Saturée

hippo
L’hippocampe est un animal marin hippocéphale, ancestral et atemporel, une créature mythologique, mais il s’agit également d’un secteur du cerveau qui joue un rôle primordial dans le processus de mémorisation. Il contribue à l’anticipation dans le présent grâce à l’exploitation et à l’analyse des traces du passé.

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Ma mémoire fait défaut. De plus en plus. De plus en plus difficile de se souvenir de la dernière image. La dernière image de celle qui est partie pour toujours. Ni du lieu ni du temps qu’il faisait et encore moins des nuages que nous ne manquions jamais de regarder, assis sur le banc derrière l’imposante cathédrale. Je creuse, je fouille, retourne en tout sens neurones et synapses : plus de traces. Aucune trace. Pas le plus petit sillon.

Je regarde trop d’images. Je ne m’en souviens plus quelques minutes après. Cela fait presque trente ans que je me considère comme apprenti photographe. J’ai abandonné la fabuleuse carrière de peintre qui m’attendait quand elle est partie. Cela ne correspondait plus à rien et puis, je pensais que la peinture était morte. J’étais jeune pour prétendre comprendre quelque chose à l’inexorable avancée du temps. La photographie reste une pratique mélancolique de ce temps-là, et qui me rassure. Je suis conscient d’ajouter à la confusion du monde d’autres images que quelques uns, quelques unes, fidèles, regardent. Cela me suffit. Désormais, mon pinceau a été remplacé par un stylo et ce clavier d’ordinateur qui est contre le désordre et qui me permet de corriger immédiatement l’erreur, la faute, la scorie. Les ratures ne sont plus possibles. Sauf, dans ma mémoire encombrée.

Je siphonne trop d’images. Je ne m’en souviens plus quelques minutes après. Une image en remplace une autre. Des images nouvelles nous arrivent à chaque seconde qui effacent celles de la seconde précédente. Il y a un temps où j’aimais cette profusion. Maintenant,  ma concentration est de plus en plus limitée. Il y a des appels et des signes constamment. Hé ! Oh ! Ah ! Où tu es ? Regarde ! Le monde n’est plus que marchand. Mais je refuse cette marche. Je suis Machin. Je suis bidule. Je suis truc. Je voudrai juste être moi, modestement. Être soi ne veut pas dire Être en soi. Merdre… Ma mémoire est saturée. Je suis comme un prévert de photographie, à l’air dépité devant un ballon de rouge posé sur un guéridon. Le chien tranquille à mes pieds. Je n’ai pas de chien.

Heureusement, un rayon de soleil perce entre deux nuages et vient chatouiller ma chaussure. Je récupère, un instant, mon naïf optimisme. La vue est belle. La vue ou la vie ? Les deux. Les ratures ne sont plus possibles.Ni l’hésitation, ni le pas incertain. Je cède. Je prends une photo…

Silence

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