Les poètes écrivent mal…

Sur le banc : Sabine Huynh et Angèle Paoli… juin 2014 – Paris

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« Les poètes écrivent mal. C’est leur charme. Si tout le monde écrivait comme Anatole France, lire ne serait plus et définitivement qu’une entreprise maussade. Ils écrivent mal, n’ayant qu’un obstacle, mais cet obstacle impossible à franchir. Ils le retrouvent partout. C’est le mot. Ils n’ont pas le loisir d’aller plus avant, c’est-à-dire de penser à quelque chose. A leur sort. A leur misère. A leur condition. Prendre quelqu’un au mot c’est le sommer dans l’immédiat. Le poète est pris au mot. S’il réfléchit, c’est dans l’angle strict du langage. Une horloge ne pense pas. Elle réduit le mystère, le temps, à sa perpétuelle délibération. Mais aussi bien rend-elle à ce mystère toute son implacabilité, toute sa folle éternité.

   Donc un mot ne veut rien dire. C’est grave quand on s’avise que la plupart des hommes utilisent cette monnaie d’échange pour correspondre. Pour aimer. Pour prêter serment. Mais le mot n’aime guère qu’on le presse, qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas. Le poète a compris cela. Il le traite avec discrétion, sinon indifférence, et le mot donne tout son sens. Et même un peu plus. Il éclate, à maturité, faisant gicler l’image. Non sans donner sa chance à l’idée.

   Je ne vois pas pourquoi on demanderait à une œuvre d’être humaine quand personne n’ignore que les hommes n’y parviennent pas. Certes, bien des choses littéraires paraissent autrement proches, et perpétuellement, de nos soucis essentiels, de nos malaises quotidiens, que les hommes que nous côtoyons comme autant de précipices dans lesquels ne pas tomber sous peine de mort. Certes le langage poétique est d’un autre secours, sans jamais y prétendre, et sans doute pour cela, que l’amitié, que l’amour, que nous nous déclarons comme une guerre. La vie est ainsi faite. Et c’est assez heureux comme combinaison.

   L’admirable de cette gratuité, c’est qu’elle impose, exige, l’attention. Ainsi débarrassé de tout ce qui peut ressembler à une opinion, à un mot d’ordre, à un engagement quelconque, le langage prend parti pour l’homme qui a enfin compris qu’il n’y a rien à gagner, mais presque tout à perdre. »

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in Papiers Collés, tome 1 de Georges Perros. – Gallimard, 1960. – (L’imaginaire, 176). – p. 81-82

 

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