Au commencement, forcément, le verbe… (Bereishit, #11)

Image extraite du Sacrifice d'André Tarkovski
Image extraite du Sacrifice d’André Tarkovski

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Je suis entré dans la maison silencieuse après avoir toqué à la porte, entrouverte. Je n’ai eu qu’à la pousser, la porte. Et je ne sais pas pourquoi, j’ai eu la tête pleine des images du film Le Sacrifice de Tarkovski. Cette maison  – celle où je me trouvais maintenant  en bordure de la forêt – m’avait attiré par son calme. Un lieu tranquille. Isolé de tout. Cela faisait plusieurs heures que je marchais. Je n’avais plus d’eau. On aurait dit que la maison avait été habitée jusqu’à mon arrivée. J’ai appelé. Les lumières étaient grandes allumées. J’ai de nouveau appelé. Personne n’a répondu. Une table gigantesque regorgeait de plats et d’assiettes emplis des restes du repas qui venait d’avoir lieu. Il y avait un verre de vin rouge renversé et une grande tâche sur la nappe blanche. Une chaise plus loin était aussi à terre, comme si les personnes du banquet avaient déserté très vite ce lieu. Il y avait un petit bruit répétitif qui contrariait le silence : celui d’un tourne-disque dont le bras de lecture ne savait plus revenir, tournant sans fin dans le dernier sillon de la galette noire. Je n’arrivais pas à lire le titre de cette relique : les mentions étaient toutes effacées. Les portes-fenêtres qui donnaient sur le parc étaient grandes ouvertes. Que s’était-il passé ? Je fermais les fenêtres. Il ferait bientôt nuit. Je m’assis dans un fauteuil près d’une des fenêtres contemplant le parc, un verre d’eau pris sur la table, guettant le moindre mouvement, le plus infime bruit en provenance de l’orée de la forêt. En vain. Le soleil déclina à sa manière habituelle. L’ombre de la forêt envahit le parc et le recouvrit complétement. J’allumais la lampe sur le guéridon près du fauteuil. Et attrapais le livre, resté ouvert sur la page où le lecteur précédent et disparu depuis, avait dû interrompre précipitamment sa lecture. Je lus :

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La vie ment inimitablement :

au-delà de l’attente, au-delà du mensonge…

Mais au tremblement de toutes les veines

tu peux reconnaître la vie !

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Comme couchée dans l’orge : une cloche, l’azur….

(Comment ! couchée dans le mensonge ! ) – la chaleur,  [le mur…

Bredouillement, à travers le chèvrefeuille, de cent dards…

Réjouis-toi donc ! – Il appelle !

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Et ne me reproche rien mon ami.

Nos âmes  sont ensorcelées dans

nos corps, et déjà le front s’égare dans le rêve.

Car – pourquoi as-tu chanté ?

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Dans le livre blanc de tes silences,

dans l’argile sauvage de tes « oui » –

j’incline doucement la fondrière du front :

car ma paume est la vie.

8 juillet 1922. – Poème de Marina Tsvétaïéva. (in Après la Russie. –  Trad. du russe par Bernard Kreise. – Rivages Poche, 1993)

Ma paume est la vie. Au commencement, le verbe. Forcément, le verbe. Au matin, une voix m’a réveillé. Monsieur, monsieur… j’étais chez moi. Je regardais la lisière de la forêt puis le livre, tombé pendant mon sommeil, au sol… Le tremblement des veines… La vie, de retour…

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Silence / Bereishit 11

Une réflexion sur “Au commencement, forcément, le verbe… (Bereishit, #11)

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