Ambition (Bereishit, #14)

2014-09-04 20.04.03
Photographie de FloH

Il n’y a plus de dimanche. Il n’y a plus de samedi. Ni de vendredi, ni de jeudi et pas plus de mercredi, mardi ou lundi. La découpe humaine du temps s’est effacée au profit d’un long flux ininterrompu. J’ai une ambition : ne plus rien faire. J’ai une ambition : décroître. Mais je n’ai pas envie de m’effacer, de subir ce temps subit depuis la transformation du capitalisme en une autre entité qui ne porte pas encore de nom. Plus envie de subir ce cher temps subit, ce cher temps qui est aussi l’une des plus belles inventions de l’homme. Pour se sentir bien, pour se sentir seul ou avec l’autre, avec les autres qui ont cette capacité aussi de nous donner de la joie et pas seulement des ennuis, pour avoir les pieds sur le sol, pour marcher, pour s’envoler et rêver. Ce temps : petits cailloux blancs du Petit Poucet. J’ai une ambition : flâner. Je n’y arrive pas. Cela ne semble plus possible. Pouvons-nous nous contenter de marcher, de simplement passer, de ne pas laisser de traces ou très peu, de contempler, de regarder ? Même la flânerie doit répondre à un cahier des charges aux règles et quotas validés par les Hautes Autorités de notre bien-être. Les humains semblent ne plus diviser le monde qu’entre droits et devoirs. Le juridique enfouit la poésie et l’inconforme. L’ironie reste notre seul refuge ; le cynisme pour d’autres, déjà perdus. J’ai une ambition : ne plus rien faire ou plutôt faire selon le modèle prôné et mis en pratique par l’écrivain Albert Cossery. Nous marchons sur la tête. Rien que de le dire, rien que de l’écrire, cela paraît impossible, irréaliste, enfantin mais c’est ce que nous faisons pourtant, qui paraît impossible. « Et le résultat en était une angoisse à la mesure du monde. Gohar savait maintenant que cette angoisse n’était pas encore métaphysique. Il savait qu’elle n’était pas une fatalité inhérente à la condition humaine, mais qu’elle était provoquée par une volonté délibérée, la volonté de certaines puissances qui avaient toujours combattu la clarté et la simple raison. Ces puissances considéraient les idées simples comme leurs plus mortelles ennemies. Car elles ne pouvaient prospérer que dans l’obscurantisme et le chaos ! Aussi s’ingéniaient-elles par tous les moyens à présenter les faits sous les apparences les plus contradictoires, et les plus propres à accréditer la notion d’un univers absurde, dans le seul dessein de perpétuer leur domination. […] L’univers n’était pas absurde, il était seulement régi par la plus abominable bande de gredins qui eût jamais souillé le sol de la planète. En réalité, ce monde était d’une cruelle simplicité, mais les grands penseurs à qui avait été dévolue la tâche de l’expliquer aux profanes ne pouvaient se résoudre à l’accepter tel quel, de peur d’être taxés d’esprits primaires. Par ailleurs, on courrait trop de risques à vouloir expliquer les choses d’une manière simple et objective. Des précédents fâcheux démontraient que, pour avoir suggéré une explication honnête et rationnelle de certains phénomènes, des hommes furent condamnés au supplice. Ces exemples n’avaient pas été vains ; ils avaient produit sur les générations un effet salutaire. Plus personne ne se sentait le courage d’exprimer des idées claires et précises. L’hermétisme de la pensée était devenu la seule sauvegarde contre la tyrannie. »  Il n’y a plus de dimanche, de samedi… Il y a pourtant autour de nous toutes les possibilités pour changer notre pas, cultiver notre jardin, parler d’une autre voix, retrouver le lien brisé avec la nature, conduire son enfant au milieu d’une prairie : lui montrer les étoiles. Regarder le ciel, un soir, dans un pré campagnard ou par projection au Planétarium si vous habitez la ville, c’est regarder le passé au temps présent, et relativiser nos courses effrénées et… stériles… qui ne conviennent plus ni à nos corps, ni à nos âmes. Encore moins à nos enfants qui vont venir après nous…

Silence / Bereishit 14

.

L’extrait en italique se trouve pages 132-133 de Mendiants et orgueilleux du flâneur  et écrivain egyptien Albert Cossery dont toutes les œuvres, à lire et à relire, tiennent dans deux volumes, publiées par les excellentes éditions de Joëlle Losfeld.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s