Tout va bien ! Une histoire de dissolutions (Masse critique – Babelio)

tchernobyl
Photographie de Julian Simmonds, prise 27 ans après la catastrophe de Tchernobyl (avril 1986)

.

.

     Cela sonne comme une formule chimique, mais TOUT CE QUI EST SOLIDE SE DISSOUT DANS L’AIR est le titre du premier roman de l’écrivain irlandais Darragh McKeon. Né en 1979, il avait sept ans en avril 1986 quand eu lieu une des catastrophes parmi les plus importantes du nucléaire « civil » : celle de Tchernobyl. Son livre est un retour sur cette tragédie qui continue toujours de faire des victimes : ceux qui l’ont vécue et puis, ceux qui en ont héritée : enfants qui naissent  toujours mal formés et handicapés, trente ans plus tard.

    Mais tout va bien ! Depuis, Fukushima est venu ajouter sa pierre irradiée à la longue liste, désormais, des « incidents » nucléaires comme nos « responsables politiques » les désignent « pudiquement » à chaque nouvel accident. Le lobby militaro-industriel et ses employés c’est-à-dire, nos hommes et femmes politiques qui « gèrent » les politiques énergétiques de nos pays accompagnés de scientifiques aussi malhonnêtes qu’inconscients n’ont qu’un objectif quand une catastrophe survient : minimiser l’ampleur du désastre, nier leurs côtés apprentis sorciers, tenter de rassurer pour arriver à la formule : Tout va bien ! Nous maitrisons la situation! Dormez, braves gens… On aurait pu croire que le Japon allait être le premier pays à atteindre la sagesse en abandonnant et fermant toutes ses centrales. Mais, l’actualité récente montre que les intérêts économiques du lobby mentionné ci-dessus sont bien évidemment plus forts.

     Les livres contre le nucléaire s’accumulent. Mais, peu importe, le débat n’existe pas. Il est étouffé le plus vite possible. Où sont passés les héroïques chevaliers journalistes ? Une information chasse l’autre. Et puis, l’emploi, et puis la croissance, mon bon monsieur, voilà des sujets, un peu plus sérieux… Pourtant, certaines consciences continuent d’écrire, de parler, de dénoncer (comme le prix Nobel Kenzaburô Ôé). Certains résistent avec leur corps : Naoto Matsumura, 51 ans, est le dernier habitant de Tomioka, une commune proche de Fukushima, qui comptait quelque 17 000 habitants avant la catastrophe. Cet agriculteur refuse d’être évacué malgré la radioactivité. Il a choisi de mourir. Un vrai héros. Une épine dans le pied de ce lobby infernal et invisible.

     Mais rien n’y fait… Combien faudra t-il de drames pour stopper cette fureur technologique ?

    Le livre de Darragh McKeon vient, une nouvelle fois, rappeler ce qui arriva, comment la « crise » fut gérée sur fin d’empire soviétique, quelles furent les conséquences pour ceux qui vivaient autour de la centrale. A travers le portrait et le destin de plusieurs personnages, McKeon dresse un réquisitoire subtil à partir des petits détails du quotidien, dans un pays déjà marqué par un régime politique en décomposition. Tout le livre est marqué du sceau de la dissolution : des êtres, des territoires, des objets, du pays et de son mode de gouvernement.

     Est-ce que ce livre va contraindre nos hommes et femmes politiques à suivre leurs grandes déclarations suite à Fukishima ? Certainement, non. A quoi sert la littérature ? A quoi servent les livres ? Il ne tient qu’à nous, lecteurs, lectrices, de faire circuler ce type de livres pour lutter contre l’étouffement de la vérité, pour l’abandon définitif du nucléaire, pour forcer nos politiques à développer sérieusement les alternatives… Lisez ce livre, prêtez-le. Lisez le livre sur Naoto Matsumura. Prêtez-le.

     Car, il n’y a pas que les individus qui sont dissous dans l’air quand une catastrophe surgit. Il y a notre liberté qui est en jeu ; et nos manières de vivre, de respirer et de vivre ensemble ; et nos territoires et nos souvenirs ; et nos chemins pour se promener qui deviennent inaccessibles et toutes ces choses infimes qui nous appartiennent… Une catastrophe nucléaire définit une zone où il ne sera plus possible d’être. Vous le savez et pourtant vous l’oubliez. Nous l’oublions, tous. Parce qu’une information chasse l’autre… Et puis, comment lutter contre ces personnes costumées – sorties de hautes écoles – engoncées dans leurs certitudes pédantes et arrogantes (pécuniaires en premier lieu) ?

     On ne comprend pas leurs manières de penser, nous sommes du peuple : ils sont pourtant parents, ils sont pourtant grand-pères… Rien n’y fait… La vue basse et courte sur une bourse d’or… Mais Tout va bien… Vous exagérez, vous ne savez pas de quoi vous parlez… blabla blabla…

Tout va bien sauf pour ceux qui sont pris dans l’ouragan :

« Grigori [un des personnages – chirurgien] regarde la minuscule fillette, les yeux paisiblement clos, le cou à peine plus épais que son poignet. La vie humaine à son stade le plus vulnérable : un nouveau-né au souffle court posé sur cette corniche étroite qui sépare les précipices jumeaux de la naissance et de la mort. Il a soudain envie de toucher l’enfant pour la rassurer, qu’elle sente sa main chaude sous le gant, mais il détourne les yeux de son petit visage serein, de ces paupières qui frémissent, et se concentre sur sa poitrine palpitante. L’enfant souffre d’une malformation congénitale, le tronc artériel commun – rare partout, sauf ici : l’aorte, l’artère pulmonaire et les coronaires émergent toutes du seul tronc artériel. Il va lui falloir séparer les deux branches de l’artère pulmonaire du tronc aortique, réparer les dommages qui se présenteront, puis fermer le septum entre les deux ventricules. Enfin, il devra mettre en place un tube valvé entre le ventricule droit et l’artère pulmonaire.« 

Les conséquences des catastrophes sont visibles et terriblement matérielles :

[…] « Une fois terminé, il pose ses instruments et regarde à nouveau la fillette. Peut-être qu’elle vivra. Peut-être que les radiations ne se sont pas immiscées jusqu’au fond de son métabolisme. Pour lui, ces bébés sont telles des flammes vacillantes au milieu des ténèbres, des espoirs éteints. Il voudrait mettre ses mains autour d’elles pour les protéger des vents coulis. »

« Et les jours se succèdent ainsi.« 

Alors, dans la zone où l’on ne peut plus vivre, il reste les poupées de ces enfants qui sont partis vivre ailleurs (pour les plus chanceux), poupées identiques à celle de la photographie qui illustre ce billet.

Silence.

Merci aux éditions Belfond pour l’envoi de ce livre. Merci à Babelio pour la proposition de lecture…

.

.

9782714458650

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s