Je n’ai pas marché pour écrire (Une carte postale de Tel Aviv de Sabine Huynh) – 22 juillet 2013

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Photo : Tel Aviv, librairie Sipour Pashout (« histoire simple »), Sabine Huynh

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Tu sais, Franck, grand flâneur, je n’ai pas marché pour écrire, alors que j’étais sûre au départ que c’était ce qu’il fallait que je fasse, pour accoucher de ce texte poétique sur la ville de Tel Aviv qu’attendait le peintre André Jolivet pour notre livre d’artiste (à paraître aux éditions Voltije). Ce texte difficile a occupé mon esprit ces derniers temps, à un tel point que j’ai oublié de te répondre, pardon. Mais je profite de ton anniversaire pour t’écrire et t’envoyer cette carte postale…

Je ne me suis pas assise chaque midi à la terrasse d’un café non plus, en laissant traîner mes oreilles dans les conversations et en prenant des notes, comme j’avais prévu de faire, dans le but de m’imprégner de l’atmosphère de la ville. Au moins trois terrasses par quartier (oui mais lesquelles ?) à raison d’une terrasse par jour, m’étais-je dit… Tel Aviv est divisée en neuf zones comprenant plusieurs quartiers chacune, et des terrasses à tous les coins de rue… Mon texte n’aurait jamais été prêt avant l’an 2020 !

J’ai bien tenté d’écrire en marchant, un soir : je notais des bribes saisies au vol, qui, mises bout à bout, formaient un cadavre telavivien drôle et incongru, comme un poisson avec une tête de chat… Cette marche dans les pages du calepin n’avait rien d’une flânerie – je ne regardais pas où j’allais – je m’en suis lassée au bout d’une heure.

Je n’ai pas lu non plus, alors que les derniers mois des proches qui soutenaient mon travail m’avaient offert plusieurs ouvrages sur Tel Aviv. J’avais peur de ne plus savoir quoi dire sur cette ville après, peur d’être intimidée par les beaux discours de ces livres.

Il est indéniable que j’ai passé des heures délectables et studieuses au magasin de photographies dont je t’ai parlé la dernière fois, Pri-Or, mais je n’ai rien gardé de ce que j’ai écrit sur les images qui m’avaient inspirée, parce que cela partait dans la description et l’anecdotique et ne convenait pas à ce que je voulais faire.

Que voulais-tu donc faire ?, tu dois te demander… Je voulais parler d’elle sans parler d’elle… Alors j’ai saisi son corps cassé, agité et suant dans mes bras, je l’ai plaquée contre moi, j’ai dansé sur son rythme tachycardique, puis je l’ai bercée jusqu’à ce qu’elle se blottisse dans mes phrases, sublime d’abandon et d’humanité. Il fallait ce corps à corps pour qu’elle me laisse enfin écrire entre ses blessures, moi le corps étranger greffé en son sein. J’imagine que ton rapport à la ville où tu loges est plus serein que cela…

Joyeux anniversaire, cher Franck, et que livres et joies continuent à remplir ta vie !

Sabine

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Merci Sabine pour ce cadeau inattendu… depuis deux jours, en train de préparer le déménagement (mon 15ème ? faudrait que je note toutes les adresses de mes domiciles successifs, comme ce cher Blaise Cendrars qui raconte, je ne sais plus dans quel texte, cette remémoration… ) Demain est le grand jour… l’arrivée pour 8h des déménageurs et je pourrai ensuite construire l’architecture de bois qui accueillera bientôt ma bibliothèque encore en carton dans une ville méditerranéenne… Même à l’ère passionnante du numérique, difficile de ne pas vivre entouré des voix des auteurs du monde…  Il est tard, je suis épuisé, mais ta carte postale m’a redonné énergie et vitalité… Enfin, je ne suis pas certain que mon corps à corps avec la ville de S. soit plus serein… c’est la première fois – sauf peut-être un temps à Grenoble – que je me sens plein de désir pour un lieu où je vis, respire, vis… Tout me semble nouveau… impression de comprendre et voir pour la première fois des choses qui m’échappaient… Il y aussi tous les fantômes qui sont dans nos têtes qui provoquent peut-être cela….

Merci encore et salut à ta petite famille…

Franck

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