Les textes du moi : « L’hirondelle » de Maurice Génevoix (Bestiaire sans oubli, 1971)

2014-01-29 07.49.28

L’HIRONDELLE : Il existe un grand nombre d’espèces d’hirondelles sur tout le globe, sauf à Madagascar. Celles des régions froides et tempérées sont migratrices ; beaucoup d’entre elles se sont adaptées aux habitations humaines. (Grand Larousse Illustré).

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     Si Thoreau vivait de nos jours, lui serait-il encore possible de tout ramener comme il l’a fait au seul « méridien de Concord » ? Il eût été poète où que la destinée l’eût fixé dans le monde du siècle dernier. Mais il me semble qu’il eût été contraint, dans le monde de celui-ci, de changer quelquefois, si j’ose dire, son méridien d’épaule.

     Son humour si aigu, par moments si féroce et qui porte comme la balle d’un fusil, l’Amérique d’aujourd’hui, le Massachusetts d’aujourd’hui, le Concord d’aujourd’hui le rendraient à peu près sans portée, tant les blindages se sont épaissis. A moins que ce ne soit le contraire, paradoxe contre paradoxe. Car en dépit d’apparences illusoires, les « conquêtes » de nos techniques, les rondes d’avions, les réseaux d’ondes par nous émises et dirigées, les satellites-relais qui nous entourent comme d’un filet, les mass-media qui nous conditionnent, loin d’élargir les perspectives les ont rétrécies ou fermées. De sorte qu’un Thoreau d’aujourd’hui, en revenant au méridien de Concord, retrouverait peut-être et rouvrirait pour ses contemporains les chemins de nouvelles compétences, libres, aérées, désabrutissantes. Mais qu’est devenu Concord ?

     Toutes ces divagations à propos d’hirondelles. Le méridien de Châteauneuf-sur-Loire (45, naguère Loiret) me ramène vers un doux ermite, un pauvre, un sage, que j’ai connu dans mon enfance. Il s’appelait Bouchard. Il habitait sur la Montagne, à l’entrée de notre Chastaing. C’est une avancée de coteau qui borde au nord la coulée de la Loire : une douzaine de mètres au-dessus de l’étiage, peut-être ; mais le pays est si plat que ce modeste belvédère livre aux regards toute l’étendue du Val.

     Bouchard vivait rigoureusement seul. Non par sauvagerie. Non plus, sans doute, par vocation ou volonté de sacrifice. C’était ainsi. Pendant trente ans, il avait fait une vie moins dure à son père qui avait « aveuvé » ; cuisinier, couturière, lavandière, ménagère au long des jours. Et soigneux, vous pouviez y aller voir. Pas une maison, dans tout le Port, qui fût plus nette et plus avenante que la sienne. Toute la lumière de la vallée y richochait sur le poli des meubles.

     Le vieux bonhomme, moustachu de blanc, toujours coiffé d’un melon verdâtre, pêchait au pied de la Montagne. Le fils surveillait de haut. Vingt fois le jour, les promeneurs du Chastaing qui passaient levaient soudain la tête vers sa voix tombée du ciel : « Ça mord ? Bon… Voulez-vous bien remettre votre chapeau ! Sous ce soleil !… Un beau gardon, vous dites ? Faites voir… » Le vieux, d’en bas, montrait le poisson brillant, remettait docilement son chapeau. Toute capture était la bienvenue. Quelques ablettes, un chevesne, c’était un déjeuner qui sautait de la Loire à la poêle. Ils étaient extrêmement pauvres. Edmond, le fils, cueillait le cèpe ou le champignon rose, la doucette ou le pissenlit, vendait des simples au pharmacien, rendait service au voisinage. Mais il devait se contenter souvent du grand merci qui le payait. Vaille que vaille, ils vivotaient ensemble.

     Lorsque le père mourut, très vieux et presque imbécile, le garçon mit un crêpe à sa manche. Un peu plus maigre, un peu plus pâle, sans se plaindre. Mais la netteté de son logis, la lumière même qui l’éclairait semblaient plus froides et plus tristes. « Vous devriez chercher une femme », lui disaient parfois des voisins. Il avait un lointain sourire, haussait vaguement une épaule et disait d’une voix résignée : « C’est trop tard. »

     Il allait avoir cinquante ans. A présent les voisins murmuraient : « Il change encore. Il va mourir. » Mais voici que jour après jour la mine lui revenait, un peu de couleurs aux joues, les prunelles plus vives, la voix plus animée. La Montagne s’en réjouit, on l’aimait bien. « Qu’est-ce qui vous est arrivé, Edmond ? » Il souriait encore, d’un sourire cette fois très présent, avec un peu de malice dans les yeux : « Ah ! Voilà… »

     J’ai su depuis ce qui s’était passé. Longtemps après. j’avais publié mes premiers livres, et récemment Rémi des Rauches. Le Val de Loire y hante chacune des pages, singulièrement le Val de Châteauneuf. Edmond Bouchard me dit un soir, avec une retenue qui m’émut : « Vous savez… J’aurais pu être votre Rémi. J’ai une maison, pas une cahute, une vraie maison. Mais elle est sur la Montagne, autant dire entre le ciel et l’eau. Ce que je peux voir de là-haut chaque jour que le bon Dieu fait, et chaque nuit, vous n’avez pas idée. Vous avez un moment ? Venez. »

     J’entrai chez lui. Il ouvrit le tiroir d’un bahut, en sortit un cahier d’écolier.

    – Vous voyez, c’est d’aujourd’hui.

     Le papier avait jauni ; à mesure que l’on remontait, l’encre allait se décolorant. Mais le soin ou plutôt l’amour embellissaient chacune des pages. Pas une macule, pas une corne au coin d’un feuillet. L’écriture moulait chaque lettre.

     A la date du jour, une seule ligne, et qui m’avait sauté aux yeux : « Ce matin, la première hirondelle. »

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Maurice Génevoix

Extrait de Bestiaire sans oubli (Plon, 1971)

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