier, moralisateur et quotidiennement morbide. Tic-Tac… n’aie pas peur… Nous allons nous réveiller… c’est un mauvais rêve… Tic-Tac… Le crocodile va s’en aller…

Silence

La photographie est une capture d’écran du film de Wim Wenders : Alice dans les villes (1976). Et c’est Alice qui commente la photographie de Philip Winter : Une belle photo. Elle est tellement vide… Une photo réelle mais pourtant imaginaire, prise par le personnage du photographe dans le film.

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