« Un de mes meilleurs souvenirs d’adolescent(e), ce sont mes promenades entre les rayonnages de la bibliothèque municipale. » par Kate Wilhelm (Les textes du moi, Novembre 2014)

 Pour Angèle Casanova et Olivier Savignat…

a« Un de mes meilleurs souvenirs d’adolescente, ce sont mes promenades entre les rayonnages de la bibliothèque municipale. J’avais mis au point un certain nombre de systèmes pour déterminer mes choix, mais le plus heureux consistait à diviser les huit livres retenus (nombre maximal) entre la fiction et les essais d’une manière méthodique. A chaque voyage, je prenais deux essais, en commençant par la lettre A, comme anthropologie, que je dévorais ; un recueil de nouvelles, et quand j’étais arrivée au bout, toujours trop vite, je m’attaquais aux pièces de théâtre ; et pour finir, j’emportais cinq romans. Là aussi, je commençais par la lettre A, et suivais l’alphabet. Quand je tombais sur un auteur qui me plaisait particulièrement, je lisais tout ce qu’il avait écrit. Si ça ne suffisait pas, je procédais par associations, ce qui me permit de lire tous les écrivains russes lorsque j’eus finis Tolstoï.

                                                                    Pendant ce temps, des changements s’opéraient à la bibliothèque. On ajoutait un nouveau rayonnage dans un des 2701264523_75e7be92c1angles du fond, pour caser les romans policiers. Cela m’était égal ; j’avais mon système à moi, je m’y tenais, seulement maintenant je le complétais parfois par un roman policier. Ensuite, on introduisait là-bas un autre rayonnage, cette fois pour les westerns. Je me souviens avec la plus grande tendresse du monde romantique et mythique de Zane Grey, et je suis contente que, lorsque j’avais douze ans, il n’ait  pas encore été catalogué, autrement j’aurais pu passer à côté. Bien plus tard, un nouveau rayonnage apparut : celui de la science-fiction.

   Je songe de temps à autre avec tristesse à ceux qui aujourd’hui vont droit à l’un ou l’autre de ces rayonnages, et qui ainsi se limitent ; et à ceux qui les évitent tous parce qu’ils savent qu’ils n’aiment pas ces catégories.

   Le problème des genres, c’est qu’ils s’usent beaucoup trop vite ; ils ne s’accommodent pas en aucune façon des cas marginaux. Les livres inclus, ou exclus, dans chaque genre, finissent par déformer ce genre et lui faire perdre son sens. La science-fiction en est arrivée à recouvrir pratiquement tout ce qui n’était pas du domaine terrestre ou de la fiction réaliste : l’étrange, les guerres galactiques, les robots, les satires sociales, les inventions héroïques… Qu’importait l’étendue du genre, son domaine n’était pas assez vaste, et on en introduisit bientôt un nouveau : la fiction spéculative. Il est tout à fait probable que la plupart des lecteurs ont chacun une idée précise de ce que la science-fiction est, ou devrait être, et la fiction spéculative s’insère rarement en-deçà de ces prédéterminés. En outre, tout écrivain qui qualifie son œuvre de fiction spéculative détient sans aucun doute sa propre définition de ce que représente réellement sa fiction.

   La fiction spéculative, telle que je la définis et l’utilise, comprend l’exploration de mondes qui n’existeront probablement jamais, à la réalité desquels je ne crois pas, je ne m’attends pas que le lecteur les accepte comme réels, mais je les façonne d’une manière réaliste pour pouvoir les analyser, car, pour une raison ou pour une autre, ce sont les mondes que nous redoutons le plus, ou que nous brûlons de connaître.

   Qui n’a jamais souhaité remonter dans le passé, et en modifier certaines circonstances vitales . C’est ce que je fais dans : La Montre à remonter le temps. Dans cette nouvelle, comme dans toutes mes nouvelles, j’essaye d’être la plus honnête possible et de répondre à la question : Comment cela se passerait-il réellement ?

   A quoi cela peut-il ressembler de vivre dans un monde de rêve, ou dans un cauchemar ? Quel effet cela ferait-il de se tromper de village, là où l’on s’est trompé de guerre ? Si vous n’y croyez pas, c’est que depuis dix ans vous n’avez pas lu les journaux.

   Les formes de corruption sont nombreuses et variées ; nous sommes très forts pour les reconnaître au niveau national, mais savez-vous à quel point votre voisin, votre épouse est corruptible ? Et vous ? Puissance et corruption, une paire de gants qui s’enfile bien facilement, dans laquelle on se sent au chaud et à l’aise, jusqu’à ce qu’il faille la retirer. C’est là l’origine de la nouvelle qui a donné son titre au recueil : La Boîte infinie. De quelle sorte de ressources cachées l’homme peut-il avoir besoin pour résister à une perversion apparemment irréversible et impossible à découvrir ? Je voyais tant d’images, de scènes, d’actions qui devaient figurer dans la nouvelle que pendant un temps j’ai désespéré d’arriver à les tresser ensemble, et puis je me suis aperçue qu’en les mettant les unes à côté des autres, dans un certain ordre, les contours de ces pièces semblaient jaillir ensemble pour former un tout. Dès que j’ai compris que je tenais la trame de l’histoire, je m’y suis attelée, sans plus m’inquiéter de ces éléments trop nombreux. Cela ressemblait aux morceaux d’un puzzle qui couvriraient une table entière avant d’être assemblés.

   La paranoïa de la grossesse est provoquée par : 1) les sécrétions glandulaires ; 2) les dérèglements hormonaux ; 3) les changements du métabolisme ; 4) le présence d’une autre personne dans son propre corps ; 5) une instabilité latente ; 6) la déshumanisation du patient par la technologie moderne… (x) Inconnu. Choisissez un facteur, un seul, ou tous, ou aucun. Peu importe, vous êtes toujours en bonne compagnie. Cela sonne bien, hein ? La paranoïa de la grossesse. Cette phrase objectivée, concrétisée, rationalisée, est devenue : Un Premier Avril éternel.

   Certains rêveurs brûlent du désir de retourner à une société agraire, à un état naturel où il n’y aurait pas d’usines polluantes, où l’énergie ne serait qu’une obsession de leurs ancêtres. Je trouve ça à la fois ennuyeux et alarmant, et je me demande s’ils ont songé à ce que seraient les étapes intermédiaires. L’effondrement d’une civilisation n’a rien de beau, ne peut être rendu beau. Si la civilisation s’écroule, ma nouvelle Le Canari rouge peut constituer le prélude à un glissement accéléré sur les flancs magiques de la montagne de verre.

   Voilà comment je travaille. Je ne pars pas à la recherche d’idées pour des nouvelles, mais à la suite d’un article, parfois guère plus qu’une phrase, mon esprit en retient quelque chose, un point grossier peut-être, mais qui reste là à subir une métamorphose ; ces éléments s’accroissent, et lorsque l’idée fait de nouveau surface, il y aura, ou peut-être il n’y aura pas, de quoi faire une nouvelle, mais à ce moment là je sais qu’une histoire se passe. Si son contenu est encore insuffisant, j’essaye de l’oublier de nouveau, de la renvoyer là où elle peut grandir sans être gênée, glaner d’autres éléments qui ont aussi été retenus, même brièvement, et mis à l’écart jusqu’à plus tard. Tôt ou tard, l’idée accouche d’images, de scènes, d’un personnage. Quand c’est le cas, je sais que je suis prête à travailler avec ce matériau, pour le modeler, y ajouter tout ce qui pourra lui donner de la profondeur, d’autres dimensions, donner naissance à de vraies personnes. Les histoires achevées ne sont souvent pas réalistes dans le sens où l’entendent les matérialistes – vous ne trouverez pas mes mondes dans vos atlas – mais il sont très vrais sur le plan psychique. Et le paysage psychique présente une réalité plus vivace qu’aucune banlieue américaine ne pourra jamais atteindre. »

Introduction de Kate Wilhelm à son recueil de nouvelles : Le village (Denoël, 1978, collection Présence du futur). Le site de l’écrivain est ici.

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   Comme promis, Angèle-Jessica et Olivier, j’ai recopié dans mes textes du moi, cette préface : pour vous et pour tous. Donc, je venais d’arriver dans cette ville champenoise, j’avais onze ans. La première chose que j’ai réclamé à mes parents, c’est de pouvoir m’inscrire à la bibliothèque municipale. A cette époque, le réseau des bibliothèques municipales de cette ville célèbre pour son vin à bulles, n’était pas encore développé, comme il l’est aujourd’hui. Mais, merveille des merveilles, il y avait dans le quartier où j’habitais, une bibliothèque du réseau Bibliothèques pour tous. Une bibliothèque tenue par des bénévoles, souvent de charmantes dames très âgées.
   Enfin, pour moi, à cet âge, elles étaient très âgées. Je me suis mis à fréquenter assidument cette bibliothèque, qui existe toujours, et très vite, suis devenu le chouchou de ces bibliothécaires. Je lisais un peu dans le désordre, je lisais des livres qui n’étaient pas de mon âge sous la bienveillance de ces dames passionnées de lecture. Je réclamais plus de livres qu’il n’était possible d’en emprunter. Je payais 10 centimes de francs pour le prêt d’une bande dessinée ; 20 centimes pour un roman. Je revenais toutes les semaines. Je lisais plusieurs livres en même temps et encore aujourd’hui, c’est toujours ma méthode, boulimique. Mais je dois avouer que j’avais du mal à choisir…
   Ces bénévoles chevronnées organisaient des concours, régulièrement. Et je gagnais souvent, des livres, et souvent j’étais en compétition avec une jeune fille de mon âge, tout aussi assidue que moi. Je ne me souviens plus de son prénom, cela m’embête de ne plus m’en souvenir… C’est comme cela que j’ai gagné, un jour, je devais avoir 13 ou 14 ans : Le village, ce livre de Kate Wilhelm dans la collection Présence du futur.
   C’est un livre que j’ai toujours, dans un de mes cartons de ma bibliothèque – ma bibliothèque qui n’est pas encore déballée depuis mon arrivée en Alsace, pas encore installée par manque de temps, par manque des étagères nécessaires également. Aussi quand je l’ai cherché, bien évidemment, je ne l’ai pas retrouvé…. A quoi sert une bibliothèque et des bibliothécaires si ce n’est à facilement retrouver ce que l’on cherche ? Pour tenir la promesse que je vous avais fait la semaine dernière,  j’ai téléphoné ce samedi à ce bouquiniste strasbourgeois qui a deux métiers. Au début de la semaine, il conduit des tramways. Et à la fin de la semaine, il assouvit sa passion. Il a créé sa boutique, spécialisée en science-fiction : Galaxy bis. C’est le repère de tous les passionnés de ce genre. Il a une collection impressionnante et vous offre le thé. Je lui ai téléphoné dans l’après-midi pour savoir si il avait le livre de Kate Wilhelm et… oui, il l’avait. J’ai donc filé dare-dare le chercher.

galaxy-bis

   Je vous avoue que j’ai complétement oublié le contenu des nouvelles de ce recueil – pardon Kate Wilhelm – mais ce dont je me souviens depuis l’âge de mes treize-quatorze ans, c’est de cette introduction. Le fait que cette auteure transmette  sa méthode de lecture a été pour moi une aide précieuse et indispensable pour ma découverte de toutes ces îles – qu’on désigne également sous le terme de livres – et attendant patiemment sur les étagères de la bibliothèque que quelqu’un veuille approcher de leurs rives.
   Je lisais un peu de tout également, comme l’adolescente Kate dans sa bibliothèque américaine, mais je lisais au hasard, dans le plus grand désordre, avec le sentiment de me perdre. La lecture de son introduction m’a permis de mettre au point, à mon tour, ma méthode. Enfin, j’avais un conseil pour organiser mes lectures. Et puis, surtout, j’avais cette même envie de lire sans m’occuper des genres, catégories et autres classifications artificielles… En lisant, cette préface, je me sentais conforté de lire tout et n’importe quoi, du sérieux et du pas sérieux. Tout m’intéressait… Et j’ai continué ainsi jusqu’à… jusqu’à aujourd’hui…
   Bien sûr, ce texte ne vous fera sans doute pas le même effet que moi à ce passage charnière de mon éducation, mais parfois, c’est par la découverte d’un simple texte, ici une simple préface que la transmission des savoirs se passe le plus aisément. Je suis très redevable à Kate Wilhelm pour sa méthode. Et voilà, c’est écrit… et tout comme elle, je peux conclure ainsi : un de mes meilleurs souvenirs d’adolescent, ce sont mes promenades entre les rayonnages de la bibliothèque municipale.
Bonnes lectures à vous, bonnes lectures à tous… M’en vais relire son recueil, je lui dois bien cela…
Silence

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Une réflexion sur “« Un de mes meilleurs souvenirs d’adolescent(e), ce sont mes promenades entre les rayonnages de la bibliothèque municipale. » par Kate Wilhelm (Les textes du moi, Novembre 2014)

  1. Moi, je suis vite devenu lecteur compulsif : tout Conan Doyle, tout Gaston Leroux, etc. Et comme cela ne suffit apparemment pas je refais le même chemin aujourd’hui. Relire par exemple « Les plus qu’humains » quel bonheur!!

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