Les textes du moi : « Le puritanisme : la peur terrible que quelqu’un, quelque part, puisse être heureux. » (Salman Rushdie, Joseph Anton : une autobiographie, 2012)

Ne pas oublier… Ne pas tout mélanger… Tout n’est pas équivalent… un nouveau texte du moi, important… pour l’anniversaire de ma fille, 12 ans et lui apprendre que la liberté et la tolérance ne sont pas que des mots… Silence.

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Le vice-Premier ministre turc a déclaré que les femmes ne devraient pas rire en public. Cela se passe en 2014. (Images capturées sur twitter)

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« Telle était la question que posait son roman : Comment la nouveauté entre-t-elle dans le monde ? »

   L’arrivée de la nouveauté n’était pas toujours liée au progrès. Les hommes découvraient également de nouveaux moyens de s’opprimer mutuellement, de nouveaux moyens de détruire leurs réalisations les plus remarquables et de retourner à leur limon originel, et toutes ces innovations, aussi bien les plus sombres que les plus brillantes, plongeaient leurs congénères dans la confusion. Lorsque les premières sorcières furent brûlées, il était plus facile de blâmer les sorcières qu de remettre en cause le jugement qui les avait condamnées. Lorsque les odeurs des chambres à gaz se répandirent dans les rues des villages voisins et qu’une neige noire se mit à tomber du ciel, il était plus facile de ne rien comprendre. La plupart des citoyens chinois ne comprirent pas les héros tombés sur la place Tien’anmen. Des explications fallacieuses leur furent fournies par ceux-là mêmes qui avaient perpétré le crime. Quand des tyrans prirent le pouvoir à travers tout le monde musulman, il se trouva bien des gens prêts à qualifier ces régimes d’authentiques et leurs opposants d’Occidentalisés ou de Déracinés. Lorsqu’un homme politique pakistanais prit la défense d’une femme accusée à tort de blasphème, il fut assassiné par son garde du corps et le pays applaudit le meurtrier qui fut recouvert de pétales de fleurs sur le chemin du tribunal. Beaucoup de ces innovations les plus sinistres se produisirent au nom d’une idéologie totalitaire, de règles absolues, d’un dogme indiscutable, ou d’un dieu.

   L’attaque contre Les Versets sataniques n’était qu’une petite chose en soi, même si elle avait souvent fait les gros titres de la presse, et il n’était pas facile de convaincre les gens qu’elle était assez extraordinaire, assez significative pour justifier une réaction exceptionnelle. Tandis qu’il entreprenait son long parcours à travers les corridors du pouvoir du monde entier, il devait, encore et toujours, repréciser l’affaire. Un écrivain sérieux a écrit un livre sérieux. La violence de la réaction fut un acte terroriste auquel il a fallu faire face. Oui, mais ce livre a offensé beaucoup de monde, non ? Peut-être mais l’attaque contre le livre, son auteur et ses éditeurs, traducteurs et libraires, était une offense bien plus grande. Et ainsi, après avoir provoqué du désordre, il s’opposait au désordre qui s’était ensuivi et demandait aux grands de ce monde de défendre son droit à être un fauteur de troubles.

   Dans l’Angleterre du XVIIe siècle, Matthew Hopkins, « le responsable en chef de la chasse aux sorcières », avait mis au point un procédé pour détecter la sorcellerie. On lestait la femme accusée de pierres ou bien on l’attachait sur une chaise et puis on la jetait dans une rivière ou dans un lac. Si elle flottait, c’était une sorcière et elle méritait le bûcher. Si elle coulait et qu’elle se noyait, c’est qu’elle était innocente.

   L’accusation de sorcellerie revenait le plus souvent à un verdict de « culpabilité ». A présent c’était lui qui se trouvait sur la sellette à tenter de persuader le monde que ce n’était pas lui le criminel mais bien les chasseurs de sorcières.

   Quelque chose de nouveau était en train de se produire, la montée d’une nouvelle intolérance. Elle se répandait à la surface de la terre mais personne ne voulait en convenir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : l’islamophobie. Critiquer la violence militante de cette religion dans son incarnation contemporaine était considéré comme du fanatisme. Une personne phobique avait des positions extrêmes et irrationnelles, c’était donc elle qui était fautive et non pas le système religieux qui revendiquait plus d’un milliard d’adeptes dans le monde. Un milliard de croyants ne pouvaient pas avoir tort, les critiques devaient donc être ceux qui avaient l’écume aux lèvres. Quand, voulut-il savoir, était-il devenu irrationnel de détester la religion, quelle qu’elle soit, et de la détester avec force ? Depuis quand la raison était-elle redéfinie comme la déraison ? Depuis quand les histoires fantaisistes des superstitieux étaient-elles hors d’atteinte de la critique, de la satire ? Une religion n’était pas une race. C’était une idée, et les idées résistaient (ou s’effondraient) parce qu’elles étaient assez fortes (ou trop faibles) pour supporter la critique, non parce qu’elles étaient protégées. Les idées fortes accueillaient volontiers les opinions contraires. « Celui qui lutte contre nous renforce notre résistance et accroît notre habileté, écrivait Edmund Burke. Notre adversaire nous rend service. » Seuls les faibles et les tyrans se détournent de leurs opposants, les insultent et, parfois même, leur veulent du mal.

    C’était l’islam qui avait changé et non pas des gens comme lui, c’était l’islam qui était devenu allergique à toute une large série d’idées, de comportements et d’objets. Au cours de ces années et des années suivantes, des voix islamiques dans plusieurs parties du monde, Algérie, Pakistan, Afghanistan, s’élevèrent pour lancer l’anathème contre des pièces de théâtre, des films, de la musique, certains musiciens ou interprètes furent blessés ou tués. L’art de la représentation c’était le mal, c’est pourquoi les anciennes statues des Bouddas de Bamiyan furent détruites par les Talibans. Il y eut des attaques d’islamistes contre des socialistes, des syndicalistes, des caricaturistes, des journalistes, des prostitués et des homosexuels, des femmes en jupe et des hommes sans barbe, et même de façon surréaliste, contre des démons épouvantables : les poulets congelés et les samosas.

   Dans l’écriture de l’histoire du XXe siècle, l’idée de placer la dynastie des Saoudiens sur le Trône Qui Détient Le Pétrole semblait être la plus grave erreur en matière de politique étrangère commise par les puissances occidentales : les Saoudiens avaient employés leur inépuisable fortune basée sur le pétrole pour construire des écoles (madrassas) de façon à propager l’idéologie puritaine et extrémiste de leur bien-aimé (et autrefois marginal) Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab, avec pour conséquence que le wahhabisme s’était développé depuis son stade original de culte minuscule jusqu’à envahir tout le monde arabe. Sa montée avait donné confiance aux autres extrémistes islamiques et les avait dopés. En Inde, le culte des Deobandi s’était répandu bien au-delà du séminaire de Darul Uloom, dans l’Iran shiite il y avait eu les prêcheurs conservateurs d’Al-Azhar. Tandis que les idéologies extrémistes, le wahhabisme, le salafisme, le khomeinisme, le déobandisme, montaient en puissance et que les madrassas fondées grâce au pétrole saoudien transformaient des générations entières en hommes bornés au menton poilu et aux poings serrés, l’islam s’éloigna terriblement de ses origines tout en prétendant revenir à ses racines. L’humoriste américain H. L. Mencken donna une définition mémorable du puritanisme :  » La peur terrible que quelqu’un, quelque part, puisse être heureux. », et bien souvent on aurait dit que le véritable ennemi de ce nouvel islam n’était autre que le bonheur lui-même. Et c’était donc là la religion dont les critiques étaient traitées de fanatiques ? « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty à Alice, au Pays des merveilles, il signifie exactement ce que j’ai choisi de lui faire dire, ni plus ni moins. » Les créateurs de la « novlangue » dans le 1984 d’Orwell avaient parfaitement compris ce que voulait dire Humpty Dumpty, ils avaient baptisé le ministère de la Propagande ministère de la Vérité, et l’organe le plus répressif ministère de l’Amour. « Islamophobie » était un nouveau terme ajouté à la langue d’Humpty Dumpty. Il prenait la place du langage à l’analyse, de la raison et de la discussion pour le mettre à l’envers.

   Il savait, de façon absolument certaine, que le cancer du fanatisme qui se propageait dans les communautés musulmanes finirait par exploser dans le monde entier bien au-delà de l’islam. Si la bataille intellectuelle était perdue, si ce nouvel islam parvenait à établir son droit à être « respecté », à voir ses adversaires critiqués, présentés comme infréquentables, voire même, pourquoi pas, tués, alors la défaite politique ne tarderait pas à suivre.

   Il était entré dans le monde de la politique et s’efforçait de baser ses arguments sur des principes. Mais derrière les portes closes, dans les bureaux où se prenaient les décisions, les principes inspiraient rarement la politique. Ce serait un combat inégal, rendu encore plus difficile par le fait qu’il devait lutter pour retrouver une vie privée et professionnelles plus libre. Il faudrait mener la bataille sur les deux fronts à la fois. »

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Extrait de Joseph Anton : une autobiographie de Salman Rushdie.- Plon, 2012. – Un livre indispensable à lire et à méditer….
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2 réflexions sur “Les textes du moi : « Le puritanisme : la peur terrible que quelqu’un, quelque part, puisse être heureux. » (Salman Rushdie, Joseph Anton : une autobiographie, 2012)

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