« Qui est cette personne que je me découvre être peu à peu ? » Tim Ingold

2013-11-25 14.56.18

« Qui est cette personne que je me découvre être peu à peu ? Il semble que ce soit un enfant. […] Que se passa t-il ? […] Il eut le sentiment que l’essentiel de ce qui était enseigné était intellectuellement étriqué, consacré à la recherche systématique et bornée d’objectifs qui semblaient éloignés de l’expérience. […] Pourquoi l’enfant que je suis, ou que je suis redevenu, écrit-il désormais pour s’opposer à une forme de pensée qui, en arrachant la culture à la biologie, nous sépare, nous autres êtres humains, de nous-mêmes ? Parce que cette pensée ne peut s’empêcher de considérer l’enfant comme une créature dont la valeur est moindre que celle de l’adulte, plus cultivé, un peu à la manière dont le primitif était tenu pour inférieur au civilisé à une époque antérieure de l’anthropologie. A l’évidence, tout être né d’un homme et d’une femme est un humain. Mais la pensée moderne allait soutenir que si tous sont humains, certains sont plus humains que d’autres : l’adulte plus que l’enfant, le scientifique plus que le sauvage. Les enfants, au cours de leurs  » premières années », comme les « premiers hommes » dans les manuels consacrés à l’évolution humaine, sont décrits comme des êtres chez qui la part de biologie est plus importante ; des êtres plus proches de leurs origines dans la nature que les hommes d’époques « ultérieures », chez qui la part de culture est en revanche plus importante. Cela n’est pas acceptable à mes yeux. Bien sûr, l’enfant que je suis, comme l’enfant que je fus, est ni plus ni moins un organisme de part en part. Mais à aucune moment, du berceau à la tombe, l’enfant ne commence ni ne cesse de tisser sa vie avec d’autres vies, à partir desquelles ces modèles que nous appelons « culture » sont continuellement produits. Et si cela est vrai des vies individuelles, cela doit l’être de l’histoire humaine. De même qu’il n’y a pas de séparation radicale entre la biologie et la culture dans la vie d’un enfant, il ne peut y avoir de séparation radicale entre l’évolution et l’histoire dans la vie des espèces. Nous sommes tous – et avons toujours été – des organismes-personnes.

Pourquoi alors ne pas écrire sur ces organismes-personnes en les décrivant non comme des entités délimitées, mais au contraire comme des nexus composés de fils noués dont les extrémités détendues se répandent dans toutes les directions en se mêlant à d’autres fils dans d’autres nœuds ? »

Marcher avec les dragons / Tim Ingold. – Zones sensibles, 2013. – pp. 8-9.

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