Ce « maigre rivage »

A propos du Dernier gardien d’Ellis Island de Gaelle Josse (Les éditions Noir et blanc – collection Notabilia) dans le cadre de l’opération masse critique de Babelio.

extrait du film de G. Perec et R. Bober sur Ellis island
Photographie tirée du film de G. Perec et R. Bober sur Ellis island

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 « Ce ne sont là que souvenirs maintenant.« 

Ce que c’est que l’exil ? On ne peut vraiment le savoir si on ne l’a pas vécu… un endroit choisi par la… nécessité… pour continuer à exister, pour habiter en paix, pour tenter de vivre, d’exister, pour être… être un être humain… si l’on peut… L’exil ? Presque une prison ? Plus certainement une marge, une frange, un bord du monde ou ce « maigre rivage » comme l’écrit Jean-Paul de Dadelsen dans une phrase de son Jonas qui sert d’exergue au livre et film de Georges Pérec et Robert Bober : Récits d’Ellis Island.

« C’est par la mer que tout est arrivé.« 

Pendant 62 ans, de 1892 au 12 novembre 1954, 12 millions de postulants « américains » sont passés par Ellis Island, dans « ce sas sanitaire et administratif », pour atteindre le pays de tous leurs espoirs, y pénétrer par la « Porte d’or. »

En visionnant de nouveau le film de Pérec et Bober après la lecture du livre de Gaelle Josse, je  saisis mieux la phrase de Salman Rushdie : « L’ exil est le rêve d’un glorieux retour. » (Les Versets Sataniques). Gaelle Josse a choisi de raconter Ellis Island à son tour, après l’incontournable film de Pérec et Bober, une vraie gageure.

L’Amérique, un rêve ? « La merica« … comme la nomme Nella, la sauvage jeune femme de Sardaigne dans le roman de Gaëlle Josse. Ellis Island était surnommée l’île des pleurs : de chagrin ou de joie. America, America chantaient tous ces exilés à la manière du personnage du film d’Elia Kazan. Mais tous n’ont pas chanté, fêté l’heureux sésame, une fois les 29 questions posées par l’administration de l’île. Certains sont repartis par le prochain navire ou d’autres, pires, sont morts sur place après avoir contracté une maladie lors de leur traversée. Ces retours n’étaient pas glorieux. « Il fallait des sacrifiés, quelques victimes expiatoires à offrir à la ville-Moloch. C’était ainsi, on devait l’accepter. L’Amérique, dans sa générosité, ne pouvait accueillir ceux qui constituaient une charge ou un danger potentiel, les arrivants tentaient leur chance à leurs risques et périls, et pour ceux qui étaient responsables de leur accueil, la charge de travail quotidien ne laissait guère le temps de s’affranchir.« 

Le dernier responsable de l’administration, le narrateur de l’histoire, consigne par écrit et avec nostalgie, neuf jours avant la fermeture définitive du centre, ce qu’il a vécu ici, ces joies ou ces peines, paradoxalement exilé volontaire sur cet île, maître des sésames espérés ou bourreau des refusés.

« Encore neuf jours à errer dans les couloirs vides, les étages désaffectés, les escaliers désertés, les cuisines, l’infirmerie, le grand hall où depuis longtemps seuls mes pas résonnent.« 

Ce dernier gardien d’Ellis Island se lit d’une traite et avec empathie pour ce personnage humain mais ambigu. Ce responsable administratif que l’on imagine forcément froid et insensible pour qui cette île est tout : son pays, son Amérique à lui, craignant la retraite inéluctable et le fait de devoir vivre dans la ville si proche, celle que l’on aperçoit au loin, la ville symbole du pays des merveilles. Il raconte, plutôt il se confesse, avouant ses faiblesses qui ne sont pas toujours très glorieuses. « Ce sont les événements qui me sont personnels que je voudrais évoquer ici. »

La petite histoire, les petites histoires du quotidien pour raconter la grande, la grande histoire qui parait toujours excessivement lointaine, absolue ou idéale pour ne pas dire idéologique. La fiction pour évoquer le réel, tel est le choix de Gaelle Josse. Ce réel que nous avons tant de mal à nous représenter maintenant qu’est venu le temps des fantômes.

On se trouve donc quelques jours avant la fermeture définitive. « Le temps s’est figé ici, tous sont allés vers leur vie, je suis resté à la mienne, ici à quai, spectateur de ces destinées multiples, témoin de ces heures ou de ces jours de passage qui ont définitivement changé le visage de leur existence. Welcome to America ! »  Je ne vais pas raconter les petites histoires contées dans ce court roman sensible – petites fictions qui ont bien dû se produire multiples fois – mais je vous en recommande fortement la lecture.

« Mais comment imaginer ce qui s’est passé ici, dans ces espaces abandonnés, entre ces carreaux cassés, ces dortoirs déserts et ces pontons vermoulus ? » Des hommes, des femmes, des enfants ont vécu ici.

Ce lieu – ce « non-lieu » comme l’écrit l’écrivain imaginaire Kovacs dans le roman – est devenu un musée aujourd’hui que l’on visite. Je suis de plus en plus sceptique sur la nécessité de transformer ces lieux symboliques en musées, de les conserver comme lieux de pérégrinations ou de pèlerinages. Permettent-ils aux hommes de ne pas reproduire les mêmes comportements, les mêmes erreurs ? Est-ce que la visite de tels lieux de souffrance réussit à nous rendre plus empathiques ? Avons-nous réellement besoin de ces mises en scènes de la mémoire ? Comment transmettre ce qui fut pour en tirer des leçons permettant d’accroître notre empathie envers notre prochain ?

« Et si le Sphinx de Thèbes ne posait qu’une seule question avant de dévorer les malheureux qui n’en trouvaient pas la réponse, les fonctionnaires américains font beaucoup mieux, puisque ce n’est qu’au terme de vingt-neuf questions qu’ils engloutissent les réprouvés dans les limbes de leurs statistiques en les renvoyant par voie de mer. Il faut imaginer la fragilité, la folle énergie, la détresse et la détermination de toutes celles, de tous ceux qui ont un jour accepté l’idée, pour fuir la misère ou la persécution, de tout perdre pour peut-être tout regagner, au prix d’une des plus terribles mutilations qui soient : la perte de sa terre, des siens, la négation de sa langue et parfois celle de son propre nom, l’oubli de ses rites et de ses chansons. Car seule cette mutilation consentie pouvait leur ouvrir la Porte d’or.« 

Les œuvres romanesques, les films, les dessins ou les peintures, etc… rendent, me semble-t-il, cette transmission plus aisée. Il n’y aucun romantisme ni naïveté sur le rôle de la littérature dans ce que j’écris ici – elle n’est qu’un nécessaire travail pour que ce que nous nommons civilisation conserve ses valeurs. Ce que j’aime avec la fiction, c’est qu’elle parle directement à l’oreille intérieure du lecteur, à celui qui prend le temps d’écouter. Ce que je préfère avec la fiction, c’est ce moment d’intimité qui propose à celui qui lit d’accéder à la compréhension. « À ce moment-là, je n’ai pas pu continuer, j’ai fermé le livre et j’ai pleuré.«  Visiblement, l’écrivain Gaelle Josse a été émue par sa visite à ce lieu et cela a donné ce roman. « Et dans ce non-lieu s’agitent les gardiens du temple, visages glabres en uniforme et barbus en costumes sombres, infinité de blouses blanches préposées à l’éradication des poux, portefaix chargés de la bonne circulation dans la fourmilière. À Ellis Island, le temps n’existe plus, l’attente en est la seule mesure. Vous qui entrez ici, sachez que toutes montres et horloges y ont été fracassées, vous resterez ici quelques heures ou de longues semaines, mais vous l’ignorez, vous ne découvrirez la durée de votre passage qu’heure après heure et jour après jour. » Les artistes, selon leur art, se saisissent de ces histoires pour alimenter la flamme de nos mémoires oublieuses. Je pense aux œuvres d’Ernest Pignon-Ernest ou à celles de JR, qui publie aussi depuis quelques temps des images sur Ellis Island.

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JR at Ellis Island
Photo diffusée par l’artiste JR sur son Instagram… d’autres images sont en ligne…

 

L’artiste, l’écrivain ont ce devoir de rappeler à chacun, l’inaudible, le non-perçu ou le perdu de la grande Histoire afin d’éviter le caricatural ou les jugements définitifs. Ce travail est à refaire en permanence et n’est jamais inutile. Le passé n’est ni fixe ni immobile. « Et le temps n’apaise rien. » Tel pourrait être la conclusion de ce livre. Ce que nous rappelle Gaelle Josse. Le noir et blanc n’existe pas dans la vie. Seul le réel, impertinent…

Silence.

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Merci à Gaelle Josse pour cette histoire qui m’a permis de replonger dans films et documentaires sur cette période. Merci aux éditions Noir et Blanc et à Babelio pour l’envoi de ce livre. En bleu et en italique, des extraits du livre de Gaelle Josse.

Voir aussi le tumblr créé par Gaelle Josse pour retrouver photos de sa visite.

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