« Le bonheur d’exister est immortel… » écrit Pasternak (#Lecture de la biographie de Michel Aucouturier)

Boris Pasternak
La photographie de l’ouvrage est de Lev Gornung (Archives P. Pasternak)

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« Vivre une vie entière, ce n’est pas traverser un champ. »

(Traduction de Hamlet par B. Pasternak en 1946)

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     Auteur d’une première biographie sur Pasternak en 1964, Michel Aucouturier, professeur de langue et littérature russe émérite à Paris IV La Sorbonne et à l’École Nationale Supérieure est un des grands spécialistes de la littérature russe. Il a notamment coordonné le volume des Œuvres complètes de Boris Pasternak dans la Pléiade.

    Dans ce nouvel opus, Un poète dans son temps : Boris Pasternak, paru aux éditions des Syrtes, il renouvelle la connaissance que nous avions de la vie de l’auteur du Docteur Jivago, en apportant de nouvelles sources documentaires puisées dans les archives et la correspondance de l’écrivain.

    En de courts chapitres, il nous brosse avec fulgurance et passion, la vie de Pasternak, pris dans une des époques les plus violentes du XXème siècle : celle de la révolution russe suivie de la Grande Terreur instaurée par Staline. On se demande quand on referme l’ouvrage, par quel miracle Pasternak a pu échapper à ces temps troublés ! Cette biographie est une véritable épopée digne du roman qui a valu à Pasternak le prix Nobel, en 1958.

     L’art du biographe est redoutable : comment évoquer les faits et moments importants de la vie de l’artiste, ses rencontres marquantes (celle avec Maiakovski, la correspondance avec Rilke ou encore sa relation très particulière avec Staline) ? Comment faire vivre les évolutions d’une pensée, les joies et les doutes de l’écrivain ? On croise Tolstoï, ami de son père, le peintre Léonid Pasternak. On découvre que sa mère, pianiste, est à l’origine de sa première vocation : la musique. Il abandonnera cette passion en 1909 parce qu’il estime, sans doute à tort, qu’il n’arrivera pas au niveau de son idole : le compositeur Scriabine. La raison officielle : il n’a pas l’oreille absolue. Son exigence artistique est plus vraisemblablement la raison profonde de ce retournement.

    Il se consacre alors à la poésie au grand désespoir de ses parents (qui resteront présents toute sa vie). Une poésie nouvelle pour l’époque, une poésie épique, symbolique autant que lyrique. Et comme il l’évoque dans une conférence : « Le bonheur d’exister est immortel... ». Michel Aucouturier : « L’affirmation d’une immortalité accessible à l’homme à travers l’art évoque les postulats du symbolisme.« 

     La rencontre  – passionnelle – avec la poétesse Marina Tsvetaeva est sans doute l’un des pivots de l’existence de Boris Pasternak. Elle illustre parfaitement l’homme, l’artiste qu’il était ou voulait être, à la recherche de son inspiration et de son art (musique, poésie, traduction pour survivre et roman), qui ne voulait pas céder aux contraintes du temps mais qui sera obligé de composer avec notamment ces fonctionnaires de l’écriture (L’union des écrivains).

      La conquête de sa liberté, de sa parole et de sa voix, pour au final écrire son roman ultime (et qui l’a rendu immortel) est un des axes les plus passionnants de cette biographie. Paradoxalement, c’est quand il commence à être du côté des suspects (époque des purges des années 1936-1938) qu’il se sent libéré, de sa réputation, de lui, de ce que le régime attend d’un écrivain officialisé :

« J’étais accablé par ce qu’on faisait de moi, – vous vous souvenez ? – j’étais accablé de ne plus m’appartenir et offensé par la nécessité d’exister sous la forme d’une légende gonflée et ne correspondant à rien, maintenant tout cela est passé, et c’est un tel bonheur, j’ai tellement respiré je me suis tellement redressé et de nouveau reconnu lorsque je me suis retrouvé parmi les persécuteurs ! » (Lettre du 1er octobre 1937).

Plus tard, l’attribution du Nobel pour son Docteur Jivago lui posera d’énormes difficultés avec le régime et renforcera les jalousies des écrivains officiels. Mais il sera trop tard. Cette récompense lui donne accès à cette immortalité du créateur qu’il espérait. Il décède peu de temps après, sans avoir pu découvrir le film tiré de son livre.

Enfin, cette biographie donne envie de découvrir le poète et notamment le recueil Ma soeur la vie, écrit en 1917, poésie de l’immédiateté, de la sensation et de la vie courante, livre qu’il écrit avec fièvre et fougue au moment de la première guerre mondiale et d’une révolution qui était encore à l’époque prometteuse… Terminons par un extrait :

« Horrible ! Une goutte, il tend l’oreille :

Est-il seul ? – Il froisse à la vitre

Une branche, pareille à un bout de dentelle –

Y a t-il quelque part un témoin ? »

(Le jardin qui pleure in Ma soeur la vie)

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Bonne lecture.

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Silence.

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Je remercie les Editions des Syrtes pour l’envoi de ce livre et Babelio pour leur opération Masse critique.

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