« …un certain refus de renoncer à ce que l’homme s’est raconté sur lui-même dans ses moments d’euphorie… » Romain Gary

Dans L’Express du 4 janvier 1957, Jean Daniel, dans un article intitulé : « Romain Gary : les hommes, ces éléphants. » s’entretient avec l’auteur des Racines du Ciel, prix Goncourt 1956 et revient sur le véritable sens du roman. Ce dernier et son auteur avaient très critiqués à l’époque pour des raisons nauséabondes qui n’ont pas grand chose à voir avec la littérature. Rappelons que Romain Gary, à l’époque ne bénéficiait pas de la reconnaissance qu’il possède aujourd’hui et qu’il avait reçu le soutien indéfectible d’Albert Camus, lui non plus, pas en odeur de sainteté dans certains milieux intellectuels. Le temps a fait le tri… Les Racines du ciel est l’un des premiers romans qui a alerté l’opinion publique sur le danger d’un désastre écologique. FQ.

2014-05-02 14.04.14

R.G. : Quelle que soit l’idéologie de mon livre, c’est un roman. Et je maintiens que la France est le seul pays au monde où, dans les circonstances dramatiques que nous vivons, un roman peut susciter une telle curiosité et peut avoir une telle résonance. Je ne crois pas qu’il existe un autre pays où l’on accepte de s’intéresser à ce point à une position idéologique et morale par le truchement de la fiction romanesque.

J.D. : En tout cas, la signification même de cette fiction a prêté à de très différents interprétations. Ce qui serait précieux pour nous, ce serait que vous dénonciez les interprétations inexactes. Qu’avez-vous voulu dire et que vous a-t-on fait dire ?

R.G. : Je ne vous parlerai que des critiques de bonne foi. Les spécialistes de la perversion idéologique, les idéomaniaques qui abordent les problèmes humains comme le marquis de Sade abordait l’amour, inutile de s’en préoccuper. Mais mon livre a donné lieu à de très nombreux commentaires dans la presse anglo-saxonne, sous la plume de journalistes que je connaissais professionnellement. Ils m’ont prêté des intentions forts étranges ; et notamment que mon livre défendait une conception panthéiste de l’existence.

Je ne vous cacherai pas que le panthéisme est le dernier de mes soucis et que les éléphants n’ont aucun rapport avec ces naïvetés ; si je les représente dans mon livre, c’est bien sût en vertu d’une amitié déjà vieille entre ces animaux et moi, mais le véritable souci de tout mon roman est la dignité de l’homme, ce sont les droits de la personne humaine, c’est un certain refus de renoncer à ce que l’homme s’est raconté sur lui-même dans ses moments d’euphorie. Bien entendu, il y a eu parfois malentendu sur ce que représentent les éléphants. On a même écrit : c’est une notion fourre-tout. Eh bien ! c’est un malentendu sain et souhaitable.

Si les éléphants tels qu’ils apparaissent dans mon roman étaient quelque chose de parfaitement délimité du point de vue idéologique, mon livre serait un livre à thèse, donc mauvais, donc raté. Dans un roman qui cherche avant tout  certaines résonances poétiques, qui se veut un mythe, une certaine imprécision, un certain flou est nécessaire : cela fait partie de la dimension poétique.

Exemple – il va s’en dire que je ne vise pas si haut – dans Moby Dick, personne n’a jamais su avec certitude ce que représente la baleine Moby Dick, et ce que représente le capitaine Ahab, on ne sait pas, si vous voulez, qui est le traître. Est-ce la baleine ? Est-ce le capitaine Ahab ? On ne sait pas si Ahab a raison de traquer jusqu’au bout la baleine blanche avec un tel acharnement, si cette baleine représente le bien ou le mal, si Ahab représente la folie criminelle de l’homme ou son indomptable courage, si Moby Dick est en réalité le symbole de l’absolu poursuivi en vain par les mains humaines – et, remarquez-le bien, pour le tuer à la fin, ce qui ferme le cercle du mystère.

J.D. : Nous n’avons pas l’occasion de poser la question à Melville, mais nous avons la chance de vous avoir… Alors, je vais vous demander de nous expliquer ce que représentent vos éléphants.

R.G. : La donnée fondamentale de mon livre est ce que j’appelle « la marge humaine ». Précisons. Notre époque est arrivée à un tel degré dans le totalitaire, non seulement au sens politique, mais au sens de l’effort économique, au sens du travail et de la misère, de la peur et du désarroi, au sens des menaces qui pèsent sur nous et qui sont totales – qu’il m’a paru important de hurler, avec toute la force dont je suis capable, que nous devons être guidés, quels que soient nos systèmes idéologiques, quelles que soient les difficultés de notre marche en avant, quelles que soient nos tâches essentielles, par le souci de préserver une marge de sécurité où il y aurait toujours assez de place pour un certain minimum de l’humain qui nous garderait à la fois de nos erreurs et de nos vérités.

Je m’explique. Je suis a priori contre tous ceux qui croient avoir absolument raison. La phrase n’est pas de moi ; je ne sais pas de qui elle est ; j’ai l’impression qu’elle est d’Albert Camus°. Je suis contre tous ceux qui croient avoir absolument raison. Je suis contre tous les systèmes politiques qui croient détenir le monopole de la vérité. Je suis contre tous les monopoles idéologiques. La démocratie du type occidental européen est ce qu’elle est : mais elle était, jusqu’à la Pologne de Gomulka, le seul système politique qui pouvait revenir sur ses pas.

Je vomis toutes les vérités absolues et leurs applications totales. Prenez une vérité, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce qu’elle épargne, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça ne sent pas le cadavre, goûtez en gardant un bon moment sur la langue – mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement.

La démocratie, c’est le droit de recracher.

Nous avons pu constater tous, depuis quelques années, et sans faire appel à Einstein, que les vérités peuvent devenir très rapidement des erreurs et des erreurs apparaissent soudain contenant une certaine dose de vérité. On peut alors déterrer le cadavre de Rajk : cela ne rendra pas un père à ses enfants. Bref, tous les systèmes doivent prendre leurs assurances contre l’erreur et, quel que soit leur contenu de vérité, ils ont tous tort dans l’absolu. Ils ont raison dans le relatif en fonction de leur vérité historique et transitoire, et cela implique pour tout système idéologique, quel qu’il soit, le respect d’une marge qui doit être un lieu d’asile où l’homme pourrait se réfugier à l’abri des joutes sanglantes de l’erreur et de la vérité.

Dans le cadre de mon livre, j’ai choisi les éléphants, parce que ces bêtes gigantesques donnaient bien l’image de ces valeurs maladroites et difficiles à protéger au cœur de la mêlée idéologique moderne : liberté de la pensée, les droits de l’homme, tolérance, respect de la personne humaine, et une certaine inviolabilité de l’humain.

Ces droits qui, depuis longtemps, auraient dû être dépolitisés et situés par tous les systèmes idéologiques dans cette marge dont je parle et où il ne devrait plus jamais rien leur arriver, sont au contraire présentés aujourd’hui à nous comme des anachronismes, comme des survivances d’une époque politique révolue et dont nous ne pouvons plus nous embarrasser dans notre marché vers le progrès. Bref, des éléphants.

[…] il est possible qu’il existe, sur l’homme, une vérité absolue, mais il n’est pas sûr que l’homme puisse la supporter. Evitons la métaphysique, mais, tout de même, au sein de ce qui s’occupe si peu de lui, l’homme peut bien s’être glissé comme une magnifique erreur qu’il serait vraiment bête de vouloir corriger lui-même. Est faux ce qui nous asservit, est vrai ce qui nous laisse à peu près libres, – éternel improvisateur de lui-même, l’homme ne doit se prosterner ni devant la vérité, ni devant l’erreur, mais seulement devant une certaine notion de sa propre faillibilité.

Extrait de l’entretien entre Romain Gary et Jean Daniel, retitré La marge humaine in L’affaire homme, anthologie de textes rassemblés et présentés par Jean-François Hangouët et Paul Audi. – Gallimard, 2005. – (Folio, 4296)

A noter que l’un des titres suggéré à Gallimard par Romain Gary pour Les racines du ciel était L’affaire homme.

Enfin, ° la phrase est bien de Camus : « Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. » (Combat, 19 novembre 1946)

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