…orage aux ailes noires et nuages qui se taisent… de Julien Boutonnier (Vase communicant, novembre 2013)

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Ce qui fait battre le cœur ? C’est un rêve qui détourne la langue à son profit. Il s’agirait de se souvenir qu’un songe nous creuse. C’est se décoller du moment vécu pour mieux s’y plonger. C’est trouver l’affrontement adéquat qui nous révèle, et ne plus lâcher la texture adverse, mordre et mordre jusqu’à ce que l’étoffe se souvienne autant que le vent. Une vie dévolue à l’obéissance au rêve, voilà de quoi peut s’emplir le temps certain qui se déploie entre deux pulsations du cœur. Il y aurait, après bien des années, que le geste sans cesse répété représente enfin l’or de la vie, ce bien sans forme ni poids, qui nous émeut et nous ébranle et nous meut. Il y aurait l’art dans l’usure d’un homme voué à l’exécution d’un unique motif.

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Une impression de perdre le Nord? Ma boussole est incertaine. Pour autant je ne suis pas en capacité de filer une quelconque errance. Errer reste une entreprise réservée aux âmes fortes. La mienne, d’âme, demeure un petit bout de territoire chiffonné dans la poche d’une enfance étriquée. Le vent de l’Histoire n’a pas soufflé dans ma vie, seul un remugle lent flotte dans les enclaves à mon nom. Les cardinaux ne signifient rien. Je n’ai pas de Nord à perdre. Tout ce que je sais, c’est que je poursuis la ligne pour que s’y succèdent des mots auxquels je ne demande rien. Je vais vers l’orage aux ailes noires, qui menace, au bout du Texte.

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On apprécie la dextérité du sculpteur qui transforme la pierre avec expertise et facilité. On juge charmante la maladresse du petit enfant qui s’essaie à la marche. Nous sommes peu à nous émouvoir de l’inertie de l’homme qui ne crée rien, qui n’essaie rien, qui ne pense même pas qu’il pourrait arriver à quelque chose ou du moins essayer. Qui confond sa vie avec les tâches qui l’occupent, avec l’épaisseur de son corps, avec les pulsations de son cœur. Qui ne comprend pas et ne veut pas comprendre que sa vie n’est pas en soi, qu’elle n’existe pas en soi, qu’elle appartient aux domaines de l’impossible et du désir, qu’elle est ancrée dans ce qu’évoquent l’art et le visage de l’aimé(e) : ce rêve sans substance qui nous hante. Nous sommes peu à nous émouvoir de son regard satisfait, légèrement voilé par l’intuition bovine de sa propre mort, de son sourire terne et repu, de son visage dévasté par le confort. Nous sommes peu à avoir cette force-là.

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photo 3

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Le silence est l’antinomie de la vie quotidienne et gesticulante. Le silence rêve dans nos peaux. Il est le retrait dans la nuit d’où émerge ce qui fait battre le cœur. Le silence insiste jusque dans le fracas des stades ou la clameur des rues, il s’immisce et produit le songe qui nous cause. Il se ressource dans les caresses amoureuses, dans le jeu studieux d’un enfant, dans les lisières qui glissent, béantes, entre le jour et la nuit, entre la nuit et le jour. Le silence serpente doucement dans les bouches, il creuse nos certitudes et fragilise nos prises de position. Il est cette lente déflagration, inaperçue, qui nous accompagne et nous porte dans son souffle et nous projette vers l’orage aux ailes noires qui menace au bout du Texte.

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Photo 4

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J’aime les nuages qui passent : silencieusement. Comme ils taisent le secret qui sécrète à tous vents. Cet énoncé qui nous parle sans jamais se mêler de nos voix. J’aime le silence qui moutonne dans le bleu. J’aime son geste improbable et sûr qui constelle la concorde azuréenne pour on ne sait quel rêve oublié.

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photo 5

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Texte et images : Julien Boutonnier

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Au départ, on avait pris rendez-vous pour le premier vendredi du mois novembre. Ensuite, on s’est dit que le premier qui avait une idée prévenait l’autre. Enfin, un dimanche, enfin dimanche dernier, j’écrivais un début de texte, je m’interrompais, je lisais le blog de Julien, me disait que le texte en cours de rédaction était précisément pour le blog de Julien, Julien Boutonnier… Je lui envoyais avec les photos correspondantes. Il me répondait quelques jours plus tard, me disant qu’il avait rebondi sur les premières phrases de mes paragraphes, que ses paragraphes a lui, avait appelé d’autres photos et… et le résultat, vous l’avez sous les yeux… Ainsi naissent les textes littéraires… Heureux de t’accueillir sur Flânerie quotidienne qui, en ce moment, est un peu au ralenti… mais plaisir de ce nouveau partage… Merci à toi d’accueillir mon vase intitulé : « … vitesse et bruit des nuages… » sur ton peut(-)être…

Vases communicants ? qui se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis le 3 juillet 2009 à l’initiative de deux auteurs et blogueurs : François Bon et Jérôme Denis. Une page Facebook et un blog associé : le rendez-vous des vases sous la coordination de Brigitte Celerier permettent de créer les liens entre blogueurs (auteurs), de définir éventuellement un thème, d’associer images ou sons avec le texte. Le principe n’a pas évolué depuis la création : chacun écrit sur le blog de l’autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre, telle est la consigne.

Et les lectures de ce mois sont à poursuivre ici.

Bonnes lectures

Silence

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2 réflexions sur “…orage aux ailes noires et nuages qui se taisent… de Julien Boutonnier (Vase communicant, novembre 2013)

  1. C’est un texte magnifique qui demande à être relu avec d’autres silences: j’aime beaucoup et je le relirai pour dire des choses plus intelligentes… peut-être…

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