Ce flou, un peu sur la gauche…

2013-05-12 12.39.07

Il y a un léger flou, à gauche du passage, sur la photographie. Flou qui précipite la pensée comme un précipité dans le tube à essai du laboratoire. Fulmine. Analogies insolubles. Sortir de la comparaison, de la similitude et des correspondances. Tu souhaiterais. Ton désir est inextinguible. Tu te souviens d’un paragraphe lu tout à l’heure, dans ce livre unique : « Tu ne bouges pas. Tu ne bougeras pas. Un autre, un sosie, un double fantomatique et méticuleux fait, peut-être, à ta place, un à un les gestes que tu ne fais plus... » Tu penses à cette phrase. Un de ceux qui traversent, vélo à la main, est peut-être toi, ou ton sosie, ou ton double fantomatique. Cela fait des semaines que tu erres entre grâce et désert mélancolique mais sans que tes pas ne laissent traces dans le sable. Tu as besoin de voir tes empreintes depuis toujours. Tu ne sais pas pourquoi. Dans la ville, il n’y a plus de sentiers de sable. Tout est propre ou presque ; enfin, goudronné, pavé. Certains laissent leurs traces sur les murs. Ils ont sans doute ce même besoin. Tu as en toi une énergie incroyable – presque depuis toujours – qui ne demande qu’à être utilisée mais tu cherches toujours ce passage, qui est, sera comme faille, fêlure, ouverture de chrysalide. Tu te dis quoi ? Tu te dis quoi en regardant tous ces individus qui passent près de toi dans la rue, te frôlent sans te regarder ou te jettent un regard hagard ? Vous êtes multiples et je suis singulier. Tu te dis cela sans air de supériorité. Car dans la même foulée, ta voix intérieure te dit : je suis multiple tout autant que vous êtes singuliers. Tu attends depuis longtemps un monde qui – te semble-t-il – approche désormais. Tu en fais partie désormais, tu souhaites y contribuer activement. Tu ne te reconnais plus dans les vieilles badernes des pensées d’antan et leurs représentants. Tu es si impatient. Te dessert parfois. Tu n’aimes pas ou plus le flou. Tu vieillis, peut-être… Pourtant, tu penses toujours avoir le même âge. Depuis que tu es en âge de penser, il te semble que tu as toujours le même âge. Ton corps change, amène douleurs inconnues, dorsales, mais elle, elle ne change pas, elle, cette voix intérieure qui constamment te parle. Tu penses encore – un peu naïvement, sans doute : ce sont nos talents – singuliers – qui nous différencient. Et, tu te dis heureusement que nous ne possédons pas les mêmes. Ton optimisme joue en permanence avec les grandes orgues de ta naïveté. Tu es certain que la seule voie tenable est de la cultiver, cette naïveté, afin de ne pas tomber dans ce cynisme contemporain ou cette ironie douce-amère des déjà revenus de tout. De nos talents, ne sommes pas conscients. Il faudrait voir ou apprendre autrement. Dans notre société d’abondances, sommes dans le manque permanent, jamais contents. Nos esprits ne sont pas encore connectés entre eux sur le mode coopératif. Cela commence… Lentement… Tu en vois les signes. Dans la ville ou dans les livres, il y a de tels passages. Tu pourrais choisir de ne pas bouger. Tu pourrais te dire qu’il y a quelque part un sosie qui bougera à ta place,  cyborg ou un fantôme de toi. Mais tu as trop attendu maintenant. Tu es si impatient. Tu te dis : traversons. Traversons pour abolir ce flou, un peu sur la gauche…

Silence.

La phrase en italique est extraite de ce livre singulier qui parle si bien de nous : Un homme qui dort / Georges Perec. – Denoêl, 1967.

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