« La vision classique ne me semble pas une vision immédiate et affective des choses… »

« La vision classique ne me semble pas une vision immédiate et affective des choses, mais une reconstitution raisonnée. Les classiques voulaient comprendre ce qu’ils voyaient. Ils agissaient moins comme des peintres que comme des savants. La recherche des lois de la perspective par Uccello, les dissections et les recherches anatomiques de Vinci le prouvent. Ils en arrivent à ceci : ce n’était plus une vision de l’homme qu’ils avaient, mais une compréhension du corps humain. Pour moi, les personnages qu’a peints Titien, je me demande vraiment où Titien a bien pu les voir. Ça n’empêche pas que, peu à peu, les œuvres des classiques, lesquelles représentaient une somme de connaissances qu’ils avaient de la réalité, et non pas leur vision, ces œuvres se sont substituées à la vision même de la réalité. Et c’est pour cela que les chefs-d’œuvre de la Renaissance sont encore considérés par presque tout le monde comme les chefs-d’œuvre de l’art, c’est-à-dire les représentations les plus valables de la réalité.

L’importance de Cézanne vient du fait qu’il est le seul ayant rompu profondément avec cette vision. Et c’est à cause de lui qu’aujourd’hui toute la vision de la réalité est remise en question. En fait, il a ouvert un gouffre devant lequel chacun cherche à se sauver comme il peut. Même les cubistes sont revenus à la vision classique. Ils se sont donnés pour les successeurs de Cézanne. Mais ils se sont plus intéressés aux moyens de Cézanne qu’à son but. Cézanne se servait de cubes, de cônes et de sphères pour rendre sa vision d’une pomme. Mais, pour les cubistes, la pomme cessa d’être une fin. Elle devient, au contraire, un moyen ou un prétexte qui leur servait à faire des cubes, des cônes et des sphères. Et, comme il leur était difficile de tenir longtemps cette position, ils l’ont abandonnée, et ils se sont repliés sur Ingres, les Pompéiens et les Impressionnistes.

Restent les faits nouveaux que sont la peinture et la sculpture abstraites (et tout ce qui s’en approche plus ou moins, comme Klee, Miro, Brancusi…). Jusqu’à quel point l’art est-il notre vision la plus valable de la réalité ? Je me le demande. » (Ce texte date de 1952)

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Je sais ce que je vois qu’en travaillant / Alberto Giacometti ; propos reccueillis par Yvon Taillandier. – Paris : L’échoppe, 1993. – (Collection Envois)….
Je ne peux que vous encourager à découvrir ces tous petits livres que sont les livres de la collection Envois de L’échoppe… Pour en savoir plus, voici un lien vers le site de la librairie Mollat. J’avais d’ailleurs déjà cité un autre ouvrage de cette belle collection.
Silence.
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