« Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis » (Paul Eluard)

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« Il suffit que nous parlions d’un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l’objet nous désigne plus que nous ne le désignons et ce que nous croyons nos pensées fondamentales sur le monde sont souvent des confidences sur la jeunesse de notre esprit. Parfois nous nous émerveillons devant un objet élu ; nous accumulons les hypothèses et les rêveries : nous formons ainsi des convictions qui ont l’apparence d’un savoir. Mais la source initiale est impure : l’évidence première n’est pas une vérité fondamentale. En fait, l’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat, si l’on a refusé la séduction du premier choix, si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent de la première observation. Toute objectivité, dûment vérifiée, dément le premier contact avec l’objet. Elle doit d’abord tout critiquer : la sensation, le sens commun, la pratique même la plus constante, l’étymologie enfin, car le verbe, qui est fait pour chanter et séduire, rencontre rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective doit ironiser. Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une attitude vraiment objective. S’il s’agit d’examiner des hommes, des égaux, des frères, la sympathie est le fond de la méthode. Mais devant ce monde inerte qui ne vit pas de notre vie, qui ne souffre d’aucune de nos peines et qui n’exalte aucune de nos joies, nous devons arrêter toutes les expansions, nous devons brimer notre personne. Les axes de la poésie et de la science sont d’abord inverses. Tout ce que peut espérer la philosophie, c’est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits. Il faut donc opposer à l’esprit poétique expansif, l’esprit scientifique taciturne pour lequel l’antipathie préalable est une saine précaution.« 

« Quand nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité. Quand nous faisons des expériences intimes, nous contredisons fatalement l’expérience objective. Encore une fois, dans ce livre où nous faisons des confidences, nous énumérons des erreurs. »

« En résumé, sans vouloir instruire le lecteur, nous serons payé de nos peines, si nous pouvions le convaincre de pratiquer un exercice où nous sommes maître : se moquer de soi-même. Aucun progrès n’est possible dans la connaissance objective sans cette ironie autocritique.« 

Cette flânerie est extraite d’une lecture matinale de La Psychanalyse du feu de Gaston Bachelard, parue en 1949 aux éditions Gallimard.

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4 réflexions sur “« Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis » (Paul Eluard)

  1. Ah, Gaston Bachelard ! Comme je l’aime. Merci pour cette citation subtile autant que riche.
    À lire aussi, de lui, « La poétique de l’espace ».

  2. Merci pour vos commentaires : le mot taciturne a été le déclencheur du choix de cet extrait ;) et j’aime bien cette conscience de Bachelard de balancer entre sciences et poésie… tous ces textes ou presque peuvent être lus comme des poèmes… FQ

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