A l’aube… dans une yeuse… Extrait du Baron perché d’Italo Calvino.

2013-08-18 14.21.07

« On lit dans les livres qu’au temps jadis, un singe parti de Rome pouvait arriver en Espagne sans toucher terre, rien qu’en sautant d’arbre en arbre. Si c’est vrai, je ne sais… De mon temps, seuls le golfe d’Ombreuse, dans dans toute sa largeur, et sa vallée qui s’élève jusqu’à la crête des montagnes, possédaient pareilles forêts foisonnantes. La renommée de notre région n’avait pas d’autres motifs.

Aujourd’hui, on ne reconnaît plus la contrée. A l’époque de la descente des Français, on a commencé à couper les bois comme des prés qu’on fauche chaque année. Mais ils n’ont pas repoussé. On croyait que le déboisement tenait aux guerres, à Napoléon, à l’époque ; mais il ne s’est pas arrêté. Le dos des collines est si nu que nous ne pouvons le regarder, nous qui l’avons connu jadis, sans un serrement de cœur.

Où que nous allions, autrefois, nous trouvions toujours des branchages et des frondaisons entre le ciel et nous. L’unique zone un peu basse, c’étaient les bois de citronniers ; encore des figuiers dressaient-ils leurs troncs tordus au milieu des plants d’agrumes. Plus haut, ils obstruaient le ciel de leurs couples aux lourds feuillages. Quand il n’y avait pas de figuiers, c’étaient des cerisiers aux feuilles brunes, ou des cognassiers délicats, des pêchers, des amandiers ; puis des sorbiers, des caroubiers, quelque mûrier ou noyer vétuste. Au-delà des jardins commençait l’oliveraie : un nuage gris argent qui floconnait jusqu’à mi-côte. En bas s’entassait le pays, entre le port et le château ; et là encore, au milieu des toits, surgissaient partout les chevelures des yeuses, des platanes, même des rouvres, végétation tout à la fois fière, fougueuse et ordonnée, caractéristique de la zone où les nobles avaient construit leurs villas et clos de grilles leurs parcs.

Au-dessus des oliviers commençaient la forêt. Pins et mélèzes, jadis, avaient dû régner sur la région ; ils descendaient encore sur les deux versants du golfe jusqu’à la plage, en vagues et remous de verdure. Les rouvres étaient bien plus nombreux, plus serrés qu’on ne le croirait aujourd’hui ; ils ont été la première, la plus précieuse victime de la cognée. Tout en haut, les pins cédaient le pas aux châtaigniers : la forêt se hissant sur la montagne, on ne lui voyait pas de limites. Tel était l’univers de sève au milieu duquel nous vivions, nous autres habitants d’Ombreuse, presque sans nous en apercevoir.

Le premier à s’aviser de tout cela fut Côme. Il comprit qu’au milieu d’une végétation à ce point touffue, il pouvait se déplacer pendant des milles en passant d’un arbre dans l’autre sans avoir jamais besoin de mettre pied à terre. Il arrivait qu’un espace de terrain dénudé l’obligeât à de longs détours ; mais il eut vite fait de connaître tous les itinéraires ; il n’évaluait plus les distances d’après nos mensurations banales mais d’après le chemin contourné qu’il lui fallait suivre dans ses branches et qu’il avait toujours présent à l’esprit. Là où il était impossible d’atteindre la branche la plus proche, même en sautant, il savait user de ruses.

Mais nous en sommes encore à cette aube où pour la première fois il se réveilla dans une yeuse, au milieu des étourneaux, trempé de rosée froide, engourdi, des fourmis dans les jambes et dans les bras – et entreprit, tout heureux, d’explorer son nouvel univers.

Il arriva au dernier arbre du parc : un platane. Au-dessous de lui s’étalait la vallée sous une couronne de nuages et de fumées qui montaient des toits d’ardoises de quelques hameaux, cachés derrière les talus comme des tas de cailloux.

De temps en temps, le paysage semblait traversé d’ondes invisibles, et muettes le plus souvent. Ce qu’on en entendait suffisait à propager partout une sorte d’angoisse : c’était tout à coup une explosion de cris aigus, puis un grondement, des coups sourds, peut-être aussi le craquement d’une branche cassée, puis de nouveau des cris, mais différents : de grosses voix furieuses convergeaient vers l’endroit où avait d’abord éclaté le bruit. Puis rien, une impression de néant : un passage, un frôlement, quelque chose de menaçant et d’insaisissable. Si bruits et voix reprenaient en quelque point de la vallée, toujours on y voyait les petites feuilles dentelées des cerisiers bouger dans le vent. Une autre partie, rêveuse et distraite, formulait parfois les pensées les plus étranges ; c’est ainsi qu’il constata : les cerises parlent.

Il se dirigea vers le cerisier le plus proche, ou plutôt vers une rangée de grands cerisiers d’un beau vert exubérant : les arbres étaient chargés de cerises noires ; mais l’œil de mon frère ne s’était pas encore habitué à distinguer du premier coup ce que contenaient ou ne contenaient pas les ramures. Il s’arrêta : il avait cru entendre du bruit mais à présent régnait le silence. Côme se trouvait sur une branche basse : toutes les cerises au-dessous de lui, il les « sentait » sans pouvoir s’expliquer comment ; elles semblaient converger vers lui comme autant de regards ; on eût cru l’arbre chargé d’yeux aux lieux et places de cerises.

Côme leva la tête ; un fruit trop mûr lui tomba sur le front, en faisant : tchac ! Il écarquilla les yeux et regarda en l’air, à contre-jour – le soleil montait. L’arbre et les cerisiers voisins étaient peuplés d’enfants perchés.

Quand ils se virent découverts, tous les gamins sortirent de leur silence. Côme crut les entendre dire de leur voix perçante qu’ils tâchaient d’assourdir :

– Regarde, là, qu’il est beau !

Là-dessus chacun, écartant les feuilles, descendit une branche plus bas vers le garçon au tricorne. Eux allaient tête nue en chapeautés de paille effrangée ; plusieurs portaient des sacs en guise de capuchons. Pour tout vêtement, des chemises et des culottes en lambeaux. Ceux qui n’étaient pas nu-pieds avaient des bandes de chiffon pour chaussures ; quelques-uns avaient ôté leurs sabots pour grimper et les portaient pendus au cou. C’était la fameuse bande des maraudeurs de fruits dont nous nous étions toujours tenus éloignés, Côme et moi, obéissant sur ce point aux injonctions paternelles. Et voici que, ce matin-là, mon frère semblait les chercher, sans savoir clairement lui-même ce qu’il escomptait de pareille relation.

Il attendit sans bouger. Eux descendant en assourdissant leurs voix acides pour lancer des « Qu’est-ce que c’est que cet oiseau ? Et qu’est-ce qu’il farfouille ici ? ». En même temps, ils lui crachaient au nez leurs noyaux de cerises, faisant tourbillonner, comme des frondes, les fruits véreux ou becquetés, et les lançaient dans sa direction.

– Hou ! firent-ils tout à coup (ils venaient de découvrir l’épée qui lui pendaient dans le dos). Vous avez vu, qu’est-ce qu’il a ? Un battoir à fesses !

Et de rire.

Mais ils étouffèrent vitre leurs rires et le silence se rétablit : quelque chose se préparait, qui les rendaient fous de joie. Silencieusement, deux de ces petits monstres étaient allés se percher sur une branche au-dessus de Côme, et faisaient descendre vers lui un sac grand ouvert (un de ces sacs dégoûtants où sûrement ils rangeaient leur butin et dont le reste du temps ils se coiffaient comme de capuchons). En un rien de temps, mon frère allait se trouver ensaché sans savoir comment, ficelé comme un saucisson, offert sans défense aux coups.

Côme flaira le danger. Ou peut-être ne flaira-t-il rien et voulut-il seulement, sentant qu’on riait de sa petite épée, la dégainer, par point d’honneur, il la brandit bien haut, effleura le sac, découvrit celui-ci, l’enroula autour de la lame, l’arracha aux deux maraudeurs et le fit voler au loin.

Le geste ne manquait pas d’adresse. La bande des maraudeurs poussa des oh ! de désappointement, et les deux compères qui s’étaient laissé arracher le sac durent essuyer quelques injures choisies :

– Couillonaux ! Conards !

Côme n’eut pas le temps de se réjouir de son succès.

Une autre fureur se déchaîna, et celle-ci montait de terre. On aboyait, on lançait des cailloux, on criait :

– Cette fois, nous vous avons pris, tas de voleurs !

Des fourches avançaient leurs pointes. Parmi les voleurs perchés dans les branches, ce fut à qui se pelotonnerait, remonterait ses jambes et ses coudes. Le tapage fait autour de Côme avait dû donner l’alarme aux cultivateurs.

C’était une attaque en force, et préparée. Las de se faire voler leurs fruits au fur et à mesure qu’ils mûrissaient, les propriétaires et les fermiers de la vallée s’étaient alliés. Les polissons avaient pour tactique de donner l’assaut tous ensemble à un verger, de le mettre à sac, puis de se sauver le plus loin possible, pour y recommencer leurs exploits ; on ne pouvait leur opposer qu’une tactique semblable : monter la garde en groupe dans un verger où ils viendraient tôt ou tard, et les y cerner. Lâchés, les chiens aboyaient en rampant au pied des cerisiers, leurs gueules hérissées de dents menaçantes ; trois ou quatre des maraudeurs sautèrent à terre avec juste assez d’à-propos pour se faire trouer le dos par la pointe des fourches et arracher le fond de culotte par les chiens : les malheureux partirent au pas de course en hurlant et en défonçant à grands coups de têtes les cordons de vigne. Personne, après cela, ne se risqua plus à descendre, et pas plus Côme que les autres. Déjà, les cultivateurs appuyaient des échelles contre les cerisiers et commençaient à grimper, précédés par les dents pointues de leur fourches.

Après quelques minutes de flottement, Côme comprit qu’il serait stupide de s’abandonner à la panique, simplement parce que cette bande de vagabonds perdait la tête ; il n’avait aucune raison de les croire plus malins que lui. La preuve, c’est qu’ils restaient plantés là comme des balourds : qu’attendaient-ils pour se sauver sur les arbres voisins ? C’est par là que mon frère est arrivé ; c’est par là qu’il pouvait s’en retourner. Il enfonça son tricorne sur sa tête, chercha la branche qui lui avait servi de pont, passa du dernier cerisier dans un caroubier, se laissa tomber du caroubier sur un prunier, et ainsi de suite. Quand les gamins le virent évoluer au milieu des branches comme sur une place de village, ils comprirent qu’ils devaient le suivre immédiatement sous peine de perdre sa trace ; silencieusement, à quatre pattes, ils les suivirent dans son tortueux itinéraire. Lui, cependant, montait le long d’un figuier, traversait une haie de clôture, et s’abattait sur un pêcher, aux branches si fragiles qu’on n’y pouvait passer qu’un seul à la fois. Le pêcher permettait de s’accrocher au tronc tordu d’un olivier dépassant d’un mur. De l’olivier, on était, en un saut, sur un rouvre qui allongeait un bras robuste au-dessus du torrent ; après quoi l’on se retrouvait sur l’autre rive.

Les hommes aux fourches, qui croyaient déjà tenir leurs voleurs de fruits, les virent se sauver par la voie des airs, comme des oiseaux. Ils les poursuivaient en courant au milieu des aboiements des chiens, mais ils durent contourner la haie, puis le mur, puis il n’y avait plus de pont en ce point du torrent ; on perdit du temps pour trouver un gué ; les gamins cependant se sauvaient à toutes jambes.

A présent, ils courraient comme vous et moi, les pieds sur le sol. N’était resté dans les branches que mon frère.

– Où a-t-il bien pu fuir, ce saltimbanque à guêtres ? demandaient les autres en ne le voyant plus devant eux.

Ils levèrent les yeux ; Côme était là et rampait dans les oliviers.

– Hé là ! Descends ! Ils ne nous rattraperont plus, maintenant !

Mais lui ne descendit pas, sauta de frondaison en frondaison, passa d’un olivier dans un autre, et disparut dans l’épaisseur du feuilletage argenté. »

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Extrait : Le baron perché / Italo Calvino ; trad. de l’italien par Juliette Bertrand. – Ed. du Seuil, 1960.
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