SALEBRA par Philippe Rahmy (Vase communicant, juin 2014)

Pantagruel s’apitoie sur son sort. Le cul plombé par la constipation, une énorme pierre de sel lui bouchant l’écoulement, il prend des bains de siège quelque part sur un haut-fond au large de Roscoff. Il est assis depuis si longtemps qu’il a pris consistance d’océan, un monument bleu et blanc, portant une coiffure de moules et de plumes d’albatros, que plus personne ne voit, sauf, peut-être, les vieux loups de mer à trogne rubiconde, qui chantent la picole et les monstres marins au bout de l’horizon.

Tout le monde se souvient comment Pantagruel est tombé malade à force d’avoir dévoré toute matière vivante, d’en avoir englouti une telle quantité qu’il a fait entrer la création dans son ventre. Mais le monde ne se laisse pas réduire à l’homme, cet homme fût-il une barrique à pattes. Un matin, cette voracité s’est retournée contre lui : Pantagruel est resté le cul à l’air, incapable d’enfiler son pantalon. Son ventre gonflé lui cause une douleur terrible. Il se roule par terre. Il crie, il jure, il pleure tant, qu’il en oublie de manger. Un jour passe, une semaine, un mois. Rien n’y fait, il continue à enfler sous l’effet de la fermentation.

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Photographie de FQ

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Pour le guérir, les médecins lui font avaler de l’herbe comme aux ruminants. Le géant mastique, déglutit, avant de régurgiter sa misère par les yeux. Des larmes comme des courges coulent sur ses joues, avant de rebondir avec un bruit d’orage sur le tambour de son ventre. Alors les médecins ont une idée. Ils lui mettent sous le nez de grosses pommes, après y avoir fait entrer une équipe de mineurs armés de piques et de pioches, des types à la musculature percheronne appelés en renfort des contrées nordiques, de ces barbares à nattes blondes qui brisent la glace de leurs poings. Voici notre Pantagruel transformé en baleine, gémissant sur le flanc, tandis que les gaillards au fond de son bidon s’activent à désengorger sa tripaille durant trois jours et trois nuits, escaladant, concassant une fiente vaste comme une cathédrale. Leur travail accompli, les Vikings, aux trois quarts morts d’asphyxie, se hissent par leurs tresses jusque dans la bouche du géant, avant de regagner leurs drakkars, chargés de rubis, calices et autres choses précieuses, récoltés durant leur excrémenteuse expédition.

Pantagruel se sent mieux. Le répit est de courte durée. Sa panse se tortille désormais comme un saumon, le chatouille et le gratte, déclenchant un appétit à enfourner des bataillons. Mais les médecins veillent. L’ogre menaçant à nouveau d’engloutir les récoltes, ils lui enfoncent un tuyau dans la gorge, qu’ils trempent, à l’autre bout, dans l’océan. Puis ils s’en vont, laissant notre bonhomme s’emplir comme une lagune après chaque marée.

Les années passent. Voici Pantagruel assis au bord des falaises de Plouha. Le vent souffle par cette belle fin d’été. Le géant n’a plus faim, mais toute cette eau, qui le traverse de haut en bas, lui porte sur la vessie. On le voit se lever à tout bout de champ, son tuyau dans le bec, et trottiner vers un coin tranquille. Là, face au large, il dégaine son chibre. D’une main ferme, il dirige le jet de pisse en direction les mouettes qui pirouettent pour l’éviter, piornent, attaquent en piqué. Ce jeu lui rappelle sa bataille contre le roi Anarche, et son armée bancale de fantassins, pionniers, lutins, canons et putains. Nous sommes fin septembre. Une mer formée chahute les nuages. Pantagruel dort face au large, son tuyau bien calé sous la langue. Quand soudain, zou, le voici qui engloutit la marée d’équinoxe ! D’un bond, il est debout. Boum, boum, boum, boum, boum, il court vers son coin, où il pisse tant et si fort, que la mer se soulève comme au temps de Moïse, fulmine, s’élance vers le ciel, pour retomber sur la falaise qui se brise, projetant plusieurs villages et tous leurs habitants, ainsi que pâturages et forêts, dans l’écume.

Scandale ! La population gronde. On songe à empoisonner le géant. On veut le pousser à la mer. Comment faire ? Pantaguel ne s’aperçoit de rien. Il a d’autres soucis. Soulagé de ses humeurs, son cul, embouteillé par le sel de mer, a pris de si gigantesques proportions, que le pays entier penche comme une barque trop pleine. Pantagruel n’ose plus bouger. Il regrette le temps de sa bedaine qui gagnait en majesté. Son présent embonpoint culier n’a plus rien de royal. Il est le mal dans le remède qu’on lui inflige, le ver dans le fruit, une caricature, la preuve de l’usure des histoires drolatiques, même quand elles concernent des êtres fabuleux. La suite est courue d’avance. Elle se produit le lendemain. Pantagruel se lève, trotte vers son buisson. Le pays tangue, à gauche, à droite, de plus en plus fort. Un tsunami de pisse et d’eau envahit la contrée, noyant plus de mille hommes et dix mille têtes de bétail. En se retirant, cette lame, chargée d’arbres et de rochers, entraîne aussi Pantagruel qui roule au fond de la mer. Il est emporté par les courants, qui lui mettent la tête à l’envers, qui lui massent la couenne, qui lui font des moustaches de varech, jusqu’à ce qu’il s’échoue sur cet ilot désolé, au large de Roscoff.

Maintenant, le colosse est assis sur le sable, de l’eau à mi-torse. Son gros derrière, porté par l’Atlantique, ne lui pèse pas plus que plume. Les oiseaux nidifient sur ses épaules et au sommet de son crâne. Les crustacés colonisent chaque pli de sa peau d’éléphant. Les vagues, explosant contre sa poitrine, libèrent un parfum de violette produit par la moisissure du goémon. Cette odeur lui rappelle sa mère Badebec. Il se revoit barbotant au milieu de ses entrailles après l’accouchement, à téter cette graisse sanglante. L’océan le berce aujourd’hui d’une même tiédeur charnelle. Pantagruel s’abandonne à cette étendue mouvante de creux et de bosses. Il a le sentiment d’être la seule vie sur l’océan, comme si la profondeur glacée qui l’entoure, pleine de créatures aveugles, de serpents tout en mâchoires, accentuait la blancheur de l’air, et lui faisait oublier ses soucis, ses pets bouillonnant à la surface de la mer, et son arrière-train bosselé par la constipation.

Deux décennies passent. Une expédition viking aborde à Roscoff qui est pillée en quelques heures. Mais la région, jadis balayée par la vague pantagruélique, ne s’est jamais relevée. Un paysage lunaire s’étend à cette époque de Brest à Orléans. Le butin des barbares est maigre. Les champs sont couverts d’une croûte de sel. Les châteaux n’abritent que rats et corneilles. Les églises servent de bordels, les bordels servent d’étables, les étables de lazarets. À l’automne, la peste a fait son apparition, décimant Cleder et Plouescat. À Merdrignac, on meurt de dysenterie et du paludisme. Les Vikings, dépités, plient bagage. Faut-il rentrer au bercail ? Pousser plus à l’est à travers ces terres de famine ? Ils se souviennent alors de Pantagruel. Le géant pourrait leur dire ce qu’il voit au-delà de ces collines pelées. Mais où est le géant ? Après avoir empalé un ou deux bourgeois, les Vikings apprennent la vérité. Ils incendient alors la côte pour égayer les nuits de l’exilé sur son banc de sable, avant d’envoyer plusieurs drakkars à sa rencontre, tractant un radeau de sapins encordés. Le chef Viking s’appelle Henrick. Son père, Henrick Sr, a fait partie de la cordée sanitaire qui a purgé Gargantua. Durant son enfance, Henrick Jr. s’est promis de retrouver ce colosse, l’égal de Thor. Aujourd’hui planté à l’avant de son bateau, filant sous sa voile carrée, une voile sang-de-bœuf aux armes de sa maison, il est le maître d’un monde à découvrir.

L’histoire s’interrompt la veille du sauvetage de Pantagruel par les Vikings. On sait que l’équipage a ensuite fait route vers l’est de la mer Baltique. Remontant la Volga, ces quelques explorateurs, guidés par un géant, ont conquis un continent d’hommes pleurnichards et de femmes courageuses, auquel, par défaut, ils ont donné leur nom, viking, prononcé « russ ».

On sait encore que Pantagruel vint ensuite à Genève venger son créateur François Rabelais, condamné pour blasphème par Jean Calvin et ses sbires montés du col. On raconte que le géant réserva sa dernière colère pour la cité des réformateurs, qu’il écrasa sous une merde de la taille d’une montagne. Cette montagne fut baptisée Salève, du latin « salebra », signifiant amas de matière, mais aussi faute de style, grossièreté, manière d’accréditer la thèse de Bachelard : il existe une sympathie entre nature et culture.

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Photographie de FQ

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Une fois soulagé, Pantagruel s’assit au sommet du Salève pour contempler son œuvre, jouissant, comme Dieu au 7e jour, du grand bordel terrestre. Salebra !

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Philippe Rahmy, 2014

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Je lisais ce livre dont le titre m’avait séduit, attiré : Béton armé sur la table de mon libraire préféré. Je ne connaissais pas le travail de Philippe Rahmy. J’ai commencé à lire dans un café, dans l’agitation d’un café strasbourgeois, je n’ai bientôt plus entendu les bruits autour de moi, Strasbourg était Shanghai… (bon, stop, vous pouvez rire, Strasbourg n’a rien à voir avec Shanghai, c’est plutôt une ville-village qui me convient mieux). Dès le début, j’ai commencé à souligner des phrases (c’est une manie, une mauvaise manie pour le bibliothécaire que je suis), et enfin, des passages entiers (Au diable l’avarice et les avaricieux). Dont celui-ci, page 73 : « la vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’attendent rien » Là, paf, j’étais en terrain connu avec cette phrase harpon, phrase-hapax qui vous dit, tiens, ce bouquin-là, il n’est pas courant. Je l’ai lu plusieurs fois et c’était justement cette phrase dont j’avais besoin à cet instant :  « La vérité est que le monde s’offre à ceux qui n’attendent rien. Il se livre avec simplicité, juste là, au bord du trottoir, sans le support de la lune ou des violons, sans le support de la littérature, au fond d’une ruelle, et c’est alors tout le banal qui fleurit sur un moment d’asphalte. » J’aime bien cela : soudain, ce banal qui se transforme, ce moment exact où vous êtes pleinement attentif aux moindres signes, ce moment que je pourrai qualifier de poétique, si on ne confondait pas trop souvent la poésie avec ces choses rimées en bout de phrase. Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire…. Je ne vais pas en dire plus, et je vous invite à relire le texte de Philippe ici, sur mes modestes flâneries. Bienvenue à toi, Philippe, Pantagruelise-nous encore et merci d’avoir répondu à mon invitation. Mon vase se trouve sur son Kafka transports : Tapages ta tasse

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Vases communicants ? qui se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis le 3 juillet 2009 à l’initiative de deux auteurs et blogueurs : François Bon (tiens, encore Rabelais) et Jérôme Denis. Une page Facebook et un blog associé : le rendez-vous des vases sous la coordination de Brigitte Celerier permettent de créer les liens entre blogueurs (auteurs), de définir éventuellement un thème, d’associer images ou sons avec le texte. Le principe n’a pas évolué depuis la création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre, telle est la consigne.

Et les lectures de ce mois sont à poursuivre ici. Surtout que ce mois, à la manière d’un Gargantua, un second vase co est partagé avec Justine Neubach

Bonnes lectures

Silence

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