« Commencer par faire sonner à 4 et quart, pour attraper le N 12 qui passe à 4.47 » par Piero Cohen-Hadria (Vase communicant, Octobre 2014)

Commencer par faire sonner à 4 et quart, pour attraper le N 12 qui passe à 4.47, ne pas trop courir mais pas le temps de faire chauffer du café, y aller franchement, toutes les femmes noires, les hommes et les arabes, descendre la rue, continuer après la place, continuer encore, les « bonjour » et les « salaam », les mains serrées les sourires, ou les cris parfois, descendre il est 5.31 le premier, il faut aller d’un bon pas, il y a peut-être 15 accès à cette station par les rues, rez-de-chaussée, à Châtelet, elle n’en connaît qu’une seule, le long couloir puis l’escalier,

métro châtelet 1

là monter, les « bonjour », retrouver parfois une amie, un sourire ou parfois des cris, les yeux fermés, continuer, un peu de crème sur les mains, puis sur la figure, se détendre ou ne pas penser ou se reposer ou ne pas penser, se frotter les yeux descendre au terminus, 6.07, avancer pour parvenir au travail à 6.15, se dépêcher, enfiler la blouse bleu clair poches bleu nuit estampillée au dos, les gants couleur chair (couleur chair, la chair de qui a cette couleur ?), le chef, les étages 18 à 22 aujourd’hui, deux heures trente cinq minutes pour nettoyer 5 étages, papiers poubelles sacs, aspirateurs et ne pas entrer dans les bureaux, de toutes façons ils sont fermés à clé, regarder les écrans noirs ou allumés, les toilettes aux étages, blancs les lavabos, cuvettes blanches opalescentes miroirs brillants les robinets, eaux et nettoyants, continuer ascenseur qui déclame « back office CEO crew staff » descendre, les sacs poubelles, les gants le fichu sur la tête, nettoyer les lavabos, cuvettes pissotières (ils et elles pissent aussi), gants déodorants, les cubes de javel, les rouleaux de papier (ils et elles aussi), elle pense, elle avance, elle est là travaille, deux heures trente cinq par jour, l’étage suivant « algotrading trade middle front office futures tracker exchange management », se dépêcher, continuer, l’étage suivant, encore, et encore, le matin, tôt se lèvera et le jour et les lumières et les néons, les moquettes, les chaises vides et les écrans allumés, noirs, les photos des mômes, les fleurs, les papiers ne pas entrer dans les bureaux, ne pas déranger, changer les rouleaux, nettoyer blanches les cuvettes étincelants les robinets, passer la lavette espagnole, pousser fort sur l’essoreuse, nettoyer odeurs et reflets, continuer ne pas cesser, ne pas cesser, eau noire, étage suivant, continuer, vider le seau et le remplir, nettoyer puis arrêt pause syndicale cinq minutes par heure le chef chronomètre, « allez les filles » sourires cris parfois, continuer encore et encore, deux heures trente cinq minimum syndical neuf cinquante cinq l’heure, vingt quatre quatre vingt brut, le matin tôt avoir fini avant moins dix, être sortie mais pas dehors, ne pas croiser ceux qui entrent en rang du dehors, en rang sur l’esplanade, costumes croisés tailleurs ajustés chaussures pointues à huit cents, lacets de couleur, cravates à cent soixante roses vertes jaunes sur chemises à trois mille les douze, en janvier solde coin Casanova Paix, qui gagnent, cent deux cents cinq cents fois plus avec les primes de fin d’année, décapotables et croisières, les mômes à l’école, l’heure, reprendre le métro, neuf heures deux, changer à Châtelet

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métro châtelet. 2.

le couloir puis l’escalator, longer ici en travaux

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métro châtelet 3

Le vendeur de fruits et légumes, le chanteur assis sur son ampli, chanter ? continuer attraper la onze, jusqu’aux Lilas puis le bus jusqu’à l’arrêt Paul-Vaillant-Couturier, dix heures vingt sept, vingt huit vingt neuf, continuer, encore continuer, levée depuis six heures trente, deux trente cinq de travail, 24,80 brut, six heures et quart de passées, les cernes, les rides, les organes qui pèsent, les enfants à l’école, les parents en Guyane, dans les îles ou à Ouaga, pourtant, ils sont bien comme nous, comme nous, et pourtant et cette peau et cette couleur

Piero Cohen-Hadria

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Et un deuxième vase co avec Piero, c’est drôle j’avais l’impression que l’on en avait fait trois… en tout cas grand plaisir de t’accueillir ici de nouveau… Bienvenue et retrouvez mon texte sur son Pendant le Week-end… : « Continuer, continuer, ne pas cesser, ne pas cesser… »

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Vases communicants ? qui se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis le 3 juillet 2009 à l’initiative de deux auteurs et blogueurs : François Bon et Jérôme Denis. Une page Facebook et un blog associé : le rendez-vous des vases sous la coordination de Brigitte Celerier permettent de créer les liens entre blogueurs (auteurs), de définir éventuellement un thème, d’associer images ou sons avec le texte. Le principe n’a pas évolué depuis la création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre, telle est la consigne.

Et les lectures de ce mois sont à poursuivre ici.

Bonnes lectures

Silence

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3 réflexions sur “« Commencer par faire sonner à 4 et quart, pour attraper le N 12 qui passe à 4.47 » par Piero Cohen-Hadria (Vase communicant, Octobre 2014)

  1. et les photos aussi, toujours justes, fabuleuses, la lumière qui s’introduit dans les mots pareil et les failles, c’est beau

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