« L’expert, c’est celui qui n’a l’expérience de rien » Jean-Christophe Bailly (Les textes du moi, #13)

Qui paie ses dettes s’enrichit, dit-on. Je ne remercierai jamais assez François Bon de m’avoir fait découvrir le continent Bailly. Je me demande d’ailleurs comment j’ai pu passer à côté de cet auteur magistral, pendant tant d’années ! Quel temps j’aurai pu gagner ! Vallées, plaines, montagnes… en découvrant les œuvres de Jean-Christophe Bailly, je vais de dépaysement en dépaysements, puisque c’est par ce livre que tout a commencé. L’extrait ci-dessous est tiré du livre d’entretien avec Philippe Roux paru aux éditions Argol dans la collection Les singuliers. Ouvrage qui tombe à pic au moment où je réfléchis à mon métier, celui de bibliothécaire, à ma pratique professionnelle et à son avenir dans la mutation en cours des accès aux sources du savoir introduite par la révolution Web.

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« L’expert – c’est la définition que j’en donne -, c’est celui qui n’a l’expérience de rien. Je le dis très certainement : il peut être utile d’établir des régimes d’évaluation, des régimes de critères, et ainsi de suite, mais faire ou avoir l’expérience de quelque chose, c’est tout autre chose. L’inconnu, ce n’est pas seulement ce que l’on ne connaît pas, c’est un appel, un abîme où il faut lancer des sondes.

Cela me fait penser à un livre que j’ai lu récemment et que j’ai beaucoup aimé parce qu’il raconte très bien, sur un tout autre terrain et un tout autre mode cet écart entre experts et expérience – le terrain étant celui de la mécanique, et le mode celui d’une approche empirique à l’américaine. En français ce livre, dont l’auteur est Matthew B. Crawford et qui est, je crois, fondamental pour penser notre époque, est intitulé Éloge du carburateur. 51z7GmdkOsL._SY344_BO1,204,203,200_Mais le vrai titre anglais de ce livre est Shop Class as Soulcraft. Shop Class, en américain, c’est le nom des écoles d’apprentissage : quand on est apprenti plombier, etc, on va dans une « école de boutique », c’est le terme. Pour Soulcraft, soul, c’est l’âme, craft, c’est l’artisanat. Le titre c’est donc « l’apprentissage comme fabrique spirituelle », et l’histoire de Crawford est celle d’un jeune Américain ultra diplômé qui avait rejoint un think thank, ces sortes de club officiellement de penseurs mais qui sont en fait des outils de la technologie libérale ou de la libérale technologie – je ne sais pas comment on doit dire -, et qui s’est rendu compte très vite, lui brillant sujet, brillant étudiant, que tout ce qu’il faisait dans ce think thank, c’était de servir l’idéologie du capitalisme libéral et surtout de ne pas penser. Il raconte comment il a décroché assez vite pour se livrer à sa passion, la mécanique, et plus précisément celle de la moto, en ouvrant un atelier de réparation de motos. Là, il s’est rendu compte que les manuels décrivant les machines ou indiquant les manières de les réparer étaient écrits par des gens qui ne les conduisaient pas et ne les réparaient pas. Donc il fallait tout refaire. Il explique alors comment il a appris ce qu’étaient un moteur, une transmission, un carburateur. Comment il l’a appris avec ses mains, en démontant, en remontant, en regardant comment ça marchait, en déduisant, etc.

On est là dans quelque chose de crucial, dans l’un des traits les plus troublants de notre époque, qui est que quotidiennement nous utilisons des machines dont nous ne savons pas comment elles fonctionnent, que nous ne savons pas réparer, et que ceux qui les fabriquent ne dominent même pas complétement. Par soustraction d’une certaine manière, Crawford s’est réapproprié la mécanique de la moto. Ce qu’il explique, c’est que ce travail de la main, ce travail manuel, est un travail intellectuel. Il y a là quelque chose de fondamental. Et on est tout près de Leroi-Gourhan soufflant dans sa conque marine.

Mais la seule chose dont on puisse avoir l’expérience, comme écrivain, me diras-tu, c’est l’écriture ? Non, je ne le pense pas. Je pense que l’on peut se projeter dans des stases où ce que l’on appelle l’expérience advient, où l’on peut faire l’expérience de quelque chose de précis, de situé, comme marcher par exemple, tout simplement, aller. La société dans laquelle nous vivons est entièrement fondée, et je dis bien fondée, sur l’empêchement de l’expérience, c’est-à-dire que tout y est organisé – le travail comme le loisir – pour détourner les individus de ce qui les conduirait vers eux-mêmes, vers ce qu’on a appelé à la suite de Simondon les processus d’individuation. La réalisation, la construction de soi. Mais construction ne va pas : cela évoque quelque chose de solide, or l’individu qui se construit n’est pas solide, heureusement pour lui, il est fluide, en devenir, changeant, influençable, et c’est formidable d’être influençable, c’est nécessaire, c’est la vie ; les arbres n’existent que parce qu’ils sont influencés par la terre et l’air, et c’est la même chose pour nous. Mais on s’en rend compte, « détourner l’expérience », c’est la logique même des systèmes qui conduisent le monde. »

Extrait de : Passer définir connecter infinir : dialogue avec Philippe Roux / Jean-Christophe Bailly. – Paris : Argol, 2014. – 196 p. – (Collection Les Singuliers dirigée par Catherine Flohic).

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