Halte dans le mouvement fluide. Une boutonnière cousue au temps. Dix Heures Dix . Par Eve de Laudec (Vase communicant, décembre 2013)

Comment peux-tu  protéger cette heure, toi qui as toujours tordu le cou au temps ?

– Je n’ai pas le choix, elle me colle à la peau, balise mes intempéries, jalonne mon histoire, dresse son V en sémaphores de Babel, témoigne des  points bâtis comme des mayday mayday…

Veux-tu nous faire croire que c’est ton heure destin, toi qui marche libertaire ?

– Oui. Suis estampillée, en roues crantées, vouée à être sienne comme elle est mienne. Elle m’a mise au monde en bordant mon existence entre ses aiguilles. Elle fut aussi le carillon du lait-biscuits des enfants d’après-guerre, à la récréation-distribution, en ronde de mains gelées  et de jambes serrées pour occulter  le pipi-la-honte qui coulait dans la cuisine carrelée de l’école

Pur hasard !

– Lorsqu’il se répète une vie durant, ce n’est plus un hasard. Les cloches  éclaboussaient Dix Heures Dix à l’élévation, prions seigneur azyme ! Et  lorsque les démons déchaînés agrippèrent et plaquèrent mon corps arqué, mes mains crampées, cet augure infligea de nouvelles failles à la dalle rocailleuse du temps. Depuis, on la nomme heure démente.

Tu évoques l’heure matinale ; mais la vêprée est différente !

– Non, elle est même et unique, sur le cadran. Elle crie toujours Victoire ! Vienne le jour, vienne la nuit, sonne l’heure, Dix Heures Dix  blanche ou grise ;  pm pour le premier premier émoi, dans le cercle brûlé de la lune, tatouée au ventre, à danser l’amour toujours. Sais-tu  que dans l’ancien paradis, Eve s’étrangla avec la pomme, et tendit ses bras pour implorer l’orage divin ? Aussitôt Dix Heures Dix se déversa.

–  Oui mais ça, c’était avant. Le temps a passé.

–  Le temps, le temps… Il passe et trépasse, j’ai cessé de le porter à la force de mon poignet, mais

Reste l’heure-bascule quand il aime à dix heures neuf et cinquante neuf secondes mais n’aime plus à Dix Heures Dix et une seconde. Il a franchi le Rubicon de l’heure fatidique, cet espace, cette déchirure inéluctable dans le ruban temporel, seule subsiste la projection de l’ombre.

Le temps est mou, mais

Reste l’heure des naissances, elle me fait signe, à chaque poussée, au rythme de la trotteuse, jusqu’au cri victorieux de mes nouveaux nés, et son ariette cligne de l’œil : « Encore une fois, tu vois, tu ne peux y échapper, et tes petits seront dorénavant tributaires du même balancier ».

Le temps n’a repère, mais

Reste toujours le bip au gousset des télépathies venues du fond des dunes, par-delà tilleuls et asphalte, portées par le vieil harmattan jusque dans mes pôles, fleurant embruns ou tendresse ; la  transmission des chers ou d’inconnus me perforent la tête, osmose de pensées qui se rejoignent, clairvoyance de Dix Heures Dix. Tant de fois ai-je partagé ces instants où je Savais, tant de paroles muettes pressenties au loin, perçues au fond de mon être, tant de téléphones décrochés avant la sonnerie, tant de prémonitions dizeuredizènes…

Tu te tais. L’écho d’une heure boomerang ?

– Heure vomitive de la nouvelle qui tue, impératif : L’effacer ! Y passer d’un bond, sans la toucher, rester dans le juste avant ou s’engouffrer dans le juste après, mais dix heures dix est là, présente, béante, entre ses bras ouverts, je tombe, au cœur, au corps. Rejoindre cet immédiat. Dix Heures Dix, je bascule dans la mort. La pendule a des ratés, hoquette, bloque ses aiguilles ; lovée dans l’heure planifiée je n’attends plus…Le grand Rien inconscient…Pourtant mon inexorable DixHeuresDix, me repousse dans le grand temps flasque… Survivre, ou faire semblant, mais tourner à nouveau, tourner, tourner…

J’ai changé de pays et de fuseaux horaires, mon heure  est présente et locale. Elle scande les tourbillons de la vaste comédie, elle me suit, me précède, me pointe, me borne, vieille compagne de mes instants, se fichant bien des distances, de la longueur d’une nuit, de la langueur du soleil, elle retrouve toujours son méridien.

Je suis debout et scrute le ciel ocre, une tempête de sable se prépare ce matin. Devant moi,  le gardien  pointe son arme sur moi

– Bulletin spécial – Nous apprenons à l’instant l’exécution de notre otage. Ce matin, à 10h10, dans le désert du Ténéré…

 .

Eve de Laudec, 10 heures 10 le 6 décembre 2013

Création horaire de Michel Bonnargent/Eve de Laudec

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Une petite variation sur le temps, ça vous dirait, m’a proposé Eve ? Eh bien, oui, pourquoi pas… mais moi pas d’idées sur ce si vaste sujet. Et puis, Eve m’a envoyé son texte il y a quelques jours sur une heure bien particulière pour elle : 10H10… Alors suis juste parti sur cela, sur un 22H10 en manière de miroir… une heure plus tardive propice à …  mais vous le découvrirez en lisant mon texte intitulé  22H10 Au fond d’un trou vivait un hobbit sur le blog d’Eve de Laudec: L’emplume et l’écrié… Chacun a écrit de son silence ou de son Crilence, pour reprendre le titre d’un recueil d’Eve… Bienvenue à toi sur mes flâneries, Eve !

Vases communicants ? qui se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis le 3 juillet 2009 à l’initiative de deux auteurs et blogueurs : François Bon et Jérôme Denis. Une page Facebook et un blog associé : le rendez-vous des vases sous la coordination de Brigitte Celerier permettent de créer les liens entre blogueurs (auteurs), de définir éventuellement un thème, d’associer images ou sons avec le texte. Le principe n’a pas évolué depuis la création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre, telle est la consigne.

Et les lectures de ce mois sont à poursuivre ici.

Bonnes lectures

Silence

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